Ce furent les grésillements de la radio qui le tirèrent
de sa torpeur.
Décontenancé, il se passa vigoureusement les mains sur les yeux,
et se massa les tempes pour tenter de revenir à une pleine conscience.
Il était parti si loin. Bien sûr, ça n’aurait pas été
pareil s’il avait eu quelqu’un à qui parler.
Au bout de quelques instants, rassemblant ses forces et
son courage, il se leva, débarrassa son bol vide, ses couverts, son verre. Il
mit le tout dans l’évier.
« Je ferai la vaisselle demain. »
Puis il reboucha la bouteille de bourgogne qu’il avait
entamée pour son repas, et la rangea consciencieusement sur le petit meuble à
côté du frigo.
« Faudra que je pense à la vider dans le
vinaigrier si je la termine pas demain soir. »
Il était fatigué, et n’avait pas vraiment envie de
faire le tour de sa petite maison de ville pour fermer tous les volets.
Néanmoins il prit sur lui.
« Quand il faut il faut, c’est ce que m’a appris
maman, elle ne serait pas tranquille si je laissais les volets ouverts. Et puis
je m’en voudrais de me faire cambrioler juste par négligence. »
Il n’y avait rien à voler chez lui pourtant. Son poste
de radio commençait à se faire vieux, et pourtant il préférait l’utiliser
plutôt que de regarder la télé. Sa nouvelle télé couleurs, oui, ça c’était un
truc qu’on pourrait lui voler. Et la collection de 78 tours que lui avait
léguée Tonton François.
Cette tâche barbante effectuée, il monta le petit
escalier qui menait à sa chambre et à la salle de bains mansardée.
Il restait ces volets là à fermer. Mais d’abord il
ouvrit en grand la fenêtre, alluma une gitane maïs, la cigarette plaisir, celle
qu’il s’accordait chaque soir avant de se coucher.
Il tira sur le cylindre
jaune avec délectation, savourant cette sensation de plaisir intense, la fumée qui
envahissait doucement ses poumons. Il retint un instant sa respiration, par
habitude, histoire de s’intoxiquer pour de bon. Puis laissa la fumée s’évader
par le nez, dans une longue expiration. Bordel que c’était bon.
Il en mourrait,
sûrement. Mais de ça ou d’autre chose, quelle importance ?
D’une pichenette il envoya le mégot voler de l’autre
côté de la rue.
Il entendait déjà la voix perçante de Madame Gaudin, le
lendemain matin « ce salopiaud, y pourrait mettre ses mégots à la poubelle ! »,
et il ne put retenir un ricanement. Cette vieille sorcière, qu’elle lui foute
la paix !
Machinalement il porta ses doigts à ses narines, pour
respirer une dernière fois l’odeur forte du tabac incrustée dans sa chair.
Puis
il ferma les volets, laissa la fenêtre ouverte « faut dormir la fenêtre
ouverte » disait maman, et commença à se déshabiller.
Il déboutonna un par un les boutons de sa chemise de
flanelle, fit passer les bretelles par-dessus ses épaules, et enfin retira la
chemise, qu’il rangea soigneusement sur son valet.
Puis, les bretelles pendantes, en tricot de corps, il
passa à la salle de bains pour se brosser les dents.
Il se regarda dans le miroir sans complaisance. « C’que
t’es moche. Tu t’laisses aller, regarde moi ce double menton, ce front dégarni,
ces dents jaunies. Pas étonnant que Suzanne ait préféré partir. T’es vieux, t’es
moche, tu sais rien faire de tes 10 doigts. Pauvre type… »
Son examen terminé, il se retourna, souleva le battant
des toilettes, et se prépara à pisser. La douleur le prit par surprise. Une
violente brûlure qui rapidement rayonna dans tout son bassin et ses reins. Il
ne put réprimer un cri. « Merde, mais qu’est ce que j’ai fait encore !? »,
et dût s’appuyer contre le mur le temps de reprendre ses esprits.
Quand il ouvrit les yeux il avait la joue contre le
carrelage de la salle de bains, et il était coincé entre les chiottes et le
lavabo, le pantalon sur les chevilles, le cul à l’air. Il avait froid et se
demanda ce qu’il faisait dans cette attitude ridicule. Ah oui, la douleur,
fulgurante, insupportable. Il n’osait pas bouger.
Il resta un moment ainsi, faisant mentalement le tour
de ses abattis, essayant de remuer les doigts, les poignets, les pieds, les
genoux, le cou… Tout semblait en ordre. S’armant de courage, il entreprit de se
relever doucement. Il se retrouva assis sur le sol, le cœur battant.
Ça avait l’air
d’aller. D’un battement de pieds il se débarrassa de son froc, et, prenant
appui sur les toilettes et sur le lavabo, il se redressa sur ses jambes.
La
douleur avait disparu. Plus de peur que de mal. Mais il faudrait quand même qu’il
pense à en parler à Gautier lors de sa prochaine consultation.
Machinalement, il ramassa et plia son pantalon, puis se
mit enfin au lit. Il regarda l’heure. Il était resté 10 mn dans la salle de
bains. Donc peut être 3 mn inconscient, à tout casser.
Il régla son réveil sur 6h du matin, grosse journée
demain, il devait aller rencontrer un client à Paris et prévoyait de prendre la
micheline de 7h04.
Il sombra dans un sommeil sans rêve.
Roger n’alla pas tout de suite consulter son médecin de
famille.
Il y avait trop à faire. Jamais de répit. Les endives demandaient beaucoup
de soin, et puis il fallait préparer la terre pour le printemps, tout retourner
pour venir à bout des mauvaises herbes, aérer, et être prêt en temps et en
heure pour les semailles.
Son jardin n’était pas bien grand, mais il était sa
fierté, il aimait à y passer ses après midis, bêchant, suant, s’activant… Ne
pas réfléchir surtout, ne pas penser au vide de sa vie depuis que Sa Suzanne l’avait
quitté.
De temps à autres, il allait rendre visite à son cousin
Maurice. Au volant de sa vieille Ami 6 il traversait la Seine-et-Marne, de
Dammarie à Claye-Souilly. Il y restait tout le week-end, il était toujours si
bien reçu. Les journées se passaient à
table, à savourer la délicieuse cuisine de Rose, à échanger des souvenirs d’enfance,
des souvenirs de jeunesse. Et puis il y avait Evelyne, sa filleule, qu’il
aimait comme sa propre fille. Cette fille que Suzanne avait fait passer, un
soir d’hiver, parce qu’il ne se sentait pas près pour être père. Cette fille
morte sans être née, qui finalement les avait séparés.
A cette pensée il serrait la petite Evelyne dans ses
bras, et lui faisait un bisou sur la
joue. Il n’avait qu’elle. Il passait le plus de temps possible avec elle, lui
expliquant comment il cultivait ses endives, et imaginant tout ce qu’il allait
planter dans son jardin. A l’été il lui amènerait un bouquet de dahlias.
L’été fit place à l’automne. Roger finit par s’apercevoir
qu’il pissait de moins en moins souvent. Faut dire que ça le brûlait. Il se
décida à aller voir le docteur Gautier.
« Ouhlà mon vieux Roger qu’est ce qu’il t’arrive ? Monte un
peu sur la balance, dis voir, on dirait que t’as sacrément maigri ! »
En un an il avait perdu 17 kg. Pourtant il n’avait pas
changé son régime alimentaire.
Oui c’est vrai ses pantalons étaient un peu plus
larges, ses chemises tiraient moins sur le ventre.
« Bon, mon gars, je suis inquiet là, je vais te
faire passer des examens en urgence, ça va pas du tout, t’aurais dû venir me
voir depuis longtemps.»
Oui, mais il y avait la routine, le jardin, et puis pas
vraiment envie de savoir.
Roger fut hospitalisé le lendemain soir. Insuffisance
rénale. Dans la nuit ses reins s’arrêtaient de fonctionner. On le mit sous dialyse.
Ses cousins, prévenus par l’hôpital, vinrent lui rendre
visite dans la semaine. Maurice était là, avec Rose bien sûr, Jean-Louis et Marianne
aussi. Ils passèrent l’après midi ensemble, comme si de rien n’était, ils
jouèrent aux cartes, échangèrent des nouvelles et des blagues.
En partant, Jean-Louis et Maurice demandèrent au
médecin ce qu’il en était. Oui ils avaient le droit, ils étaient sa famille la
plus proche.
Roger était en train de mourir. Cancer généralisé.
« Si d’autres proches veulent le voir, ils
feraient bien de se dépêcher ».
Maurice et Rose revinrent la semaine suivante. Seuls. Evelyne
avait trop de devoirs et n’avait pas pu venir. Il faut dire qu’ils n’avaient
pas osé lui dire à quel point l’état de son parrain était grave.
« Vous avez eu raison, elle viendra une autre
fois, faut la laisser profiter de sa jeunesse, la gamine ».
Il n’y a pas eu de prochaine fois. Roger est mort le
week-end suivant, à tout juste 55 ans, emporté par sa négligence. Il n’a jamais pu sortir de terre ses géraniums
pour les remettre à la cave.
Moi j’ai passé une bonne partie de ma vie à culpabiliser
de ne pas être allée le voir ce jour là. Roger le timide, Roger l’adorable,
toujours souriant. Je n’ai jamais su quelle était sa souffrance, pourquoi il
était seul, s’il aimait ça, ce qu’il faisait de ses soirées.
Bien des années plus tard je suis allée sur sa tombe, à
Dammarie-Les-Lys (petite, je croyais que c’était Dame Marie l’Hélice). J’y ai
planté un petit rosier blanc. Dans la terre du rosier, une lettre. Ma lettre à Roger,
mon premier disparu, ma première étoile au firmament des regrets.
Je lui disais que je l’aimais.
*Tous droits réservés*
Martine Désanges
29 Janvier 2014*Tous droits réservés*
La vie, elle est là, on ne se préoccupe pas d'elle, ni de la sauvegarder, mais plutôt des tâches qui sont les nôtres.... Jusqu'à ce que le corps n'en puisse plus et nous prévienne, La douleur est son cri!
RépondreSupprimerLes proches, ils ont du mal à comprendre que les jours sont comptés....
Et ils reçoivent la terrible nouvelle comme un coup brutal porté au coeur...
Martine, je suis émue. Bien sûr ça me ramène à moi et à ceux que j'ai perdus...
Mais au-delà de ça je sens une douleur qui m'étreint, un sentiment de grand découragement.....
Merci Martine pour ce texte, pour cette façon de dire les choses qui vient à chaque fois me toucher! ♥
Merci ma sensible. Oui, c'est vrai, on ne pense jamais assez à quel point la vie est précieuse et fragile.
SupprimerCette histoire je la porte en moi depuis si longtemps, et aujourd'hui elle tapait au carreau, elle voulait, absolument sortir... début d'une nouvelle série.
Simple et poignant. L'efficacité du mot juste et la clarté, tranchante souvent, des émotions. Merci de nous avoir fait, encore une fois, partager un si beau texte, ton incomparable talent.
RépondreSupprimerMerci à toi d'être passée chez moi et d'y avoir laissé tes gentils mots.
SupprimerComme à l'accoutumé je ne suis pas déçue. Je m'attache à peu d'auteur, tu sais que je suis quelqu'un de compliqué, difficile et sélective mais je me suis attachée à ta plume. Il y'a toujours l'émotion et le mot qu'il faut où il faut. J'ai adoré les détails sur Roger et sa filleule. La façon dont tu finis ton texte, brève mais pas bâclée ça nous empoigne. Je suis contente d'avoir lu ce texte.
RépondreSupprimerMerci infiniment ma Sojo chérie, ça me touche beaucoup, pour toutes les raisons que tu cites. Merci d'être passée par ici.
SupprimerCe qui me saisit toujours dans tes textes ce sont ces petits détails auxquels nous nous identifions si facilement. Ils sont l'âme de ton travail. Le véhicule de l'émotion. Inexorablement. Et tu es tellement française dans ton écriture. Bravo Loulou.
RépondreSupprimerLe détail, c'est ça la vie. Tu sais j'essaye toujours de visualiser la scène en l'écrivant, alors forcément, ce que je vois ce sont ces petits riens qui nous caractérisent tous. Et si je devais choisir un réalisateur pour mettre mes textes en images ce serait probablement Chabrol, Truffaut ou Almodovar. Merci du fond du coeur Gatsby.
SupprimerJ'en ai la gorge nouée. En fait je me suis forcé à aller jusqu'au bout de ton récit. J'imaginais à la moitié de ma lecture le dénouement que je m'obstinais pourtant à refouler. C'est trop saisissant, dur, mais surtout dramatique pour ma sensibilité. Cependant je veux témoigner de la qualité indéniable et touchante de ce texte. Merci Martine.
RépondreSupprimerMerci infiniment. J'avais besoin de raconter cette histoire qui me hante depuis si longtemps. Désolée de t'avoir heurté.
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