samedi 21 décembre 2013

Vivant Poème - 3 - La Falaise





Jeudi 11 juin 1998 07h34
De : Aline B.
A : Stéphane F.
Objet : THE GAME – 1ère partie : La falaise – Diane Tell

Vous l’aurez deviné, ce morceau est en totale relation avec la Bulle. Voici ce que j’écrivais le 30 Mai au lieu de réviser mon texte :
… Nous nous dirigeons à grande vitesse vers des abîmes inconnus. Saurons-nous nous arrêter au bord de la falaise ou sauterons-nous dans le vide avec cet élan qui nous caractérise ? Connaîtrons-nous le bonheur de la chute libre, sensation de liberté nous élevant au rang de divinités, pour nous déchirer ensuite dans les rochers et nous enfoncer dans les profondeurs sombres de l’océan, nous noyer dans la souffrance ? Ou saurons-nous profiter simplement de cette vue imprenable ?...
Cette chanson est rassurante, car elle laisse entrevoir la solution de longer la falaise, sans jamais plonger ! Mais alors, les falaises étant ce qu’elles sont, me suis-je dit hier, nous finirions forcément par déboucher sur une impasse.
Décision ? Pas beaucoup de choix : soit rester là, ne plus avancer et s’arrêter pour une douce éternité, soit sauter dans le vide, soit rebrousser chemin.
Et aujourd’hui s’impose plutôt à moi l’image d’un marécage dans lequel nous avançons prudemment, pas à pas, par crainte de ce que peuvent cacher ces eaux si noires. Mais malgré tout, fascinés par la beauté de ce paysage, par le mystère et les promesses dissimulés sous ces voiles de brume, nous ne pouvons nous empêcher d’avancer.
Peu importe, j’aimerai toujours cette chanson.

Vendredi 12 juin 1998 07h58
De : Stéphane F.
A : Aline B.
Objet : the game, part 1 : La falaise 

Étrange, j’ai l’impression de connaître ce chemin à travers bois et cette découverte éblouissante, qui devient sans encombre et nous anime d’un second souffle lorsqu’elle est à vue…
Mais une fois approchée il y a cette falaise incontournable, infranchissable et indispensable pour prendre conscience de la réalité de nos sentiments…
Par vos écrits j’ai baissé les yeux et j’ai été agité d’un violent vertige devant ces récifs si bas… Ce matin de mon regard enfin la panique s’est estompée et il est remonté vers l’horizon.
Car en vérité la falaise n’est un obstacle que pour une partie de notre être…

08-07-1998
La France euphorique s’apprête à passer la soirée devant son poste de télévision pour assister à la demi-finale de coupe du monde opposant l’équipe nationale à la Croatie.

Moi j’ai posé une journée de congés. Jusqu’au bout j’ai espéré que Stéphane aurait le courage de faire de même et de se joindre à moi, pour m’accompagner vers une destination de lui inconnue.

Mais il n’a pas eu ce courage. Tant pis pour lui, j’accomplirai mon exploit seule, et il n’aura que le plaisir de suivre mon aventure en différé. Les yeux dans les yeux. 

Moi, rien ne m’arrêtera.

Depuis notre échange l’idée me hante. Qu’y a-t-il au-delà de la falaise ? Mort ou salut ?

Il n’y a bien entendu pas 50 façons de le savoir. Il faut sauter. Ou renoncer. Et renoncer… non, ça n’est même pas envisageable.

Alors je suis partie toute seule. Direction la Normandie, le viaduc de la Souleuvre.

Je m’apprête à sauter dans le vide d’une hauteur de 60m. Avec une corde non au cou, mais aux pieds.



Seule. Mais ça j’ai l’habitude. Pas comme si j’avais coutume de me faire assister dans mes entreprises.

C’est un ami, Patrick qui m’a conseillé cet endroit. Il n’a pas idée de ce que je m’apprête à faire. Je n’en ai parlé à personne.

J’ai rendez vous à 14h, je ne suis pas pressée. Au volant de ma vieille Clio, je profite de la route, de ces paysages que je ne connais pas. Je devrais aller plus souvent en Normandie. Ce n’est pas tellement loin, et c’est vraiment joli. C’est une belle journée il faut dire.

Le lecteur cassettes dévide à l’infini les titres qu’il a choisis pour moi. Many to many et cette magnifique intro. Je la mets en repeat.

Les kilomètres défilent. Et dans ma tête se joue le scénario de mon récit à Stéphane. J’ai tellement hâte de le surprendre encore, de voir dans ses yeux l’excitation que ne manquera pas de susciter mon exploit. L’admiration. Il ne cesse de me pousser à me dépasser. Moi je veux juste être la femme de ses rêves.

C’est dans un état second et fébrile que je vis le reste de la journée. L’arrivée au viaduc. L’adrénaline qui monte, le cœur qui s’accélère. « Vous avez des problèmes cardiaques ? » « Veuillez signer cette décharge s’il vous plaît » « bien, c’est votre tour, suivez-moi ».

La première difficulté se profile à l’horizon. L’accès au viaduc se fait par une étroite passerelle surplombant le vide impressionnant.

Mouais. Ben je ne vais pas laisser un pauvre vertige m’empêcher de prouver que je suis la femme la plus courageuse du monde ! Je prends une grande bouffée d’air et je m’élance.

J’aurais bien fumé une petite clope avant de mourir, moi. Bon tant pis. On verra ça au paradis.

L’équipe est sympa, rassurante. On me fait asseoir sur un banc, les jambes tendues, et on m’attache les deux pieds à l’aide d’un harnais (non je ne suis pas devenue fan du bondage). « Serrez bien, hein ». Je n’en mène pas large quand même. C’est un peu effrayant d’être formidable parfois.

« Bon, Aline, c’est à ton tour, viens ». Tant bien que mal je m’installe au bord du vide. Le plus près possible. Mes pointes de pied tutoient le précipice. 
Le charmant instructeur me chuchote des mots rassurants à l’oreille. 

« Regarde loin devant toi. Prends une grande respiration. Ne réfléchis pas. Vas-y tout de suite. Et surtout tu bondis en avant hein, tu ne te laisses pas tomber, fais ça bien, fais nous un saut digne de ce nom ! »

Je ne réfléchis pas. Je m’élance. Un hurlement jaillit de ma poitrine, enfin je crois que c’est moi, on dirait un cri de bête. 




Ça va tellement vite. Mon cœur d’arrête un micromillième de nanoseconde. Puis se rallume. J’arrive en bas… merde ! Elle est élastique cette putain de corde, il y a un rebond ! La même peur m’étreint tandis que je tombe une seconde fois. C’est inhumain. 

Pendue au bout de ma ficelle, les mains frôlant l’eau, la tête en bas, je ne pense plus. Je ne suis plus qu’un bout de chiffon, une pauvre chose sans forces et sans conscience.

Un assistant me tend une perche (littéralement), je l’attrape et il me tire (oui oui…) jusqu’à la rive. Il me récupère et m’allonge doucement sur un banc prévu à cet effet.

Je veux dormir… 

Au bout de quelques minutes, mes forces sont revenues. Il est temps de repartir, mon exploit accompli.

Ce qui veut dire aussi 60 m de dénivelé à remonter à pied. On avait bien pris soin de nous cacher ce détail. C’est que j’ai laissé toutes mes forces dans l’aventure, moi !

Je gravis le sentier doucement. Je suis fière de moi. Je me suis jetée dans le vide par amour. Et j’ai survécu. 

Tandis que je roule en direction de Paris, sur une route désertée par une France fanatique, une question me taraude.

Stéphane aurait-il sauté ? Aurait-il franchi ce pas ?

Je ne le saurai jamais. 

Et je suis lasse. J’ai le sentiment de jouer toute seule à être amoureuse.
J’en ai un peu marre d’être formidable pour l’autre. J’aimerais que quelqu’un soit formidable pour moi, aussi, un jour.

Martine Désanges
21 Décembre 2013
*Tous droits réservés*

2 commentaires:

  1. Que quelqu'un soit formidable pour soi... Et se sentir désiré et choyé. .. Pouvoir baisser les armes de temps en temps... Et exister ...

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    1. Je ne suis pas vraiment persuadée qu'il soit nécessaire de se jeter d'un pont pour prouver que l'on est formidable. Mais ce faisant, on se prouve quelque chose à soi-même. On se prouve qu'on n'a pas besoin de l'autre pour exister.
      Merci d'être passé et d'avoir laissé ta trace ♥

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