mercredi 2 octobre 2013

Chroniques d'après guerre - 2 - Joy 3.0



Je m’appelle Joy 3.0.12374 Mon jumeau Roy 3.0.12375 et moi-même avons été trouvés sur les marches d’une église un soir de décembre 2030, 30 jours avant la fin de la guerre. Je suis la 374ème enfant trouvée ce mois- là, et lui le 375ème.
Nous avons grandi ensemble dans un orphelinat. Heureusement que je l’avais. Heureusement que je l’ai. Il est mon autre moitié, le meilleur de moi-même. Et puis lui, il a des jambes.
Oh je ne me plains pas. Nous sommes des milliers dans ce monde de merde à avoir ce type de handicap. Putain de guerre chimique. Bref voilà moi je suis née sans jambes, juste des moignons.
Je suis jolie pourtant. Un visage à l’ovale bien dessiné, des traits fins, d’immenses yeux en amande. Vert clair. Clairs et innocents comme l’eau d’un lac de montagne. Enfin ça c’est ce que me disait sœur Tess quand j’étais petite. Il n’y a pas de lacs ni de montagnes dans ma vie. Jamais quitté Paris. Le premier qui me demande pourquoi je le flingue. J’ai pas de jambes, connard, ça te suffit comme raison ?
Bref nous avons grandi, tant bien que mal. Roy a veillé sur moi. Bien comme il faut. Il m’a protégée, il a quitté l’école tôt pour subvenir à mes besoins et payer mes frais de santé.
Moi j’ai pas pu faire d’études, et jamais trouvé de boulot. Trop en colère. Associale qu’ils disent.
Mais ça va hein, je suis pas malheureuse. J’ai appris à lire. Je vis autrement. Dans ma tête.
Dès que j’ai pu déchiffrer trois mots j’ai dévoré toute la bibliothèque de l’orphelinat. J’ai commencé par Sans Famille, puis En famille, puis les bouquins de bibliothèque verte, rose, les Cronin, les Harlequin, les Delly. Maupassant, Poe, Stendhal, Balzac, Barjavel, Orwell. Le prince Malko, SAS aux yeux pailletés d’or. Mon premier amour.
Et puis il y a eu Tom. Tom. Je l’oublierai jamais, Tom. Un beau gosse, ténébreux, avec des yeux noirs impénétrables, un sourire carnassier, et cet appétit de vivre… Nous avions 15 ans, et je suis tombée folle amoureuse de lui, forcément. Un jour il a convaincu Roy de me laisser sortir seule avec lui. Nous ne pouvions pas aller bien loin, il était trop jeune pour conduire, et moi avec mon fauteuil… Mais il m’a emmenée au cinoche. Là pour la première fois il m’a embrassée. Oh c’était pas un petit bisou d’adolescents hein ! Il m’a mis la langue bien profond, un baiser à pleine bouche, fort, passionné, un baiser de cinéma quoi !
Et puis sa main s’est posée sur ma poitrine, putain l’effet que ça m’a fait ! Mon téton s’est dressé d’un seul coup, et j’ai reçu une décharge électrique en plein… enfin en bas, quoi, vous voyez. On a continué à s’embrasser pendant un bon moment. Pour moi c’était clair, j’avais trouvé mon mari, l’homme de ma vie, le père de mes enfants. Mon meilleur ami. Et puis à un moment sa main a commencé à descendre sur mon ventre, il a effleuré ma hanche, c’était si doux, j’étais au paradis. Il a continué à descendre.
Quand il a touché mon moignon il s’est figé. Tout s’est figé. Sa langue s’est arrêtée et est sortie brusquement de ma bouche. Sa main a quitté mon corps comme si je l’avais brûlée. Il s’est reculé, il m’a regardée avec un air de désespoir, a bafouillé une vague excuse et puis il est parti. Ouais parti. L’amour de ma vie m’a plantée dans une salle de ciné juste après notre premier baiser. Enculé. Il aurait au moins pu me remettre dans mon fauteuil. Bonjour l’humiliation. J’ai dû attendre la fin du film, qu’un vigile arrive pour me demander de quitter la salle. Mais merde ! J’ai pas de jambes putain, je sors comment ? Tu veux pas que je rampe en plus ? Je viens de me faire planter par un connard et je veux juste qu’on me remette dans mon fauteuil. Après c’est bon, je gère, mais par pitié remettez moi dans mon fauteuil, par pitié…


Je suis rentrée en pleurant. Je sais pas comment j’ai retrouvé le chemin. Instinct de survie. J’ai même pas eu le courage de me mettre sous une voiture. J’en ai pas eu l’idée en fait. J’étais plus là. Je pouvais plus penser à rien. J’avais lu la peur et le dégoût dans les yeux de Tom. De mon Tom. J’avais juste envie de rester au lit, de plus jamais bouger, rester là sans rien faire, à attendre que la vie passe. J’ai rien mangé pendant une semaine. Pas parlé non plus. Juste dormi. Enfin non, je dormais pas. J’imaginais mille façons de me venger de ce petit connard. Je suis devenue très forte en tortures en tous genres. En plans séduction. Bien sûr y avait toujours un moment où Tom et moi faisions l’amour. Juste avant que je l’émascule à la petite cuiller. Ou que je lui arrache les yeux. Ou que je l’écartèle. Ou que je lui brise tous les os au casse-noisettes. Un par un.
Je serais morte comme ça si Roy n’avait pas menacé de me foutre à l’asile psychiatrique. C’est pire que tout l’asile de nos jours. On met les gens dans des cages, on les laisse pourrir en leur donnant juste assez à bouffer. Il parait qu’avant la guerre il y avait des docteurs qui soignaient les dingos. C’est fini ça. Qu’ils crèvent les dingos. On a déjà du mal à survivre quand on a toute sa tête, alors…
Bon voilà, je m’en suis remise. Je me suis juste juré que je ne revivrais jamais ça. J’ai tenu bon.
Aujourd’hui Je vis dans une tour de l’ancien quartier d’affaires de La Défense. C’est devenu une sorte de cour des miracles, mais je m’en fous, je sors jamais de chez moi de toutes façons. Je suis au 18ème étage, j’ai une belle terrasse, avec vue sur les ruines de Paris. La nuit avec les feux c’est sympa.
La plupart du temps je reste allongée sur mon lit. Je vis dans ma tête. Je m’invente des existences extraordinaires.
Je suis une princesse enlevée par des brigands pour être revendue en Egypte à un beau pharaon qui bien sûr tombe amoureux de moi et fait de moi une nouvelle Cléopâtre. Nous passons des heures à marcher au pied des pyramides.
Je suis un oiseau, un petit canari tout mignon, et je vole à toute vitesse à travers les rues de Paris. Les ailes c’est encore mieux que les jambes, vous devriez essayer. Bien sûr y a toujours un con qui vous appelle et qui ferme la fenêtre au moment où vous arrivez, pour le plaisir de vous voir vous écraser dessus. Mais oh, c’est de mon rêve qu’il s’agit je vous rappelle, alors non, je m’écrase pas, je suis un canari trop trop malin, au dernier moment je fais un triple looping périlleux et hop je repars en chantant et en lui pétant au nez, au con avec sa fenêtre.
Je suis une grande exploratrice, j’escalade des montagnes vertigineuses en compagnie d’un guide sexy au teint buriné. Nous faisons l’amour sous la tente chaque soir, mes jambes fuselées enroulées autour de son corps. Et puis le matin nous faisons des batailles de boules de neige, nous nous courons après, nous rions, nous chahutons. Et nous finissons toujours enlacés au bord d’un lac vert, dans une prairie fleurie de pâquerettes…
Le reste du temps je fais la pute. Faut bien vivre et je sais rien faire d’autre. Ouais une pute cul-de-jatte, ça vous la coupe, hein ?
C’est dingue le nombre de tordus qui sont prêts à payer des fortunes pour se taper une nana sans jambes. Ça leur donne l’impression d’être forts. Ou alors ils se font une liste des horreurs. Je sais pas et je m’en fous du moment que ça paye les factures.
Je n’ai pas peur, Roy et moi avons un système bien rodé.
Le type s’inscrit sur le site internet, à la date et à l’heure qui lui conviennent. Quand je reçois sa demande je lui envoie un mail avec mes conditions. Un lieu de rendez-vous discret, c’est Roy qui va le chercher. Quand il arrive il lui bande les yeux, pas question qu’il sache où j’habite. Il l’emmène jusqu’à chez moi. Il gardera les yeux bandés pendant toute la durée de notre rendez-vous. C’est le deal. Plus jamais un homme ne me regardera comme Tom l’a fait. Et puis je me sens protégée comme ça. Ca et le fait que Roy reste à portée de voix des fois qu’un connard ait envie de faire du mal à son infirme de frangine.
Donc le mec entre, les yeux bandés. Moi je suis déjà sur le lit. Nue ou en sous-vêtements, voire en robe du soir ou en Princesse Leïa esclave, ça le mec demande au moment où on fixe les conditions. Tant que c’est pas Jaba le Hunt, rien ne me dérange. Si ça peut lui faire plaisir de m’imaginer avec des voiles transparents… ça m’excite, même. Je me sens un peu princesse, ou aventurière, Mata-Hari des temps post modernes…
Donc il entre, je le guide par la voix jusqu’à moi, lui demande de s’approcher jusqu’au lit. Quand il atteint son but je le déshabille doucement, euh, je le nettoie, je préfère, avec un gant de toilette, généralement ils aiment bien, c’est une sorte de caresse, et puis je suis douce et câline hein je sais y faire, je soigne mon gagne-pain. Et franchement tu sais pas ce que le mec a fait juste avant, au début je le faisais pas et j’ai failli gerber plusieurs fois. L’expérience c’est un truc qui s’invente pas.
Donc une fois que ça c’est fait, le type a le droit de me toucher. Je le laisse découvrir mon corps, mes courbes assumées, mes seins lourds, la douceur de mon ventre, la chaleur humide de ma chatte. Au début ils évitent les moignons, ils s’arrêtent juste au-dessus, c’est mignon, je pense qu’ils ont un peu peur, je suis une sorte de monstre. Ça doit être bizarre de faire l’amour à un monstre. Alors tant qu’ils touchent pas mes moignons c’est pas réel pour eux.
Mais ils y viennent tous. La curiosité. Le goût de l’étrange, l’excitation de la différence. Ils touchent, ils caressent, et puis… et puis après ils oublient, parce que finalement je suis une femme et eux des hommes, et ils sont plus intéressés par ce que j’ai entre les cuisses que par mon absence de jambes…
Donc une fois ce détail réglé, on fait l’amour. Si si. L’amour. Parce que je leur demande des mots doux, des mots d’amour, des caresses et des baisers fougueux, je sais que je connaitrai jamais rien qui s’approche autant de l’amour alors j’en profite. Et eux aussi. Je suis plutôt douée pour une fille qu’a pas de jambes. Et puis, ça ouvre des possibilités incroyables pour les positions, je crois que j’ai inventé un nouveau Kamasutra haha !
Une fois qu’on a fini je leur paye un verre de vin, quand même, et ils ont le droit de dormir un peu dans mes bras. C’est là que ça devient chiant, des fois ils ont envie de parler. Et moi j’ai pas du tout envie de les écouter, je m’en fous de leur vie. Mais carrément. Alors quand ils commencent à parler, c’est le signal du départ.
J’appelle Roy qui les aide à se rhabiller et les raccompagne au lieu de rendez-vous initial, et qui règle avec eux les détails financiers, c’est pas mon truc ça. Moi je me sers de mes doigts pour les caresser et les faire mourir de plaisir, pas pour compter les billets de banque.
Et surtout ils ne retirent jamais leur bandeau. Ils ne me voient pas et moi je ne vois pas leurs yeux, jamais, plus jamais, j’ai dit.
Je veux pouvoir continuer à rêver que je vole.



Martine Désanges
29 Septembre 2013
*Tous droits réservés*

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