D’abord elle ne l’avait même pas remarqué.
C’était juste avant les vacances d’hiver, et
elle s’était laissée embarquer dans une de ces soirées estudiantines dont
Mokhtar avait le secret.
Mokhtar. Elle n’avait d’yeux que pour lui, le prince
africain au port de tête si altier. A vrai dire, il tenait le centre de
l’attention générale, puisqu’à son habitude il avait lancé un grand match
d’improvisation théâtrale, et en était l’arbitre.
C’est pour ça qu’il invitait Andréa bien qu’elle ne fit pas
partie de son cercle d’amis. Il l’avait remarquée au quartier latin alors
qu’elle jouait à imiter les touristes dans la rue pour gagner quelques pièces,
et il avait apprécié son sens de la répartie et le charme de ses grands yeux
noirs flamboyants. Ils avaient discuté, sympathisé, et depuis elle participait
à tous les matchs. Au grand désespoir de l’équipe adverse, car elle avait un
véritable talent de clown naïf qui faisait fondre le public. Et tout le monde
se battait pour jouer avec elle.
Elle aimait sentir le regard approbateur et admiratif de
Mokhtar. Elle espérait secrètement qu’un jour il lui proposerait de la prendre
pour modèle d’une de ses grandes toiles abstraites. Si elle avait su.
Mais Andréa avait le don de soigner par le magnétisme, pas
celui de la voyance, même si elle avait de temps à autres quelques intuitions
assez justes, et quelques rêves prémonitoires.
Ce soit là elle donna tout ce qu’elle avait dans le ventre
pour impressionner l’objet de son désir. En vain. Lui partit avec Catherine,
probablement se shooter dans un coin, et elle ne vit pas Fabrice qui la
dévorait des yeux désespérément.
Puis ce fut le temps des vacances, tous les étudiants
quittaient la résidence universitaire pour rentrer chez eux, et elle restait
seule dans son immeuble, de l’autre côté de l’autoroute. Seule avec ses
fantasmes, ses rêves d’amour, ses plantes et sa folie.
Elle mit quelques temps à le voir. Pourtant elle le
percevait, comme une brûlure, un malaise quotidien. Et puis elle finit par comprendre d’où venait
le malaise : de cette silhouette carrée qui chaque soir l’observait depuis
l’immeuble d’en face. Ca l’amusa. Elle se mit à l’observer aussi. Elle se
mettait à sa fenêtre, faisait semblant de lire, à cette distance il ne pouvait
voir ses yeux.
Une fois, par jeu, elle se déshabilla devant ses rideaux
ouverts et se mit à danser nue. Et salua à la fin.
Il disparut pendant plusieurs jours, et cela l’attrista,
elle s’était habituée à cette présence, et sa disparition prouvait qu’il ne lui
voulait pas de mal, qu’il avait été vexé d’avoir été remarqué. Elle se mit à le
guetter. Elle passait ses soirées à la fenêtre, ne faisait même plus semblant
de lire. Elle inventa un jeu. Elle avait dessiné l’immeuble d’en face sur une
feuille de papier, y plaçait un pion qu’elle faisait avancer en lançant un dé. Si
elle tombait sur une fenêtre éclairée elle rejouait. Si elle tombait sur une
fenêtre éteinte elle devait repartir du début. Ca l’occupait.
Mokhtar ne revint pas après les vacances. Il était reparti au
Sénégal, rapatrié par sa famille pour une désintoxication violente et radicale.
Il n’y aurait plus de soirées impro. Elle ne lui servirait jamais de modèle.
Les soirs passaient, l’hiver avançait. Et puis il réapparut,
comme ça, subitement, lui dont elle ne connaissait même pas le visage. Son sang
ne fit qu’un tour. Elle attrapa son manteau, qu’elle enfila directement sur sa
peau nue, sauta dans ses baskets et descendit en courant. Elle courait encore
en traversant l’autoroute, heureusement peu fréquentée en cette saison. Elle
riait. Se trouvait folle. Aimait ça. Elle courut jusqu’à lui, riant, chantant,
délirant. Grimpa 4 à 4 les 9 étages de
l’immeuble résidentiel. Et frappa à la
porte 918. En espérant que son calcul était juste. Elle avait passé tant de
nuits à observer les fenêtres qu’elle ne pouvait pas avoir tort. Il ouvrit la
porte. Et la découvrit devant lui, rouge, essoufflée, les cheveux tout poisseux
de sueur. Si belle, émouvante, troublante. Ils étaient face à face, perdus. Ils
s’étaient trouvés. Il la fit entrer. Lui ôta son manteau, la trouva nue
dessous.
Ils firent l’amour longtemps, tendrement, ne quittèrent pas
le lit durant plusieurs jours, sauf pour fumer un joint, boire une bière et
manger ce qu’ils trouvaient dans le frigo.
Dans ses bras, Andréa découvrit le plaisir, elle qui n’avait
eu qu’une seule expérience violente, avec un inconnu qui l’avait quittée le
lendemain.
Elle ne déménagea pas, elle voulait garder son indépendance.
Mais ils vécurent 3 mois d’amour fou. Dès qu’elle rentrait chez elle, elle se
précipitait à sa fenêtre pour voir s’il était rentré. Elle attendait
fébrilement que la lumière s’allume chez lui. Et partait le rejoindre à la
seconde où il lui faisait signe.
Un soir il ferma ses rideaux. Elle pleura toute la nuit.
Il ne voulait pas vraiment rompre. Il l’aimait, mais il ne
pouvait plus supporter cette exclusivité qu’elle lui réclamait. Il était jeune,
étudiant en sciences politiques, et recherchait la respectabilité. Il avait
honte d’être vu avec une presque gitane, une marginale, une rebouteuse.
Ils continuèrent à se voir, ils faisaient l’amour
occasionnellement. Mais Fabrice avait une officielle, étudiante en droit, cette
Bérénice au cœur de pierre qu’Andréa détestait plus que tout au monde.
Elle multipliait les histoires douteuses et dangereuses. Sans
lendemain. Son cœur s’était asséché à l’instant même de leur rupture, elle ne
cherchait plus que l’étourdissement, l’ivresse du danger, le sexe facile qui
vous laisse sans force, pantelante au petit matin dans le lit d’un inconnu
rencontré dans l’ascenseur.
N’était plus que l’ombre d’elle-même. Mais ses yeux brillaient d’une fièvre qui mettait tous les hommes à ses pieds.
Ca, et sa réputation d’écarter les cuisses facilement.
L'été s'était installé, avec ses canicules et ses excès.
Et ce jour là, l’homme dans l’ascenseur n’était pas un
inconnu. A sa vue son cœur manqua un battement.
Elle se jeta dans son histoire d’amour avec Mokhtar comme
une alcoolique se noie dans une bouteille de Tequila. Avec passion, abandon, et
un léger dégoût d’elle-même.
Elle accepta tout de lui. Ses infidélités, ses nuits
blanches, ses violences sexuelles.
Ils buvaient et se droguaient. Au petit matin parfois elle
devait aller le chercher dans le parc, le rassurer, l’envelopper de douceur
pour l’empêcher de sauter par la fenêtre, puis l’accompagner dans la longue et
douloureuse descente qui faisait suite à l’extase de la prise de LSD.
Elle faisait la manche dans la rue, proposait des séances de
magnétisme aux étudiants de la résidence, et en quelques heures à peine ses
maigres recettes partaient en fumée ou en poudre blanche.
Elle posait pour lui, son rêve s’était réalisé. Un rêve peuplé
de sueur, de sang, de peurs, de pleurs.
Elle couchait toujours avec
Fabrice. Lui la regardait disparaître petit à petit, il ne comprenait
pas, n’acceptait pas. Un jour il la jeta hors de chez lui en la traitant de
salope.
Tandis qu’elle s’éloignait, la tête basse, elle ne vit pas
qu’il pleurait en la regardant partir comme un petit oiseau blessé.
Elle disparut.
Martine Désanges
4 Octobre 2013
4 Octobre 2013
*Tous droits réservés*

De Mokhtar elle veut bien tout accepter mais des autres...définition de la passion...Bérénice est un clin d'oeil? ;-)
RépondreSupprimerToujours la patte désenchantée. ..
Ah, pour Mokhtar elle serait allée au bout du désespoir, mais c'est bien Fabrice qui la fait fuir. Va comprendre, la passion...
SupprimerPour Bérénice ce serait long à expliquer, et oui, il y a un gros clin d'oeil... carrément une grimace en réalité !
Pour la patte... je te promets de la faire de velours une prochaine fois.
Au début quand j'ai vu la taille du texte je me suis dis que ce serait long à lire, que je n'avais pas le temps. Finalement j'ai eu le temps. Ça passe comme une lettre à la poste, on s'immerge dans l'histoire, la peine et la torture d'Andrea. Cet autre revit que je découvre me donne encore plus l'envie de lire ton roman qui j'espère se concrétisera. Bonne continuation ma Sista.
RépondreSupprimerMerci So, je suis très touchée de savoir que tu apprécies mes écrits, car je connais ton regard lucide et sans concessions, c'est donc pour moi un compliment inestimable.
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