mercredi 2 octobre 2013

Chroniques d'après-guerre - 1 - Andréa



Elle s’était éveillée aux premières lueurs de l’aube, le visage doucement caressé par un rayon de soleil mutin et rieur. C’était chez elle une vieille habitude, d’ailleurs les volets n’avaient pas été fermés depuis si longtemps qu’elle n’aurait su dire s’ils étaient encore en place. Oui, sûrement. Elle aimait tant s’endormir à la lumière de la lune et de cette voûte étoilée qui lui étaient si chères depuis toujours. Et ce réveil… laisser le soleil jouer avec ses yeux, lui enjoignant de les ouvrir sous peine de migraine carabinée.
C’était son petit rituel quotidien. Elle restait ensuite allongée ainsi, tournée vers la fenêtre, attendant que la lumière commence à rosir. A cet instant bien particulier elle se levait enfin, ouvrait grand ses carreaux, respirait l’air pur de sa campagne, prenait quelques photos, pour plus tard, pour pouvoir peindre encore et encore ces cieux qui la fascinaient tant.
Elle ne comptait plus les toiles. Toutes ces années seule, à peindre et observer les lumières changeantes. Oh elle les connaissait toutes, la lumière rose de l’aube, la jaune juste avant le couchant, les embrasements des champs, les ombres chinoises formées par les « trois sœurs », ce groupe d’arbres qu’elle avait ainsi baptisé en mémoire de ses sœurs disparues.
Mais il n’était plus temps de penser à trier, inventorier. Les toiles étaient entassées dans l’atelier. Les grandes derrière, les petites devant. Avec les années elle avait dû réduire leur taille, lever les bras devenait de plus en plus difficile.
Et puis il y avait eu hier. Le signal qu’elle attendait.
Ce pinceau qui tombe sans qu’elle s’en aperçoive. Cet engourdissement dans la main. La perte des sensations. Non. Elle ne vivrait pas ça.
Elle avait tout laissé en l’état. La toile inachevée. La peinture qui allait sécher sur la palette. Le pinceau, par terre, dans une flaque sanglante.
Elle était montée se coucher directement. N’avait pas mangé, avait laissé dans l’évier la vaisselle du jour. Demain l’assistante ménagère la laverait. Aucune importance de toutes façons.
Une dernière fois elle s’était endormie en regardant la lune, lui avait adressé une silencieuse prière.
Mon amie la lune, toi qui m’as toujours tout refusé, sans que jamais je cesse de te vénérer. Toi qui as pris tous ceux que j’aimais et m’as laissée vivre cette longue agonie, cette solitude infinie. Toi qui m’as laissée, mois après mois, danser seule dans la clairière, te donnant en pâture mon corps nu. Donne-moi ce courage. C’est le pacte que nous avions fait, tu te souviens ?
Elle avait fini par s’endormir, un sourire aux lèvres car elle n’avait pu s’empêcher une dernière pensée absurde. Son dernier sommeil venait avant la mort… elle ne ferait décidément jamais rien comme les autres. Mais qui s’en souciait ?
Pas son cher Fabrice, « tombé avec les honneurs » aux premières heures de la troisième guerre mondiale. Il aurait ri, au contraire, à cette pensée. Il aimait tant ses pensées absurdes. Il lui aurait dit « t’es con » avec tendresse, elle aurait râlé « ah non, fais-moi plaisir, arrête de dire que je suis con on n’est pas mercredi », et puis ils auraient ri.
Autour d’eux les gens les auraient regardés d’un air dubitatif, et puis les reconnaissant auraient hoché la tête d’un air entendu. Et se seraient détournés en chuchotant. Ils n’avaient jamais vraiment été acceptés par les villageois. Ils savaient qu’on les appelait « les fadas » ou « les parigots ». Que les gens riaient en la voyant venir chaque semaine installer son échoppe de magnétiseur sur la place du marché. Jamais un client. Ils préféraient venir à la maison. Ils arrivaient toujours à la tombée de la nuit, entre chien et loup, pensant qu’ainsi on ne les remarquerait pas. Nul n’était dupe, mais aucun d’entre eux n’aurait jamais avoué au grand jour qu’il était allé voir « la sorcière ». Et pourtant, elle connaissait chacun d’entre eux, tous étaient passés sur sa table.
Elle s’en amusait tellement dans les premières années. En rajoutait. Inventait des coiffures improbables, changeant de couleur de cheveux chaque mois, se peignant les ongles en noir, multipliant les tatouages et les piercings. « La vie est courte, il faut rire tant que nous le pouvons » disait-elle à Fab qui dodelinait et roulait placidement sa cigarette en l’écoutant divaguer, comme il disait.
La guerre n’avait pas changé grand-chose. Elle ne riait plus. Elle s’était assagie, ne portait plus que des couleurs sombres. Avait coupé ses cheveux, les avait teints en noir corbeau. Sortait voilée. Par dérision cependant elle ne se séparait jamais de son balai. Elle tenait son rôle. S’y accrochait. Elle n’avait plus que ça.
Bien sûr elle rêva de son cher amour. Elle allait le retrouver, après tant d’années. Elle n’aurait plus besoin de parler à la photographie qu’elle gardait à son chevet comme un dieu sur son autel.
Cette nuit ils firent l’amour dans les bois, contre ce chêne sur lequel ils avaient il y a si longtemps entrelacé leurs initiales. Ils dansèrent aussi, longuement, langoureusement, au rythme de cette biguine qui avait toujours été leur musique à tous deux. Ils coururent nus dans les bois, se transformant en gazelles, puis s’envolèrent dans les airs, aigles souverains et sereins, se laissant porter par les courants ascendants.
Et puis le rayon de soleil lui avait chatouillé les yeux. Elle était docilement allée à la fenêtre, avait pris sa photo quotidienne. Autant laisser un témoignage de son dernier matin.
Elle n’avait pas faim. Elle avait l’impression de flotter, encore dans son rêve, et vivait cette douce euphorie de qui sait quelle est sa voie. Elle sortit du fond de son armoire sa robe en satin rouge, celle qui était fendue dans le dos et laissait apercevoir cette chute de reins somptueuse. Oh elle ne se regarda pas dans le miroir, à quoi bon ? Elle savait ce qui l’attendait, cette vieille femme maigre et ridée, aux cheveux de geai. Ces yeux verts et perçants. Mais surtout elle allait se voir dans son regard à lui, éternellement jeune et rieuse et heureuse. Ils se l’étaient promis. « Je t’aime pour toujours, jusqu’à la mort et au-delà ». Il était là, l’au-delà, à quelques kilomètres, dans quelques minutes. Elle savait exactement où.
Elle sortit, ne ferma pas la porte à clé. Ils en feraient bien ce qu’ils voudraient. Ils pouvaient tout brûler, dévaster, piller la maison de la sorcière. Ca ne lui servirait plus, de toutes façons, elle aurait ses bras pour toute demeure.
Elle avait hésité à laisser un poulet mort le cou tranché devant la cheminée, mais le courage lui manquait. Elle partirait sans dernière plaisanterie, sans pied de nez, discrètement, ce serait là sa surprise.
Et elle partit à travers champs, frêle silhouette dans sa robe carmin. Un sentier. Quelques kilomètres dans la forêt. Elle était à bout de forces quand elle arriva au vieux viaduc. Le soleil était haut dans le ciel. C’était là. Devant elle, le vide. Elle n’avait pas peur. Elle souriait quand elle sauta.
Un paysan qui passait à ce moment-là au bas de la ruine jura plus tard qu’il l’avait vue se transformer en un aigle souverain et s’éloigner en planant, sereine…

Martine Désanges
26 Septembre 2013
*Tous droits réservés*

4 commentaires:

  1. Je me suis permis de partager ton histoire sur mon journal Facebook, j'espère que cela ne te dérange pas. Sinon, tu n'as qu'à me le faire savoir:) Bises, ma belle!

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    1. Oh mais non, au contraire, ça me fait très plaisir, merci ! d'ailleurs tu as pu constater que j'en ai fait autant pour ton prologue ;-) Des bises, Demoiselle.

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  2. J'adore, première lecture de ton blog. C'est vrai, frais, aéré, l'anticipation de l'époque laisse libre champ à tout. Bien écrit, je vais lire la suite :-)

    Ze Zoker

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    1. Merci tu n'imagines pas le plaisir que tu me fais. Juste au bon moment. C'est extra. Merci pour tes mots ♥

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