dimanche 6 octobre 2013

Chroniques d'après guerre - 5 - L'envol

Je suis bien. Je crois que je n’ai jamais été aussi pleinement heureuse. Le rêve s’est installé dans ma réalité, le rêve d’une vie enfin réalisé.
Dix ans d’attente, de désirs, de plaisirs, d’humiliations et de dépravations. Pour en arriver juste là, juste maintenant, à cette seconde, allongée là, dans ses bras, l’oreille contre son cœur, bercée par ses battements si semblables aux miens.
Cette journée comme un rêve. Je le savais. Depuis plusieurs jours. J’ai toujours su que ce que je voyais quand je volais n’était pas seulement onirique. D’ailleurs ai-je jamais vraiment dormi ?
Je l’ai vu tourner autour de Roy. Je l’ai vu pleurer. J’ai pleuré de joie moi aussi quand il a loué cet appart dans l’immeuble. Il se rapprochait. Il allait venir. C’était écrit de toute éternité, il n’y avait pas d’autre issue à nous deux. Nous ça ne pouvait pas s’arrêter dans une salle de cinéma pourrie.
J’ai attendu. Je me suis souvent posée sur sa fenêtre. J’ai vu sa femme, et son ventre qui s’arrondissait. J’ai vu ses nuits blanches, ses doutes, ces cigarettes qui se consumaient toutes seules pendant qu’il pleurait.
Il ne m’a pas remarquée. Il ne pouvait pas savoir. Bien sûr. Personne n’est préparé à l’inimaginable.
Je l’ai vu consulter le site. Plusieurs fois. Remplir le formulaire. Renoncer. Tout effacer. Recommencer. Il fallait qu’il sache, bien sûr. Il avait besoin d’expier, de se racheter. Il allait venir. Il fallait juste lui laisser le temps.
Et puis tout arrive. L’homme est faible. Guidé par sa culpabilité. Il ne pense plus, il n’en peut plus, même ses joggings nocturnes ne le fatiguent plus assez. Il n’a plus de répit. Il doit se libérer.
Quand il est entré tout à l’heure, avec son bandeau sur les yeux, mon cœur a bondi dans ma poitrine. Enfin. Notre heure était venue.
C’est Roy qui l’a amené jusqu’à moi. Je n’ai accepté de le recevoir qu’à condition de n’échanger aucun mot. Je ne veux pas l’entendre. Je sais déjà ce qu’il ressent, je n’ai pas besoin qu’il me le dise. Je ne veux pas de ses excuses, je ne veux pas connaître sa vie. Je m’en contrefous. Je veux juste qu’il me fasse l’amour.
J’ai demandé à Roy de rester dans la chambre. De m’offrir la protection de son regard. D’être heureux avec moi. Cette histoire, c’est nous trois ou rien.
Tom s’est approché du lit. Il tremblait. Il pleurait. Tellement attendrissant. Je l’ai déshabillé lentement. Tendrement. Doucement. En embrassant chaque millimètre de sa peau.
Il était à moi. Ma créature. Mon plaisir. C’était le deal.
Quand il a été nu, debout devant moi, je l’ai regardé un long moment. Il était toujours aussi beau. Plus beau maintenant qu’il était homme. Un homme qui prenait soin de lui. Il ne savait pas ce qu’il devait faire.
Je l’ai lavé, comme je le fais toujours. Cette toilette était caresse. Je ne me suis pas gênée pour l’enduire de lait parfumé à la mangue, cette odeur douce, piquante, enivrante, d’une saveur venue de nulle part, si rare de nos jours. Je voulais que mon parfum reste sur sa peau longtemps. Que l’autre le respire quand il retournerait à ses côtés.
J’ai assisté à la brusque montée de son désir. Il frissonnait. Moi aussi. Je voulais profiter de cet instant le plus longtemps possible.
Enfin je l’ai fait venir sur le lit. J’ai pris sa main, je l’ai posée sur mon sein. Lui ai donné à sentir la douceur de mon téton dressé, la puissance de mes frissons, du désir inassouvi que j’avais pour lui depuis tant d’années.
Et puis, toujours guidée par moi, sa main a parcouru le chemin de mon sein à mes moignons. Mon ventre tendre, mes cuisses ouvertes. Doucement un passage sur mon sexe, pour qu’il en perçoive l’humidité. 
Et les moignons. Le test. Réécrire l’histoire. Il n’a pas bronché. Il a souri en les caressant comme s’ils étaient ce qu’il avait de plus cher au monde. J’ai vu son visage se détendre d’un coup, toute culpabilité envolée, il a été enveloppé d’une lumière venue d’ailleurs. Venue du fond de son âme endolorie.
Alors je l’ai laissé me faire l’amour. Je n’ai pas joui. Je regardais Roy. Je le voulais ainsi. A un moment j’ai tendu ma main, et Roy est venu l’attraper.
Je me suis accrochée à lui, tandis que l’autre haletait, tout à son désir assouvi.
Quand j’ai su qu’il allait venir je l’ai repoussé brusquement. Je l’ai allongé sur le dos, et j’ai commencé à le sucer. Violemment. Pendant ce temps les mains de Roy couraient sur mon corps. Rassurantes. Encourageantes. Tendres et douces.
Je ne lui ai pas fait mal. Je l’ai laissé jouir dans ma bouche.
A cet instant je lui ai retiré son bandeau.  Je lui ai craché son sperme à la gueule.
Je l’ai regardé droit dans les yeux un long moment. Il a pu y lire tout mon mépris, toute ma haine. Tout ce que j’avais mûri en moi si longtemps.
Non mais il croyait quoi ? Les contes de fées ça n’existe pas. La jolie princesse qui dort pendant 10 ans en attendant son prince est morte avant d’être née, on lui a coupé les pattes avec cette putain de guerre chimique.
On en a fait une mutante capable de voyager dans les pensées des autres, mais incapable d’aimer.
Au bout d’un moment il s’est remis à pleurer. Le mépris que j’ai pu ressentir à cet instant. Aucune dignité. Je me suis détournée et j’ai embrassé Roy.
Nous avons fait l’amour longtemps, tendrement, doucement. 
Roy c’est mon havre, ma maison, mon tout, mon autre moi. Lui seul sait ce que je ressens, lui seul connaît mes mots d’amour et mon plaisir.
A un moment l’autre est parti. Je ne sais pas quand, je fermais les yeux, je n’étais que plaisir, tendresse, jouissance, intimité.
Et maintenant je suis dans ses bras, en sécurité, tout contre lui, contre Roy, mon moi parfait. Je suis bien.
Nous allons partir, quitter cet endroit, tout laisser derrière nous, et recommencer.
Nous envoler.



Martine Désanges
6 Octobre 2013
*Tous droits réservés*

8 commentaires:

  1. Une chronique âpre et forte. La passion qui se fait revanche. Avec brio dans la rancœur. Les blessures de l'âme ne guérissent qu'en deçà du seuil limite de l'amour propre. Tu es en train de t'envoler Loulou.

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    1. Merci Gatsby Le côté sombre me va bien, j'y reviendrai je pense. Joy ne peut pas être une jeune fille bien sous tous rapports, ça me semblait être une évidence. Mais moi je ne vole qu'en rêve, dommage :)

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  2. Bravo Martine pour cette série de nouvelles qui devient un rendez vous et dont nous attendons chaque épisode avec de plus en plus d'impatience!

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    1. Merci cher Denis, je prends moi même de plus en plus de plaisir à les écrire. que demander de plus ?

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    2. Bonne préparation pour un éventuel roman????

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