Trois nuits qu’il ne dort plus. Trois nuits à se
tourner et se retourner, craignant à chaque instant de réveiller Léa. Il ne
veut pas qu’elle sache son tourment. Il ne veut pas lui parler de ses doutes.
Que sait-il lui-même ? Il se lève en silence, doucement, tendrement il
remonte la couverture sur le ventre dénudé de sa bien-aimée.
Ombre furtive, il enfile dans l’obscurité son
pantalon de pyjama, puis quitte la chambre. Il se réfugie sur le balcon. Une
cigarette. Il lui faut une cigarette. Merde, il lui faudrait aussi un café,
mais impossible de faire tourner la machine sans éveiller Léa. Une cigarette.
La fumée lui racle délicieusement la gorge, pénètre dans ses poumons. Il
tousse. Léa. Il tend l’oreille, l’entend se retourner derrière le mur aussi fin
que du papier. Ouf, fausse alerte. La clope, c’était peut-être pas une bonne
idée. Il chasse cette pensée en regardant s’élever dans l’air brumeux les
volutes de fumée. Il se noie dans ses
rêves. Suivre cette fumée, se perdre avec elle dans le brouillard, ne vivre pas
plus d’un instant. Puis cette pensée absurde, s’il continue à fumer comme ça il
ne vivra pas plus d’un instant à l’échelle de l’humanité. De toutes façons il
se sent si peu de choses au regard du grand dessein… Il se retient de ne pas
éclater de rire. C’que je suis con quand je m’y mets…C’est ça qu’elle aimait
chez moi, elle…
Et voilà c’est reparti. Il ne pense qu’à elle. C’est
comme si elle était venue se greffer sur son cerveau comme un bigorneau sur son
rocher. Il pouffe à nouveau. Même dans sa tristesse il ne peut se retenir de penser
des conneries. Si seulement elle était là pour partager avec lui ces éclats de
rire réprimés.
Avec Léa c’est différent. Elle n’aime pas ses
bêtises. Ce regard glacé qu’elle lui lance à chaque fois. Voyons, mon pauvre
ami, tu ne peux pas penser comme tout le monde ? Tu n’as pas autre chose à
faire que divaguer ?
C’est vrai qu’il a autre chose à faire. L’enfant
sera là bientôt. Il faut trouver un autre logement, plus grand, plus calme. Il
note mentalement d’appeler l’agent immobilier tout à l’heure.
La clope lui brûle les doigts, le rappelant soudain
à la réalité. Quelle heure peut-il bien être ? Pas plus de 3 heures du
matin, à en juger par les quelques feux qui rougeoient encore à l’horizon.
Encore 4 heures avant de réveiller Léa. Il n’ose pas
retourner se coucher tout de suite. Elle râlerait s’il rentrait avec son
haleine puant le tabac.
Et s’il allait là-bas ? Peut-être trouverait-il
une indication, un nom sur une boîte aux lettres, de quoi répondre au moins à
cette question lancinante : cet homme qu’il a vu, en guidant un autre les
yeux bandés, était ce bien Roy, son ami d’enfance ? Et si Roy était
vivant, elle l’était peut être aussi ? Joy…
Il a du sel dans les yeux, subitement. Comme chaque
fois.
Il se secoue, enfile son jogging et ses baskets, laisse
un mot sur la desserte « parti courir, ne t’inquiète pas », vérifie
qu’il a bien ses clés, et s’esquive silencieusement.
L’air frais et humide lui mord le visage. Il court
maintenant dans la nuit noire. Comme un chat, il se glisse dans les ruelles sombres
qu’il connaît par cœur. Il a grandi là, après la guerre. A l’époque peu de
survivants avaient les moyens de se payer une voiture, ils allaient partout à
pieds. Il a parcouru le moindre centimètre de ce quartier.
Bien sûr il se dirige vers le pont de Neuilly.
Les larmes coulent sur ses joues sans même qu’il
s’en aperçoive. Il est perdu dans ses pensées.
Joy. Sa Joy. Sa petite Poulette, comme il l’appelait
affectueusement. Ils avaient 15 ans, ils s’étaient toujours connus, ils étaient
destinés l’un à l’autre. Les mêmes goûts, les mêmes jeux, les mêmes envies. Joy
et son envie de vivre, sa force incroyable malgré son lourd handicap. Joy si
belle quand ils faisaient la course aux buttes Chaumont, elle en fauteuil et
lui en patinette. Joy et ses cheveux blonds doux comme de la soie, ses lèvres
rouges et douces comme une framboise délicate, ses seins qu’il avait eu la
chance de toucher cette seule et unique fois, au cinéma.
Il gémit. Doit s’arrêter, à bout de souffle, secoué
de sanglots. Il ne voit plus rien, sa plainte se fait longue et profonde, il
met son poing sur sa bouche pour ne pas hurler, tandis que sa poitrine se
déchire. Il reste ainsi plusieurs minutes, ne pouvant contrôler ses pleurs. Il
veut mourir. A quoi bon continuer ainsi ?
Léa lui mène une vie impossible, et Joy ne voudra
plus jamais le voir. A supposer que ce soit bien Roy qu’il ait aperçu, et que
sa jumelle soit toujours vivante. Elle ne lui pardonnera jamais ce qu’il a
fait.
Il ne se l’est jamais pardonné lui-même.
Quel crétin. Quel sombre idiot. Mais merde, il avait
15 ans, on a le droit d’être con à cet âge, non ? Il avait eu peur. Pas de
Joy, oh non, Joy c’était sa vie, son passé, son présent, son à venir. Mais des
autres. Du qu’en dira-t-on. Des moqueries des autres à l’école. Des sobriquets
qu’on lui donnerait. Peur de vivre.
Et pourtant. Ces quelques secondes où il l’avait
sentie contre lui, ce baiser, son excitation, leurs peaux qui frémissaient,
leurs souffles mêlés. Son sexe douloureux, comprimé dans son jean. La peau de
Joy, son petit sein dans sa main. Chaque micro-seconde était restée gravée dans
son esprit. D’ailleurs il recommence à bander rien que d’y penser.
Et puis le moignon. Le brusque rappel à la réalité
du handicap. A la différence. Aux autres. Il les entendait déjà « eh Tom,
elle est pratique ta copine, tu la mets dans un sac à dos pour aller
camper ! » « eh Tom, ta copine, tu la prends, tu la retournes et
je la baise ! » « eh Tom, au moins elle dépensera pas tout ton
fric en godasses !»
Tom, le beau gosse, le chéri de ces dames, le
romantique, le tendre, le sensible Tom ne s’était pas senti capable d’affronter
ça. Il avait fui.
Pas loin, il était resté prostré à l’entrée du ciné.
Putain de film dont il n’avait jamais vu la fin, qu’il refusait de revoir
depuis lors. Il avait vu Joy s’enfuir de toute la force de ses bras, en pleurs.
Il l’avait suivie, il avait trop peur qu’elle se foute en l’air. Mais non, elle
était rentrée chez elle la tête basse. Et n’en était plus jamais ressortie. Du
moins pas dans l’année qui avait suivi. Année qu’il passa à la guetter de loin.
Roy lui avait interdit de la revoir. Lui avait fermé la porte au nez. L’avait
sorti de sa vie.
Il avait regardé Joy maigrir, s’aigrir, se griser.
Elle avait le teint gris. Plus aucune lueur de bonheur dans ses yeux verts. Il
tremblait de la tenir de nouveau dans ses bras, de la consoler, de lui demander
pardon. Mais Roy veillait. Roy le fidèle, le dévoué.
Au bout d’un an ils étaient partis tous les deux
sans laisser d’adresse. Il avait demandé aux sœurs, mais elles disaient ne rien
savoir.
Ils avaient disparu de sa vie. Comme ça. Il y avait
déjà 10 ans de cela. 10 ans de malheur, de misère, de pleurs, de remords, de
culpabilité.
Il avait rencontré Léa. Elle l’avait voulu
immédiatement. Et il s’était laissé faire. Il avait même fini par l’aimer. Il
était bien avec elle. Pas de décisions à prendre, juste se laisser guider, se
laisser vivre. Bien sûr elle n’était pas Joy. Mais il pouvait sortir avec elle
sans honte. Elle était belle, intelligente, promise à une grande carrière dans
la vente de protections contre les armes chimiques. Il avait accepté, s’était
construit une vie confortable, agréable. Et ils s’étaient enfin décidés à
mettre un petit en route.
Et il y a trois jours, en sortant d’un appartement
qu’il venait de visiter, il était tombé sur Roy. Impossible qu’il se soit
trompé. Il le connaissait si bien. Aussi blond qu’il était brun, des yeux d’un
vert plus foncé que ceux de Joy, une stature d’athlète. Très classe d’ailleurs,
dans son jean délavé, sa chemise blanche dépassant négligemment de son sweater
bleu pétrole. Le teint hâlé comme s’il revenait du ski. Il avait l’air d’avoir
bien réussi dans la vie. Que faisait-il avec cet homme aux yeux bandés ?
Et Joy était-elle avec lui ?
Il se sent mieux. Reprend sa course. Les larmes
sèchent sur ses joues. Il ne s’est pas senti si bien depuis 10 ans. Pour un peu
il aurait l’impression de voler.
Martine Désanges
1er octobre 2013
1er octobre 2013
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