jeudi 10 octobre 2013

Chroniques d'après guerre - 6 - Le temps du Bonheur



Le temps vient de s’arrêter. Paris, Place de la République, en pleine fête de la musique. Dix mille spectateurs. Et au hasard d’un mouvement de foule Andréa vient de se retrouver face à face avec Fabrice.

Dix ans se sont écoulés.

D’abord Andréa a couru. Couru jusqu’à la gare, en larmes, avec une seule idée en tête, partir, tout abandonner et tout refaire, autrement.

Réinventer sa vie, ailleurs, seule, sans entraves. Elle a sauté dans un train, puis dans un autre. Et ainsi de train en train elle est arrivée en Italie, à Bergame. Elle aime cette ville à cause de la chanson de Diane Tell que Fabrice et elle chantaient ensemble, comme un rituel, avant de commencer leurs soirées câlines et coquines.

Bergame, donc. Quand elle débarque elle n’est qu’une petite française perdue, qui ne parle même pas la langue du pays. Elle enchaine petits boulots sur petits boulots. Elle pose pour des peintres, elle est belle, le feu brûle toujours dans ses yeux, elle gagne de quoi manger, et dort où elle peut, avec qui elle peut. Elle n’appartient à personne. Un jour ici, le lendemain sur le marché à dire la bonne aventure, à proposer des séances de magnétisme. 

Elle fait la fête, beaucoup, a des amis partout, elle est bien. Un jour par jeu elle emprunte un pinceau et une palette de couleurs à un ami qui venait de terminer une série de tableaux d’elle, sur le thème de l’île et du naufragé, l’île se faisant femme, jusqu’à porter un jour l’enfant du naufragé.


Et elle commence à peindre. Le ciel. Les nuages. Les couleurs du levant. Du couchant. Le soleil. Elle n’arrêtera jamais et passera sa vie la tête en l’air, quelque part entre lune et étoiles, entre rêve et réalité.

Un jour elle en a assez. Un ami part faire le tour de l’Europe en moto. Il l’embarque.

Elle disparait de nouveau.

On retrouve sa trace en Allemagne, sur le rocher de la Lorelei, au bord du Rhin, elle assiste à un festival de musique. En réalité elle cherche un moyen d’échapper à son ami motard qui devient un peu trop possessif.

C’est là qu’elle revoit Fabrice pour la première fois. Il est à la buvette, il paye son Reibekuchen et sa bière, il va relever la tête, et venir vers elle… elle se retourne et embrasse l’homme qui se trouve juste derrière elle. Fabrice passera à côté d’elle sans même soupçonner sa présence.

Elle part le soir même pour l’Espagne avec Reiner, l’homme qu’elle a embrassé.

Ils séjournent un temps à Barcelone, la ville de tous les excès, de toutes les folies. A las Ramblas enfin Andréa se trouve chez elle parmi les saltimbanques, elle retrouve sa place dans la rue, fait le clown pour le plus grand plaisir des touristes, vend des reproductions de ses toiles. Elle tombe amoureuse de Gaudi et de sa folie, de sa démesure. Ses cieux se font abstraits, biscornus, elle ne veut plus d’angles dans sa vie. 



Elle est heureuse.

Et comme chaque fois qu’elle est heureuse, elle part. 

Amsterdam l’accueille. La vie y est semblable à celle de Barcelone. Aussi surprenant que cela paraisse Andréa ne tombe jamais dans les excès de drogue ou d’alcool. Elle sait s’amuser, fume un joint ou boit une bière de temps en temps. Mais elle est libre et compte bien le rester.

Mais la vie. Garce de vie. Un matin, une lettre de sa mère. Son père malade, très. Retour en France exigé.

Andréa range sa vie de bohème et se retrouve à Paris. 

Elle parle couramment plusieurs langues étrangères, elle devient traductrice pour l’Unesco. Les relations de son père. Lui a perdu la tête, il ne la reconnaît même pas. Un AVC. Paralysie du côté gauche, aphasie, démence. 

Andréa prend son mal en patience, s’occupe de ses parents comme elle peut.
Elle tombe follement amoureuse de son chef, directeur de publications à l’Unesco. Marié, 3 enfants. Brillant. Ils passent des heures, des nuits au bureau, rien qu’à se regarder les yeux dans les yeux en se tenant la main. Elle, elle pourrait jouir rien que sous ce regard. Lui aussi. Ils se perdent dans leur passion. 

Puis viennent les vacances, Robert part en famille. Pas de nouvelles pendant 3 semaines.

A son retour, tout est fini. Il a choisi la raison, ses enfants, sa routine. La passion c’est bien, mais ça fait peur.

Elle survit. Elle continue à peindre, et passe ses dimanches au bord de la Seine, le ciel, l’eau, les nuages, les reflets. Elle rêve de liberté.

Vient ce 21 juin, Place de la République. Ils se regardent. Hypnotisés. Attirés irrésistiblement l’un vers l’autre. Andréa ne voit même pas Bérénice qui la foudroie du regard. Elle s’approche de Fabrice, lui prend la main, écrit son numéro de téléphone sur son poignet, puis tourne les talons. Ils n’ont pas échangé un mot.

Quand enfin il l’appelle, elle est en train de faire ses bagages. Son père vient de mourir, ils vont l’enterrer dans le sud de la France, et elle ne compte pas en revenir. Elle veut s’installer dans la grande maison de famille, là haut, sur la colline, et en faire une maison d’accueil pour personnes se remettant d’une dépression. Elle a l’idée d’une thérapie par la couleur, ces couleurs flamboyantes offertes par le soleil couchant, chaque soir, dans ce grand champ orienté plein ouest.



Il comprend. Il respecte.

Un mois plus tard une voiture inconnue grimpe le chemin d’accès à la maison, cahotant et haletant.

Fabrice en descend, il a juste une valise. Il ne repartira plus. Enfin, pas avant la guerre.

C’est enfin le temps de l’apaisement. Les patients vont et viennent, restent quelques jours ou quelques semaines, les saisons sont rythmées par les longues ballades du soir au couchant, les soins apportés aux malades, les repas cuisinés à tour de rôle dans l’ambiance chaleureuse qui accompagne Andréa où qu’elle aille.

Les soirées se passent devant la cheminée, au gré des envies, à chanter, lire des poèmes, raconter des histoires terrifiantes, ou refaire le monde.
Les gens du village, qui ont entendu parler des talents de guérisseuse d’Andréa, viennent à la nuit tombée, qui apportant une photo du fils trop timide, une autre venant en désespoir de cause pour venir enfin à bout de ce psoriasis qui lui gâche la vie.

Seule ombre au tableau, ils ne parviennent pas à avoir d’enfant. Alors les neveux et nièces d’Andréa viennent passer les vacances. Ils adorent cette tante un peu folle, qui ne leur interdit rien, leur apprend le flamenco et les étoiles. Ils ont avec elle  un langage secret que personne d’autre ne comprend, mélange des 5 langues qu’elle pratique, et de beaucoup de fantaisie.

Puis l’horreur survient. La guerre. Mobilisation générale. Tous les hommes valides partent pour le moyen Orient, lutter contre un ennemi invisible et pernicieux.

Fabrice est exposé à un agent chimique mortel, dès les premiers jours d’une guerre éclair qui ne durera pourtant que 3 mois.

Il est rapatrié, il n’en a que pour quelques semaines. Quelques semaines qu’ils passeront à faire l’amour passionnément, quand l’espoir est mort on ne pense plus qu’à l’instant présent, et à construire des souvenirs pour celui qui restera.

Fabrice meurt paisiblement au début de l’automne, en ce mois de novembre flamboyant. Ils se promettent un amour éternel. Jusqu’à la mort et au-delà
Début décembre, Andréa accouche prématurément d’un bébé mort né. Une petite fille. L’enfant n’a pas de jambes.

Et maintenant, après toutes ces années, elle plane. Elle s’envole irrésistiblement tandis que les médecins essayent  de la ranimer, corps meurtri, brisé en mille morceaux retrouvé en bas du vieux viaduc au petit matin. 

Elle plane au dessus de sa maison, de Paris, elle voit Joy et Roy s’éloigner dans la campagne, sous une pluie chimique.

Electroencéphalogramme plat. C’est fini. Heure du décès 15h12, le 10 octobre 2065.

A la fenêtre de la chambre d’hôpital, personne n’a vu ce petit canari moqueur qui a bien failli s’écraser contre la vitre mais a fait volte face juste à temps. Vers la vie. Vers l’avenir. Vers l’espoir.


Martine Désanges
10 Octobre 2013
*tous droits réservés*

6 commentaires:

  1. Vertigineux. Lumineux. Ecorchures d'étoiles. C'est beau. Terrifiant de beauté.

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  2. Tu me combles toi l'écrivain dont l'avis compte énormément pour moi. Merci ma Jo qui as le don de rendre beau ♥

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  3. Toujours aussi magiques tes textes Martine!!! Bisous de hibou sur les deux joues!!!

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  4. Merci infiniment Denis, tu es mon fan N°1 ! ♥

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  5. C'est un beau présents que ces fabuleux textes, merci !

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    1. Merci c'est très gentil à vous d'être venu me lire.

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