mercredi 2 octobre 2013

Chroniques d'après guerre - 3 - Insomnie



Trois nuits qu’il ne dort plus. Trois nuits à se tourner et se retourner, craignant à chaque instant de réveiller Léa. Il ne veut pas qu’elle sache son tourment. Il ne veut pas lui parler de ses doutes. Que sait-il lui-même ? Il se lève en silence, doucement, tendrement il remonte la couverture sur le ventre dénudé de sa bien-aimée.

Ombre furtive, il enfile dans l’obscurité son pantalon de pyjama, puis quitte la chambre. Il se réfugie sur le balcon. Une cigarette. Il lui faut une cigarette. Merde, il lui faudrait aussi un café, mais impossible de faire tourner la machine sans éveiller Léa. Une cigarette. La fumée lui racle délicieusement la gorge, pénètre dans ses poumons. Il tousse. Léa. Il tend l’oreille, l’entend se retourner derrière le mur aussi fin que du papier. Ouf, fausse alerte. La clope, c’était peut-être pas une bonne idée. Il chasse cette pensée en regardant s’élever dans l’air brumeux les volutes de fumée.  Il se noie dans ses rêves. Suivre cette fumée, se perdre avec elle dans le brouillard, ne vivre pas plus d’un instant. Puis cette pensée absurde, s’il continue à fumer comme ça il ne vivra pas plus d’un instant à l’échelle de l’humanité. De toutes façons il se sent si peu de choses au regard du grand dessein… Il se retient de ne pas éclater de rire. C’que je suis con quand je m’y mets…C’est ça qu’elle aimait chez moi, elle…

Et voilà c’est reparti. Il ne pense qu’à elle. C’est comme si elle était venue se greffer sur son cerveau comme un bigorneau sur son rocher. Il pouffe à nouveau. Même dans sa tristesse il ne peut se retenir de penser des conneries. Si seulement elle était là pour partager avec lui ces éclats de rire réprimés.

Avec Léa c’est différent. Elle n’aime pas ses bêtises. Ce regard glacé qu’elle lui lance à chaque fois. Voyons, mon pauvre ami, tu ne peux pas penser comme tout le monde ? Tu n’as pas autre chose à faire que divaguer ?

C’est vrai qu’il a autre chose à faire. L’enfant sera là bientôt. Il faut trouver un autre logement, plus grand, plus calme. Il note mentalement d’appeler l’agent immobilier tout à l’heure.

La clope lui brûle les doigts, le rappelant soudain à la réalité. Quelle heure peut-il bien être ? Pas plus de 3 heures du matin, à en juger par les quelques feux qui rougeoient encore à l’horizon.

Encore 4 heures avant de réveiller Léa. Il n’ose pas retourner se coucher tout de suite. Elle râlerait s’il rentrait avec son haleine puant le tabac.

Et s’il allait là-bas ? Peut-être trouverait-il une indication, un nom sur une boîte aux lettres, de quoi répondre au moins à cette question lancinante : cet homme qu’il a vu, en guidant un autre les yeux bandés, était ce bien Roy, son ami d’enfance ? Et si Roy était vivant, elle l’était peut être aussi ? Joy…

Il a du sel dans les yeux, subitement. Comme chaque fois.

Il se secoue, enfile son jogging et ses baskets, laisse un mot sur la desserte « parti courir, ne t’inquiète pas », vérifie qu’il a bien ses clés, et s’esquive silencieusement.

L’air frais et humide lui mord le visage. Il court maintenant dans la nuit noire. Comme un chat, il se glisse dans les ruelles sombres qu’il connaît par cœur. Il a grandi là, après la guerre. A l’époque peu de survivants avaient les moyens de se payer une voiture, ils allaient partout à pieds. Il a parcouru le moindre centimètre de ce quartier.

Bien sûr il se dirige vers le pont de Neuilly.

Les larmes coulent sur ses joues sans même qu’il s’en aperçoive. Il est perdu dans ses pensées.

Joy. Sa Joy. Sa petite Poulette, comme il l’appelait affectueusement. Ils avaient 15 ans, ils s’étaient toujours connus, ils étaient destinés l’un à l’autre. Les mêmes goûts, les mêmes jeux, les mêmes envies. Joy et son envie de vivre, sa force incroyable malgré son lourd handicap. Joy si belle quand ils faisaient la course aux buttes Chaumont, elle en fauteuil et lui en patinette. Joy et ses cheveux blonds doux comme de la soie, ses lèvres rouges et douces comme une framboise délicate, ses seins qu’il avait eu la chance de toucher cette seule et unique fois, au cinéma.

Il gémit. Doit s’arrêter, à bout de souffle, secoué de sanglots. Il ne voit plus rien, sa plainte se fait longue et profonde, il met son poing sur sa bouche pour ne pas hurler, tandis que sa poitrine se déchire. Il reste ainsi plusieurs minutes, ne pouvant contrôler ses pleurs. Il veut mourir. A quoi bon continuer ainsi ?

Léa lui mène une vie impossible, et Joy ne voudra plus jamais le voir. A supposer que ce soit bien Roy qu’il ait aperçu, et que sa jumelle soit toujours vivante. Elle ne lui pardonnera jamais ce qu’il a fait.

Il ne se l’est jamais pardonné lui-même.

Quel crétin. Quel sombre idiot. Mais merde, il avait 15 ans, on a le droit d’être con à cet âge, non ? Il avait eu peur. Pas de Joy, oh non, Joy c’était sa vie, son passé, son présent, son à venir. Mais des autres. Du qu’en dira-t-on. Des moqueries des autres à l’école. Des sobriquets qu’on lui donnerait. Peur de vivre.

Et pourtant. Ces quelques secondes où il l’avait sentie contre lui, ce baiser, son excitation, leurs peaux qui frémissaient, leurs souffles mêlés. Son sexe douloureux, comprimé dans son jean. La peau de Joy, son petit sein dans sa main. Chaque micro-seconde était restée gravée dans son esprit. D’ailleurs il recommence à bander rien que d’y penser.

Et puis le moignon. Le brusque rappel à la réalité du handicap. A la différence. Aux autres. Il les entendait déjà « eh Tom, elle est pratique ta copine, tu la mets dans un sac à dos pour aller camper ! » « eh Tom, ta copine, tu la prends, tu la retournes et je la baise ! » « eh Tom, au moins elle dépensera pas tout ton fric en godasses !»

Tom, le beau gosse, le chéri de ces dames, le romantique, le tendre, le sensible Tom ne s’était pas senti capable d’affronter ça. Il avait fui.

Pas loin, il était resté prostré à l’entrée du ciné. Putain de film dont il n’avait jamais vu la fin, qu’il refusait de revoir depuis lors. Il avait vu Joy s’enfuir de toute la force de ses bras, en pleurs. Il l’avait suivie, il avait trop peur qu’elle se foute en l’air. Mais non, elle était rentrée chez elle la tête basse. Et n’en était plus jamais ressortie. Du moins pas dans l’année qui avait suivi. Année qu’il passa à la guetter de loin. Roy lui avait interdit de la revoir. Lui avait fermé la porte au nez. L’avait sorti de sa vie.

Il avait regardé Joy maigrir, s’aigrir, se griser. Elle avait le teint gris. Plus aucune lueur de bonheur dans ses yeux verts. Il tremblait de la tenir de nouveau dans ses bras, de la consoler, de lui demander pardon. Mais Roy veillait. Roy le fidèle, le dévoué.

Au bout d’un an ils étaient partis tous les deux sans laisser d’adresse. Il avait demandé aux sœurs, mais elles disaient ne rien savoir.

Ils avaient disparu de sa vie. Comme ça. Il y avait déjà 10 ans de cela. 10 ans de malheur, de misère, de pleurs, de remords, de culpabilité.

Il avait rencontré Léa. Elle l’avait voulu immédiatement. Et il s’était laissé faire. Il avait même fini par l’aimer. Il était bien avec elle. Pas de décisions à prendre, juste se laisser guider, se laisser vivre. Bien sûr elle n’était pas Joy. Mais il pouvait sortir avec elle sans honte. Elle était belle, intelligente, promise à une grande carrière dans la vente de protections contre les armes chimiques. Il avait accepté, s’était construit une vie confortable, agréable. Et ils s’étaient enfin décidés à mettre un petit en route.

Et il y a trois jours, en sortant d’un appartement qu’il venait de visiter, il était tombé sur Roy. Impossible qu’il se soit trompé. Il le connaissait si bien. Aussi blond qu’il était brun, des yeux d’un vert plus foncé que ceux de Joy, une stature d’athlète. Très classe d’ailleurs, dans son jean délavé, sa chemise blanche dépassant négligemment de son sweater bleu pétrole. Le teint hâlé comme s’il revenait du ski. Il avait l’air d’avoir bien réussi dans la vie. Que faisait-il avec cet homme aux yeux bandés ? Et Joy était-elle avec lui ?

Il se sent mieux. Reprend sa course. Les larmes sèchent sur ses joues. Il ne s’est pas senti si bien depuis 10 ans. Pour un peu il aurait l’impression de voler.





Martine Désanges
1er octobre 2013

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