Sur mes
joues les larmes coulent. Elles suivent doucement le chemin tracé par leurs
ancêtres, ces rides qui sur mon visage racontent tant d’histoires déjà
anciennes.
Elles
coulent, douce caresse humide, et viennent mourir dans ma bouche entrouverte,
ou sur mes mains immobiles. Je les laisse venir. Je les savoure, j’en avais
oublié le goût, et je suis surprise de m’en apercevoir. J’ai été heureuse,
après tout. Tant d’années.
Je suis
venue me réfugier au salon. J’ai allumé un feu de bois, et devant moi les
flammes crépitent, réchauffent mes vieux os. J’ai froid, soudain, tellement
froid. Mon regard se perd dans les flammes, mon esprit divague, j’entends
toutes ces voix de femmes dans ma tête. Je ne pense plus à rien, l’espace d’un
instant, je les écoute.
« Je m’appelle
Jeanne, j’ai 15 ans, je viens d’arriver à Paris. La Bretagne me manque… » « Je
m’appelle Aline, j’ai 26 ans, je viens de m’installer à Melun avec Georges, je
suis heureuse… » « Je m’appelle Mauricette, j’ai 8 ans, je viens de
rencontrer Albert, et nous nous marierons, nous aurons 3 enfants, nous serons
heureux… »
Ces voix
des femmes qui ont fait ma vie, ces voix des femmes que je porte en moi comme
autant de blessures, ces femmes qui m’ont secrètement chargée de refermer les
plaies béantes qu’elles ont dû porter leur vie durant. Ces femmes qui sans le
savoir m’ont condamnée au malheur, à la solitude, à prendre soin d’elles et des
autres sans jamais se préoccuper de mon bonheur à moi qui n’avais rien demandé.
Moi,
Martine, qui porte le poids de leurs guerres solitaires. Martine la guerrière.
Du dieu Mars, le dieu de la guerre.
Aujourd’hui
je ne me demande plus pourquoi sur une impulsion de dernière minute ma mère m’a
donné ce prénom en lieu et place de celui qu’elle avait choisi avec son époux,
mon père.
Dès ma
naissance j’ai été destinée à gagner leurs guerres. Quoiqu’il en coûte. Je n’ai
pas eu le choix.
J’ai allumé
un grand feu dans la cheminée, je me suis servi un verre de ce vin blanc
liquoreux que j’ai toujours aimé, Tariquet premières grives. Une tartine de
foie gras frais sur une bonne tranche de pain de campagne, comme Philippe me l’a
appris dans ma jeunesse.
Je suis
bien, je n’ai plus peur. Les larmes sèchent à la chaleur des flammes.
Depuis la
chambre voisine, j’entends la respiration régulière de Jean. Il s’est enfin assoupi.
Je ne m’en veux pas, je sais que c’est dur pour lui, mais je suis sûre de moi.
Je me lève
et pose une galette de vinyle sur ce tourne disques d’un autre siècle. J’ai
toujours été attachée à mes vieux vinyles. Ils portent comme moi la trace du
temps qui passe, et je goûte avec délices le bruit du diamant qui parfois
craque, saute une mesure.
Les notes
de Satie s’égrènent, douces, mélancoliques, elles vont si bien à mon humeur. Quatrième
Gnossienne, d’abord les graves, puis, légère, la main droite qui vient
contrebalancer la lente litanie du temps qui s’écoule, tristesse, gaieté,
mélancolie mélangées. Quatrième
Gnossienne, toute une vie résumée sur un clavier en noires et blanches.
Jean m’en
voulait tellement tout à l’heure.
Je suis
heureuse de ne pas avoir fléchi sous ses injures. Je savais que l’apaisement
allait venir. Il sera triste quelques temps, et puis il oubliera. Il m’oublie
déjà un jour sur deux, bientôt cet état deviendra permanent.
Nous nous
sommes tant aimés. Ces années à ses côtés ont racheté toute les souffrances
endurées auparavant. Comme il a été doux de partager une passion, et d’avoir le
droit de la vivre ensemble au quotidien, heures intimes passées côte à côte à
écrire, chacun respectant le travail de l’autre.
Un sourire s’installe
sur mes lèvres, plein de tendresse.
Je revois nos après-midi ensemble. Un doute
me vient, je lève les yeux vers lui et le regarde avec insistance. Il fait
semblant de ne rien voir, et continue d’écrire.
Alors j’allume
une cigarette. Il a horreur de me voir fumer. Mais j’ai toujours dit que je
recommencerais à 60 ans, et même lui n’a pas pu m’en empêcher.
Il tousse
ostensiblement. Commence à sourire. Ne s’arrête pas d’écrire. Puis enfin il
lève vers moi ses yeux si bleus. J’en oublie mes doutes, mes questions. Je me
lève, je le prends par la main, et l’emmène dans la chambre. Il traine un peu
des pieds, « mais mon livre… » « Il attendra chéri, il attend
toujours et tu le sais bien ». Alors nous faisons l’amour comme aux
premiers jours de notre rencontre. La vie est si courte, nous devons en
savourer chaque instant, nous le savons tous deux.
La bouteille
est vide. Je ne me souviens pas de l’avoir bue toute entière. En face de moi,
les livres rougeoient à la lumière dansante des flammes qui se meurent.
Une étagère
pour lui, une pour moi. Nous avons connu le bonheur d’être édités tous deux. Oh,
la sienne est plus remplie que la mienne, mais j’ai toujours dit qu’il était
plus talentueux.
Je me lève
et en attrape un au hasard. Un roman policier. Ce n’est pas mon préféré, mais j’accepte
le caprice du sort. Je l’ouvre, commence à lire. Et immédiatement les larmes
coulent de nouveau, je ne m’y attendais pas.
Comme il me
manque ! Comme c’est dur de le voir partir ainsi petit à petit ! Comme
je voudrais qu’il puisse écrire encore, et que nos heures s’écoulent lentement
à la lueur des flammes.
Je vais le
voir. Il dort paisiblement. Il est si beau, avec sa chevelure épaisse, d’un
blanc de neige. Mon vieillard d’amour. Pourquoi as-tu choisi de t’en aller
avant moi ?
Demain je
le conduirai à la maison de retraite. Tout est prêt. Il sera bien là-bas, je me
suis assurée qu’il reçoive les meilleurs soins possible. Il se fera de nouveaux
amis, se réinventera une vie imaginaire. J’en ferai peut être partie, comme un
fantasme inassouvi.
Je ne veux
pas le savoir. Ce n’est pas mon combat, je ne veux pas vivre ça.
Demain je l’emmènerai
à la maison de retraite, et je le laisserai là-bas.
Je n’y
retournerai pas.
Je le lui
ai annoncé tout à l’heure, et il m’a hurlé dessus. « Tu m’abandonnes ! »
« je le savais, tu ne m’as jamais aimé !» « salope !» « je
demande le divorce si c’est comme ça ! ». Et ça a continué jusqu’à ce
qu’il s’étouffe de sa salive qui ne sait plus le chemin correct vers son œsophage.
Une fois la quinte de toux passée il avait oublié. C’est l’avantage. Les
colères ne durent jamais longtemps. Il sera heureux là-bas.
Moi je vais
mettre la maison en vente. Et réaliser enfin mon rêve de jeunesse, aller m’installer
en Irlande, courir la lande, la couvrir de mes pas lents et mélancoliques.
Ecrire, encore, jusqu’à ce que la mort m’emporte.
Je n’ai
plus de combats à mener, puisque je viens de perdre celui-ci.
Au moins
aurai-je gagné la guerre contre la solitude, quelques années. Au moins aurai-je
réussi à vivre ma passion, mes passions. J’ai eu une vie heureuse et bien
remplie, plus personne n’a besoin de moi.
Jeanne,
Aline, Mauricette, vous êtes vengées, enfin apaisées.
Je m’endors
dans mon fauteuil, le feu s’est éteint, je suis ivre, mais je n’ai plus froid,
et j’ai sur les lèvres un sourire de bien-être.
Et dans ma
tête, ces voix qui résonnent…
Martine Désanges
12 octobre 2013
12 octobre 2013
*Tous
droits réservés*

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