Je m’appelle… Je ne sais plus. En revanche, je sais
bien comment ils m’appellent, eux.
Enfin, elle, là, dans le fauteuil. Elle m’appelle
Chéri. J’aime bien quand elle m’appelle comme ça, ça me fait chaud partout. Je
la connais bien, je la vois tous les jours. A heure fixe. L’heure du goûter.
Elle est mon point de repère.
Je l’aime bien parce que quand elle arrive elle me sort
ma boite de bonbons. Des crocodiles mous, de toutes les couleurs. J’adore ça.
Ca me fait tout doux dans la bouche. Comme un bisou.
A propos de bisou, je me demande bien quand elle va
venir… elle. Celle qui vient à intervalles réguliers me faire plein de bisous et
me caresser la main. Celle qui m’appelle papa. C’est joli aussi papa.
Celui que j’aime pas c’est le grand barbu. Il vient
aussi pour m’aider à chier. Il m’appelle André. Il me fait lever de force et il
me baisse la culotte. Après il revient, il me relève de force, il me remet
cette culotte qui gratte. Il est vraiment chiant.
Enfin je préfère quand même
quand c’est lui parce que ça m’embête de montrer mes cerisettes aux petites
nénettes.
Je m’appelle pas André d’abord, je m’appelle Raymond.
Raymond Marestaing. Comment je le sais ? Ben suffit de regarder par la
fenêtre ! C’est écrit sur le mur là bas. Je sais lire quand même !
Chérie, c’est elle la reine de la télécommande. Moi je
sais plus m’en servir. Mes mains tremblent trop, et mes yeux pleurent, je vois
plus les boutons. Et faut avouer que je saurais pas sur lequel appuyer, c’est
un peu trop compliqué.
Alors je la laisse faire. Je la regarde. Elle le sait
pas, mais je la regarde. Un deux trois pressions et hop la lucarne s’allume. Un
deux trois pressions encore et c’est mon émission préférée, celle où ils tirent
des lettres et des chiffres.
J’aime bien. Je sais lire, quand même. Alors les
lettres font des mots dans ma tête. Chérie a l’air étonnée à chaque fois que je
lui demande de dire à lolo le mot que je viens de trouver. Et elle est lente. Trop
lente. Le temps qu’elle réagisse lolo a déjà tiré d’autres lettres. Il est
bouché lui aussi faut dire. J’ai beau crier il fait comme s’il ne m’entendait
pas. Je l’aime pas. C’est un con.
Après, quand lolo s’en va, y en a d’autres qu’arrivent.
Mais là je dois dire je comprends plus vraiment ce qu’ils attendent de moi.
Enfin ça fait des jolies couleurs dans la fenêtre lumineuse. Puis je les écoute
raconter leurs trucs incompréhensibles. Je mange mes bonbons.
Des fois, je mets un bonbon dans l’eau. Chérie elle
aime pas quand je fais ça. Elle me houspille. Je lui réponds pas. J’ai rien à
dire. Je sais pas pourquoi je fais ça. Y a le verre, et le bonbon, et puis le
bonbon se retrouve dans le verre, et voilà. Pourquoi, comment, on s’en fout.
Elle me houspille et je la regarde. J’ai envie de l’embrasser.
Je l’aime, elle. Ca me fait chaud partout.
Elle s’occupe bien de moi, Chérie. C’est elle qui me
donne à manger. Je sais pas ce que je bouffe, c’est que de la purée, c’est
dégueulasse. Mais elle est là à côté de moi, elle me parle, même si je
comprends pas ce qu’elle dit j’aime le son de sa voix.
J’aime la regarder. Et
la bouffe dans ma bouche, ça aussi ça me fait chaud partout. Ca me remplit de l’intérieur.
J’aime bien être rempli de l’intérieur et avoir Chérie
à côté de moi. C’est elle, ma vie, je crois. Et ces sensations. Le chaud, la
plénitude.
Ce que j’aime pas, c’est quand elle s’en va. Elle m’abandonne.
D’abord il revient, lui, le grand barbu, il me met tout
nu et il m’enferme dans mon lit. Ce que j’ai pu détester ces barreaux de prison
au début. Maintenant je me suis habitué. Je les laisse faire. Je fais comme si
je les voyais pas. Je regarde la lucarne.
Elle, j’essaye de la retenir quand elle veut me dire au
revoir. Mais dans le fond ça change rien.
A cette heure là de toute façon elle me donne plus de
bonbons.
Il faudra que j’attende demain.
Martine Désanges
7 Janvier 2014
*Tous droits réservés*

Merci pour ce très touchant témoignage Loulou. La réalité est sûrement plus difficile mais la poésie ça fait du bien.
RépondreSupprimerJ'avais ces mots en tête. Il fallait que je les dépose pour l'aimer encore un peu plus. Merci à toi, une fois encore ♥
SupprimerOh c'est beau! Quelle peine d'être ainsi dépendant, et malgré tout encore suffisamment lucide pour en souffrir. Pourtant tu le dépeins avec finesse, humour, amour. Bisous à toi!
RépondreSupprimerIl ne souffre pas, je crois. Mes mots ne sont que l'expression de mon amour pour cet homme qui reste mon père, même absent de notre conception du monde. Merci.
SupprimerC'est très fort d'avoir su te mettre à la place de cette personne, de ton papa si je ne me trompes pas! c'est touchant, poignant comme témoignage. Grâce à toi on vit de l'intérieur tout ce qui n'est plus qu'extérieur pour ce pauvre homme. C'est fin et cru à la fois et je trouve le style d'écriture convient parfaitement à cette démonstration. Merci de ne remettre les pieds sur Terre et réaliser la chance qu'on a de toujours avoir notre tête. S'il pouvait le lire ton papa serait fier de toi!
RépondreSupprimerMerci Sojo chérie. Il était fier de moi avant. Il est parti dans son monde avec cette fierté, je le sais. Je ne peux qu'imaginer ce qui se passe à l'intérieur de ce qui fut autrefois un si brillant cerveau, ce que je livre ici n'est que le fruit de mes observations. Et un grand cri d'amour.
Supprimer