vendredi 3 janvier 2014

Vivant Poème - 4 - Le Prophète





« Votre raison et votre passion sont le gouvernail et les voiles de votre âme qui navigue de port en port. Si votre gouvernail ou vos voiles se brisent, vous ne pouvez qu’être ballottés et aller à la dérive, ou rester ancrés au milieu de la mer. Car la raison, régnant seule, est une force qui brise tout élan ; et la passion, livrée à elle-même, est une flamme qui se consume jusqu’à sa propre extinction. »

Khalil Gibran, le Prophète

31 Mai 2033

Stéphane, il faut que je te dise.

Je t’ai oublié.

Toutes ces années je les ai vécues sans avoir aucune idée de ton existence. Oh, bien sûr, il me restait quelque part un petit goût de quelque chose, une vague déception, une vague exaltation, une amourette de jeunesse dont on a conscience sans pouvoir en retracer le fil exact.

J’ai beau faire, j’ai beau essayer de me repasser le film de cette histoire, de me creuser la tête, je ne sais plus à quoi tu ressemblais.

Juillet 1998. Il s’est passé tant de choses depuis ! Une vie s’est passée.
Je me souviens de la date de mon départ pour le Canada. 12 mai 2003. 2 Jours après mon anniversaire. 

J’avais eu la chance d’être repérée par ce metteur en scène qui recherchait une Française pour jouer dans sa pièce,  et l’audition avait été un succès. Je partais au Québec avec en poche un contrat qui me liait à sa troupe pour 5 ans.

Si tu savais le bonheur qui a été le mien durant ces années. 

Chaque soir vivre l’émoi du lever de rideau, de l’entrée sur scène, l’adrénaline qui monte, la conscience qui s’altère, cette autre moi qui surgit, inconnue, indomptable, qui se déchaine une heure durant puis rentre dans sa coquille pour redevenir la timide Aline.

Les fêtes à n’en plus finir, les week-ends à la cabane à sucre, les heures de répétitions, de brainstorming pour la mise au jour d’un nouveau personnage.
J’ai vécu mon rêve là-bas.

Et puis il y a eu Loïc. Le petit breton rencontré au hasard d’une soirée dans un bar à vin, amateur de mots, de fromage et de vin rouge.

Loïc et son rire, sa voix de velours quand il me chantait « Dans un an et un jour », Loïc et sa cour assidue, des fleurs chaque jour, des surprises à n’en plus finir.

Loïc et sa folie.

Il débarquait un soir avec des billets d’avion pour aller survoler les chutes du Niagara en ULM, nous partions sans valise, nous achèterions le nécessaire sur place. Nous ne revenions qu’un mois plus tard, parce qu’entretemps nous avions décidé de partir faire un trek dans le désert.

Sais tu qu’il m’a demandée en mariage devant le Trésor, à Petra ?



J’en ris encore. Nous étions exténués, nous revenions de 3 jours dans le Wadi Rum, à dormir à la belle étoile, privés de sanitaires, puants et gluants de sueur. Nous étions heureux. Épuisés mais radieux de cette vie qui nous souriait si bien.

Alors que nous contemplions le somptueux ouvrage, il est tombé à genoux, m’a attrapé la main et m’a fait promettre de ne plus jamais lâcher la sienne.
Nous sommes rentrés en France pour nous marier en famille. Nous avons fait la fête pendant des mois, invités de droite et de gauche à travers tout le pays.

C’était le temps de l’insouciance, Stéphane, de l’amour et de la joie.

Et tu sais, le mieux ? C’est que ça ne s’est jamais arrêté.

Ensemble nous sommes indestructibles. Nous traversons les épreuves et nous nous rions des difficultés car nous savons que la seule chose qui compte est l’amour éternel que nous nous vouons.

Bien sûr Loïc a de l’argent, ce qui nous met à l’abri des ennuis financiers.
Mais tu sais, nous avons perdu un bébé. Une petite fille. Un petit ange blond comme son père, rond et rose comme sa mère. Partie avant que d’avoir vécu. Morte dans son lit à 3 mois. Nous n’avons rien pu faire.

Nous aurions pu nous effondrer à l’époque. Mais nous étions tous les deux, c’est ce qui comptait. Nous nous sommes étourdis.

J’ai rejoint Peter quelques mois à Quebec, cet amour d’homme m’a trouvé un rôle sur mesure, tu sais, le théâtre c’est ma sauvegarde. Loïc est venu avec moi bien sûr, jamais nous ne nous sommes séparés plus de quelques heures. C’est lui l’homme que j’avais toujours attendu.

Et maintenant, en relisant ces quelques pages, ce journal de jeunesse, je comprends.

J’étais folle. Il me fallait trouver un homme à la mesure de ma démesure, à l’échelle de ma passion. Cet homme il devait être libre. Libre comme je l’étais.
Tu ne l’étais pas, toi, engoncé dans ta vie, tes obligations de futur chef d’entreprise, de père de famille. Peut être, Stéphane, peut être aurais tu pu être cet homme là, en me relisant je comprends que tu en avais envie. Mauvais timing.

Je me souviens maintenant. Ce jour là, le jour du saut, tu m’as tant déçue. Tu aurais dû être là, ça ne rimait à rien de sauter toute seule, à rien d’autre qu’à me prouver que je n’avais pas besoin de toi pour vivre intensément, que je n’avais besoin de personne pour ça.

Je suis rentrée en pleurant.

Je t’ai laissé partir en vacances, je n’avais pas le cœur de te dire à quel point je te trouvais petit, timoré, à quel point je te méprisais de ne pas être celui que tu m’avais promis.

Quand tu es rentré 4 semaines plus tard, j’avais démissionné, et j’étais déjà partie pour l’Asie, dans ce monastère bouddhiste dont nous rêvions tous deux quand nous refaisions le monde dans ton bureau tendu de velours rouge.

C’est là que je t’ai oublié, je suppose. C’est là que je me suis trouvée et que j’ai arrêté de chercher ce qui n’existait qu’en moi. Que j’ai accepté ma différence, et de la donner au monde sans attendre de retour. Que j’ai appris qu’une passion ça ne se décrète pas, une passion ça se vit.

Je crois que je n’aurais jamais repensé à toi si tout à l’heure en rangeant mes affaires pour notre déménagement je n’étais tombée sur ce livre que tu m’avais donné, comme pour te dédouaner de n’être que toi, et si n’en était tombée cette feuille de liquidambar desséchée, qui s’est éparpillée en poussière en tombant sur le plancher du grenier.

Tu sais quelle aura été ta dernière influence dans ma vie ? Tu sais de quoi je me souviendrai à la fin du compte ? Que tu m’as fait éternuer !

Ne m’en veux pas Stéphane, mais je dois cette fois t’abandonner
définitivement, Loïc m’appelle, je crois qu’il a un alligator à aller chasser, à moins que ce ne soit juste un dinosaure à déterrer. Ou peut être un voyage dans la Lune. Mais non, suis-je bête, la Lune nous la connaissons par cœur, depuis le temps. 

Nous y vivons.

Martine Désanges
3 janvier 2013
*Tous droits réservés*



8 commentaires:

  1. Magnifique! Une dernière lettre, un dernier message qui prouve tout de même qu'on n'oublie pas facilement. Vive Aline et Loïc, qu'ils vivent heureux sur la lune!

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    1. Merci Demoiselle ! Tu vois, je t'avais promis d'écrire au moins une histoire qui finirait bien... mission accomplie ! Merci de ton passage, de ta fidélité, de ta lecture, de ton amitié.

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  2. Le problème dans cette vie est de se trouver. Qui sommes-nous ! Tant de distractions nous assaillent et nous font croire en trop de choses. Le bonheur ce n'est que des moments de vie où nous avons été nous vraiment. Le tout est de faire en sorte d'en avoir le plus possible avec des gens qui font de même. Oui ça finit bien et c'est très beau comme cela ;-)

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    1. Le bonheur, c'est savoir qui l'on est, et accepter de l'être. Merci encore pour ta fidélité, et, au fait, l'idée de la lettre m'est venue d'une chose que tu m'as dite, un jour. Merci de tes mots sur les miens.

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  3. Splendide! j'adore! La façon dont tu montres ta déception à Stéphane, les mots et les expressions que tu as choisis. On comprend tes clairement la petitesse de Stéphane et la grandeur de Loic. Je suis fan! J'en veux encore!

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    1. Merci ma çoeur, ça me fait tellement plaisir !merci d'avoir pris le temps de lire ces quelques mots. Ca représente beaucoup pour moi.

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  4. Je suis frustré Martine, il me semble que ce sont des images qui défilent rapidement de sa vie juste avant l'issue finale. Un pas de course si vite amené que l'on a du mal à respirer, comme si on engloutissait une multitude de ses repas préférés en quelques minutes. Je t'en veux de ne pas me laisser le temps de me délecter de l'histoire, que tu raconteras peut-être un jour dans un volumineux ouvrage d'un pas de sénateur. Bien entendu j'ai aimé, merci à toi !

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    1. Merci encore pour ton passage. En fait il s'agit du 4ème volet de la série Vivant Poème, tu aurais eu quelques détails supplémentaires en commençant par le 1 :)

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