jeudi 2 janvier 2014

Chroniques d'après guerre 10 - Epilogue




Quand l’homme noir est apparu, nous avons tout de suite su que quelque chose de terrible s’était produit. 

Il était… terrifiant. Grand, l’air hagard, hirsute, vêtu de vieux vêtements comme on en portait avant guerre, un jeans trop large, une chemise en coton (du coton ! Vous vous rendez compte ! Il devait rouler sur l’or cet homme !), le tout maculé de taches de peinture.

Il roulait des yeux comme s’il ne savait plus où donner de la tête. Pourtant il est allé directement au bistrot, chez Ben. Et il y est resté toute la journée, ingurgitant des demis comme si c’était de l’eau.

Il n’a parlé à personne. Il continuait à rouler des yeux comme des billes d’ébène.

Le soir venu il a disparu.

On l’a vu les jours suivants trainant dans les ruelles les plus sombres. Défoncé. Personne ne sait où il avait trouvé de la drogue, on aurait juré que personne ici ne savait même ce que c’était. Pourtant le fait est que lui en avait trouvé. 

Il déambulait en chantant, en apostrophant les femmes 

« Sorcière ! Je t’ai bien eue ! »
« Andréa ! Il n’y a que toi… »
« Vous ne me comprenez pas, reviens ! »

Des bribes de phrase sans suite, et sans aucun sens.

Au bout d’un moment on s’est habitués. Ben l’a pris en pitié et l’a logé dans une chambre au dessus du bistrot, une mansarde inoccupée qu’il n’utilisait pas, de toute façon. Il le nourrissait contre des heures de ménage, lui fournissait de la bière. Ne voulait rien savoir du reste.

De temps en temps, l’homme noir se plantait au milieu de la place et se mettait à déclamer des histoires de sorciers et de fantômes africains. On s’attroupait autour de lui. On riait. Les enfants le regardaient bouche bée, captivés par ces contes d’un autre temps, ces légendes d’un continent qui avait été rayé de la carte depuis si longtemps.



Il est devenu notre célébrité locale. Des gens venaient même des villages voisins pour l’écouter, fascinés par sa voix grave, ses bégaiements, son rire fou qui jaillissait soudain tandis que ses yeux roulaient, pris d’une folie incontrôlable.

Nous on l’aimait bien. Au moins nous avions quelque chose que personne d’autre n’avait. A la ville, notre village est bientôt devenu « le village de l’homme noir ». 

Il n’a jamais adressé la parole à personne. Jamais dit son nom. On n’a rien su de lui, était il fou, génial, d’où venait-il, de quelle époque révolue ? Quelle faille spatio-temporelle l’avait amené jusqu’à notre petit village dans le creux de la rivière ?

Un jour on l’a retrouvé mort dans sa chambre, une aiguille dans le bras. Ca nous a bien embêtés. 

Ben a rebaptisé son bistrot, et les gens ont continué à venir de partout pour boire un coup chez « l’homme noir ».

La vie a repris son cours normal. Enfin à peu près. On aurait bien aimé qu’il recommence à pleuvoir. Depuis l’arrivée des gamins blonds pas une goutte d’eau n’était tombée. D’ailleurs on les avait jamais revus, ils n’étaient jamais descendus au village, à vrai dire on les avait un peu oubliés, avec un tel chambardement !

Un matin notre maire est venu me voir. « Nell », qu’il m’a dit. « Tu la connaissais la sorcière toi, on a pensé que ça serait bien que tu ailles voir là haut ce qu’ils deviennent les ptiots. Toi tu risques rien ».

C’est vrai que j’avais bien connu Andréa. Enfin connu est un bien grand mot, mais on avait discuté plusieurs fois. C’est que sa vie me passionnait, elle avait vu tant de choses, c’était incroyable pour une fille comme moi qu’avait jamais quitté sa vallée. Puis elle m’avait appris deux ou trois sorts aussi. Comment ôter le mal, conjurer un zona, concocter un philtre d’amour, des choses simples mais qui ont bien servi au fil des ans.

Bref j’y suis allée sans trop rechigner, puis faut bien dire que j’étais curieuse, et que ça me plaisait d’être celle qu’on viendrait voir pour savoir.
Quand je suis arrivée là haut j’ai eu un choc.

J’ai dû m’asseoir sous le coup de l’émotion qui m’a assaillie.
Y n’y avait plus de maison. Plus rien.

Mais j’avais jamais rien vu d’aussi beau ni d’aussi charmant.
La colline était recouverte d’une herbe aussi douce que du velours, parsemée de pâquerettes, de myosotis, de coucous  et de primevères. J’ai ôté mes godillots pour avoir le plaisir de me laisser chatouiller entre les doigts de pied. Il régnait une paix… comme dans un lieu saint. 

Un petit ruisseau prenait sa source dans le terrain, et descendait en chantant jusqu’à notre rivière sans nom. L’eau en était si claire que les galets tapissant son lit, brillants au soleil, semblaient la transformer en or liquide.

De fins roseaux bordaient ses rives, et la brise jouant dans leurs panaches multicolores en tirait une mélodie enivrante et obsédante.

A la place de la maison se trouvait maintenant une roseraie. Des milliers de fleurs de toutes les couleurs, formant un labyrinthe impénétrable et attirant. Un parfum lourd et pénétrant venait vous chatouiller les narines.

L’harmonie était parfaite.

Au milieu de la roseraie se dressait un arbre, inaccessible, protégé par cette forêt d’épines. 

Le regardant avec plus d’attention, je me mis à frissonner. 

Ses formes parfaites étaient celles de deux amants enlacés, elle avait de longs cheveux blonds et des yeux immenses, et lui la regardait avec adoration.




Sur la plus haute branche, un canari me regardait, l’air moqueur.

Un soudain coup de vent apporta une feuille de papier qui vint se plaquer sur les plis de ma robe.

Intriguée, je la ramassai. Le parchemin, ancien, était si fragile qu’il se déchirait sous mes doigts. 

Avant que le vent ne me l’arrache de nouveau des mains, j’eus le temps de lire ces caractères écrits à l’encre violette « Mémoires d’Andréa ». Enfin je crois. Je ne pourrais pas l’affirmer.

Je tournai doucement les talons et m’en retournai au village, étrangement apaisée.

Martine Désanges
2 Janvier 2013
*Tous droits réservés*

5 commentaires:

  1. Non!! C'est fini? Quelle histoire ces chroniques! J'aime la fin, on est passé de la dureté à l'apaisement, c'est très poétique. Tes héros ont souffert et aimé avec brio sous ta plume. Un grand bravo et merci de nous avoir fait découvrir Andréa et les siens.

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    1. C'est fini... oui, pour l'instant. J'avais envie d'apporter la paix à mes personnages. Nouvelle année, nouveau ton ?
      Merci pour ta fidélité et ta gentillesse.

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    2. En voilà une belle résolution, apporter la paix à tes héros, ça me plaît:)

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  2. Ah ah ! Et là tu es partie d'une photo que tu as trouvée ? Secret d'auteur ;-))
    Mg a raison. L'apaisement fait du bien. Et les images jaillissent et j'adore ça. Il y a magie et féerie.
    Et les galets d'or liquide...

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    1. Je te répondrai si tu me réponds ;-)
      Merci toi aussi pour ta fidélité et tes commentaires toujours bienveillants. Je prends goût à la création d'images plus paisibles... faut que je me surveille, si je continue je vais écrire un truc qui finit bien !

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