Je pense souvent à toi tu sais.
Tu avais quoi… 15 ou 16 ans ? Tu faisais le pitre
à longueur de journée. Tu étais le cancre, l’amuseur. Tu avais ta cour. Dont je
faisais partie. Enfin non, je veux croire qu’il y avait entre nous plus qu’un
rapport d’admiration. Nous étions amis, je crois.
Même en dehors de l’école, nous passions tant de temps
ensemble. Chez toi, à jouer au tennis sur la télévision, ah le souvenir de ces
premiers jeux vidéo en noir et blanc, de nos crises de fou rires, de nos
discussions aussi. Sur la vie, sur les chiens, sur les autres.
Tu étais mon ami, je t’appelais Boubou, j’avais 3 ans
de moins que toi, j’entrais à peine dans l’adolescence et d’en bas, du haut de
mes 12 ans, je te regardais vivre.
C’est toi qui m’as appris à faire la bombe, à la
piscine. Toi tu n’avais aucun jugement sur mon corps d’enfant maladroit, mal
adapté, mal vu par les autres.
Tu étais différent et tu as accepté ma différence. Nous
étions trois, toi le gros rigolo, Stéfan le petit ténébreux, et moi, Martine,
la grosse, première de la classe.
Hey, mais c’est à cause de toi que je me suis fait
virer du cours de maths en 4ème. Parce que tu me faisais rire. Tu
vois, finalement tu as influencé ma vie jusqu’à aujourd’hui, 35 ans plus tard,
c’est à toi que je dois ma vocation de littéraire. On va dire ça, oui. Parce
que ça me fait plaisir.
En cours d’allemand, nous aurions pu être en
compétition, mais non, tu le parlais couramment et ne t’en es jamais vanté, ça
t’a juste servi à poursuivre sans encombre tes études qui te portaient vers l’aide
à autrui.
Et puis il y a eu cette fois où nous chahutions dans
les couloirs, nous nous pourchassions je crois, et tu es devenu blanc, tu ne
pouvais plus respirer. Le diagnostic est tombé quelques jours plus tard, tu
avais le cœur à l’envers, tu ne devais plus courir, tu devais mener une vie sage,
sans excès, sans efforts.
Tu étais mon compagnon de théâtre, ton talent inné t’avait
valu un rôle dans « les joyeuses commères de Windsor », et nous
apprenions notre texte ensemble. Il me semble même que tu fais partie de ceux à
qui j’avais tricoté une écharpe, dans ma folie créatrice si peu inspirée.
Nous prenions soin l’un de l’autre, alors. Ça doit être
ça l’amitié.
A la fin de l’année scolaire, nous sommes partis en
vacances, chacun de notre côté, insouciants de ce que nous réservait l’avenir.
L’année suivante nous n’étions plus dans la même classe
et petit à petit nous nous sommes éloignés. Et puis je ne parlais plus à
Stéfan, qui avait eu la bêtise de devenir mon premier amour, mon premier
baiser, mon premier chagrin.
Même au théâtre tu n’étais plus là, tu participais à la
pièce montée par ton prof de français, tandis que moi je demeurais fidèle aux
midis animés par notre joyeux Rani. Pourtant j’aurais tant eu besoin de toi
pour me défendre face aux quolibets de ces ados méchants, prêts à fondre de
toute la force de leurs griffes acérées sur ceux qui ne leur ressemblaient pas.
Tu m’as manqué cette année là Boubou, j’avais d’autres
amis, certes, mais tu sais comment ça s’est terminé. J’ai été rejetée une fois
de plus. Je crois que je n’avais pas compris qu’on ne dit pas non à un homme
qui vous aime, sous peine d’être jugée, dénigrée, moquée. Je vais te faire une
confidence, je crois que je n’ai toujours pas compris, et que je continue à
choisir celui qui me rejettera plutôt que celui qui m’aimera.
Et puis nous nous sommes retrouvés ! Il y a eu le
lycée, et le bus que nous prenions tous deux à 7h pour avoir le temps d’aller
prendre un café au St Rémy, jouer au flipper et fumer des cigarettes en
cachette. Nous faisions partie des grands. Enfin toi, moi j’étais encore
gamine, même si à 14 ans je croyais tout savoir de la vie.
Je te regardais vivre, encore, tandis que moi je ne faisais
qu’observer, mal à l’aise dans ce corps, mal à l’aise dans cette vie, que je
tentais de brûler et de noyer dans l’alcool. Je voulais faire comme les grands,
je t’admirais, nous n’étions plus vraiment amis, je n’aimais pas les tiens et
tu aimais un peu trop les miennes. Compagnons de route, tout au plus.
C’est à peu près là que nous nous sommes perdus de vue.
Tu as quitté Moissan, tu es parti en section technique, plus proche de tes
envies.
J’ai su que tu menais une vie dissolue, de loin, j’entendais
parler de toi. Je ne pense pas que tu entendais parler de moi.
Je suis partie à la Fac, en résidence universitaire, à
Nanterre. Une toute nouvelle vie commençait pour moi. D’observatrice je suis devenue
actrice. Ma vie a basculé. Je te raconterai, un jour, si tu veux.
Puis il y a eu ce mois de décembre. Je t’ai aperçu sur
le quai du RER à la Défense. Mon cœur a fait un bond, peut être s’est il arrêté
un instant. Le train est reparti, je t’ai laissé sur ce quai, l’esprit et le cœur
pleins de toi.
Quand je suis rentrée chez mes parents ce week end là,
mon père m’a accueillie le visage sérieux.
« - Martine, tu te souviens de Guillaume Boukobza ?
- Ouiiii justement je crois l’avoir vu sur le quai du
RER cette semaine !
- Martine, ce n’est pas possible. Je suis désolé, il
est mort, il a été enterré cette semaine. »
Et puis ma sœur m’a raconté. Tu étais en train de faire
la fête. Alcool et cigarettes, c’est ça une vie sage ? Tu t’es senti mal,
tu t’es enfermé dans les toilettes. Et tu es mort là, tout seul. Crise
cardiaque. A 20 ans. Tu as vécu vite, fort, peu. Je t’en veux un peu, tu ne
sais pas ce que tu as raté.
J’avais envie de t’écrire depuis hier, parce que tu es
le premier de mes amis à m’avoir quittée pour toujours, et qu’hier soir j’en
évoquais un autre. Et puis là forcément je repense à Pascal parti bêtement l’année
dernière, et les larmes coulent. J’avais envie de te dire que 20 ans c’est trop
tôt pour tout lâcher, et que tu es toujours dans mon cœur. Avec ta manette de
jeux vidéo et tes yeux bleus pleins de rêve et pleins de rires.
La vie c’est pas juste, c’est pas une récompense. C’est
un truc qui va qui vient, certains meurent à 20 ans, d’autres à 99 ans, et
chaque fois ça fait aussi mal à ceux qui restent.
La vie c’est pas juste, mais comme dirait l’autre je vais
me resservir un peu, en reprendre une part que je boirai à votre santé, mes
disparus, autant d’étoiles dans le ciel de ma vie.


Superbe Loulou. Un hommage très émouvant des vestiges des jours de notre insouciance...
RépondreSupprimerMerci mon Gatsby. Nos bêtises d'hier, tu sais... j'avais besoin de lui parler, une fois encore.
SupprimerOui très poignant.. toujours content de te connaître de te comprendre..
RépondreSupprimerMerci Driss. Heureusement tu ne sais pas tout ;-)
Supprimerje n'ai peur de rien.. :)
SupprimerTu exagères, je te connais à peine et me voilà presque transformé en pleurnichard...snif...tu entraînes irrémédiablement le lecteur dans les sentiments du texte, on devient le complice malheureux de la partie dramatique de l'histoire, on développe de la compassion, et on voudrait ne pas croire au dénouement, je suis touché par cette histoire... touché mais pas coulé car je veux pouvoir en lire d'autres ! ;-))
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