Quand l’homme noir est apparu, nous avons tout de suite
su que quelque chose de terrible s’était produit.
Il était… terrifiant. Grand,
l’air hagard, hirsute, vêtu de vieux vêtements comme on en portait avant
guerre, un jeans trop large, une chemise en coton (du coton ! Vous vous
rendez compte ! Il devait rouler sur l’or cet homme !), le tout
maculé de taches de peinture.
Il roulait des yeux comme s’il ne savait plus où donner
de la tête. Pourtant il est allé directement au bistrot, chez Ben. Et il y est
resté toute la journée, ingurgitant des demis comme si c’était de l’eau.
Il n’a parlé à personne. Il continuait à rouler des
yeux comme des billes d’ébène.
Le soir venu il a disparu.
On l’a vu les jours suivants trainant dans les ruelles
les plus sombres. Défoncé. Personne ne sait où il avait trouvé de la drogue, on
aurait juré que personne ici ne savait même ce que c’était. Pourtant le fait
est que lui en avait trouvé.
Il déambulait en chantant, en apostrophant les femmes
« Sorcière ! Je t’ai bien eue ! »
« Andréa ! Il n’y a que toi… »
« Vous ne me comprenez pas, reviens ! »
Des bribes de phrase sans suite, et sans aucun sens.
Au bout d’un moment on s’est habitués. Ben l’a pris en
pitié et l’a logé dans une chambre au dessus du bistrot, une mansarde inoccupée
qu’il n’utilisait pas, de toute façon. Il le nourrissait contre des heures de
ménage, lui fournissait de la bière. Ne voulait rien savoir du reste.
De temps en temps, l’homme noir se plantait au milieu
de la place et se mettait à déclamer des histoires de sorciers et de fantômes
africains. On s’attroupait autour de lui. On riait. Les enfants le regardaient
bouche bée, captivés par ces contes d’un autre temps, ces légendes d’un
continent qui avait été rayé de la carte depuis si longtemps.
Il est devenu notre célébrité locale. Des gens venaient
même des villages voisins pour l’écouter, fascinés par sa voix grave, ses
bégaiements, son rire fou qui jaillissait soudain tandis que ses yeux
roulaient, pris d’une folie incontrôlable.
Nous on l’aimait bien. Au moins nous avions quelque
chose que personne d’autre n’avait. A la ville, notre village est bientôt
devenu « le village de l’homme noir ».
Il n’a jamais adressé la parole à personne. Jamais dit
son nom. On n’a rien su de lui, était il fou, génial, d’où venait-il, de quelle
époque révolue ? Quelle faille spatio-temporelle l’avait amené jusqu’à
notre petit village dans le creux de la rivière ?
Un jour on l’a retrouvé mort dans sa chambre, une
aiguille dans le bras. Ca nous a bien embêtés.
Ben a rebaptisé son bistrot, et les gens ont continué à
venir de partout pour boire un coup chez « l’homme noir ».
La vie a repris son cours normal. Enfin à peu près. On
aurait bien aimé qu’il recommence à pleuvoir. Depuis l’arrivée des gamins
blonds pas une goutte d’eau n’était tombée. D’ailleurs on les avait jamais
revus, ils n’étaient jamais descendus au village, à vrai dire on les avait un
peu oubliés, avec un tel chambardement !
Un matin notre maire est venu me voir. « Nell »,
qu’il m’a dit. « Tu la connaissais la sorcière toi, on a pensé que ça
serait bien que tu ailles voir là haut ce qu’ils deviennent les ptiots. Toi tu
risques rien ».
C’est vrai que j’avais bien connu Andréa. Enfin connu
est un bien grand mot, mais on avait discuté plusieurs fois. C’est que sa vie
me passionnait, elle avait vu tant de choses, c’était incroyable pour une fille
comme moi qu’avait jamais quitté sa vallée. Puis elle m’avait appris deux ou
trois sorts aussi. Comment ôter le mal, conjurer un zona, concocter un philtre
d’amour, des choses simples mais qui ont bien servi au fil des ans.
Bref j’y suis allée sans trop rechigner, puis faut bien
dire que j’étais curieuse, et que ça me plaisait d’être celle qu’on
viendrait voir pour savoir.
Quand je suis arrivée là haut j’ai eu un choc.
J’ai dû m’asseoir sous le coup de l’émotion qui m’a assaillie.
Y n’y avait plus de maison. Plus rien.
Mais j’avais jamais rien vu d’aussi beau ni d’aussi
charmant.
La colline était recouverte d’une herbe aussi douce que
du velours, parsemée de pâquerettes, de myosotis, de coucous et de primevères. J’ai ôté mes godillots pour
avoir le plaisir de me laisser chatouiller entre les doigts de pied. Il régnait
une paix… comme dans un lieu saint.
Un petit ruisseau prenait sa source dans le terrain, et
descendait en chantant jusqu’à notre rivière sans nom. L’eau en était si claire
que les galets tapissant son lit, brillants au soleil, semblaient la
transformer en or liquide.
De fins roseaux bordaient ses rives, et la brise jouant
dans leurs panaches multicolores en tirait une mélodie enivrante et obsédante.
A la place de la maison se trouvait maintenant une
roseraie. Des milliers de fleurs de toutes les couleurs, formant un labyrinthe
impénétrable et attirant. Un parfum lourd et pénétrant venait vous chatouiller
les narines.
L’harmonie était parfaite.
Au milieu de la roseraie se dressait un arbre,
inaccessible, protégé par cette forêt d’épines.
Le regardant avec plus d’attention, je me mis à
frissonner.
Ses formes parfaites étaient celles de deux amants enlacés, elle
avait de longs cheveux blonds et des yeux immenses, et lui la regardait avec
adoration.
Sur la plus haute branche, un canari me regardait, l’air
moqueur.
Un soudain coup de vent apporta une feuille de papier qui
vint se plaquer sur les plis de ma robe.
Intriguée, je la ramassai. Le parchemin, ancien, était
si fragile qu’il se déchirait sous mes doigts.
Avant que le vent ne me l’arrache de nouveau des mains,
j’eus le temps de lire ces caractères écrits à l’encre violette « Mémoires
d’Andréa ». Enfin je crois. Je ne pourrais pas l’affirmer.
Je tournai doucement les talons et m’en retournai au
village, étrangement apaisée.
Martine Désanges
2 Janvier 2013
*Tous droits réservés*


Non!! C'est fini? Quelle histoire ces chroniques! J'aime la fin, on est passé de la dureté à l'apaisement, c'est très poétique. Tes héros ont souffert et aimé avec brio sous ta plume. Un grand bravo et merci de nous avoir fait découvrir Andréa et les siens.
RépondreSupprimerC'est fini... oui, pour l'instant. J'avais envie d'apporter la paix à mes personnages. Nouvelle année, nouveau ton ?
SupprimerMerci pour ta fidélité et ta gentillesse.
En voilà une belle résolution, apporter la paix à tes héros, ça me plaît:)
SupprimerAh ah ! Et là tu es partie d'une photo que tu as trouvée ? Secret d'auteur ;-))
RépondreSupprimerMg a raison. L'apaisement fait du bien. Et les images jaillissent et j'adore ça. Il y a magie et féerie.
Et les galets d'or liquide...
Je te répondrai si tu me réponds ;-)
SupprimerMerci toi aussi pour ta fidélité et tes commentaires toujours bienveillants. Je prends goût à la création d'images plus paisibles... faut que je me surveille, si je continue je vais écrire un truc qui finit bien !