Fermer les yeux et laisser la musique s’instiller en moi… Sentir chaque parcelle de mon corps vibrer au rythme sensuel de cette voix sombre et profonde… Me laisser aller à ces mouvements lascifs, sans me soucier du regard des autres… Ressentir, être la musique…
C’est
incroyable à quel point se fondre dans la foule permet parfois une intimité à
nulle autre pareille.
J’ouvre les
yeux. Les referme, rassurée. Bien sûr, personne ne me regarde, petit être
invisible et insignifiant au milieu de cette multitude de femmes apprêtés et
fardées, moulées dans des robes indécentes, et chaussées de ces futiles talons
démesurés.
Je ne leur
ressemble pas, avec mes cheveux courts, mes taches de rousseur, mon débardeur
blanc, mon jean rapiécé et mes rangers.
Mais je m’en
fiche, l’invisibilité me convient, au moins demain matin ils ne trouveront
personne pour témoigner de ma présence dans cette boîte.
J’en ai
assez de danser, je vais m’asseoir au bar. Je commande une tequila, en faisant
au barman mon plus grand sourire. Regarde-moi. Plonge tes yeux dans les miens.
Engage la conversation. Moi, ce que je fais ? Je suis journaliste pour un magazine
touristique new-yorkais, je fais un
article sur les lieux les plus branchés de Paris. Comment ça je n’ai pas l’air
d’une journaliste ? Et ça a l’air de quoi une journaliste, raconte-moi…
Voilà, un regard appuyé, mon plus beau sourire, deux phrases accrocheuses et il
est ferré.
Bien sûr
ses yeux glissent irrésistiblement vers mon décolleté. Avantageux et
plantureux, je n’ai rien d’une limande… Ah les hommes, c’est tellement…
Mais dis-moi,
puisque nous parlons, tu accepterais de me rencarder sur les lieux intéressants ?
Peut-être as-tu quelques anecdotes croustillantes concernant ta boîte, pour mon
article ? Non non pas de souci, je t’attends j’ai toute la nuit… non, je ne bouge pas, promis,
le cul vissé sur mon tabouret, je suis à toi pour le reste de la soirée, et
même après.
Les heures
passent, et j’enchaine les tequilas et les lieux communs avec cet abruti. Il
croit qu’il a un ticket. Que je serai soûle à la fin de la soirée et que je
finirai dans son lit. Quel con. J’ai envie de gerber, et je me demande si je ne
devrais pas laisser tomber. C’est presque trop facile.
Et puis je
repense à cette soirée d’Halloween, il y a 5 ans. A ce que ce salaud a fait à
ma petite sœur. La séduire, coucher avec elle, l’abandonner au petit matin en
lui riant au nez, poster ensuite une immonde sex-tape sur les réseaux sociaux.
Oh oui, il y avait de quoi rire.
Elle avait
12 ans ma Petula. Elle était belle et radieuse, elle avait toute la vie devant
elle. Elle n’avait jamais fait de mal à personne. Depuis 5 ans elle pourrit
dans cet hôpital psychiatrique, nourrie par une sonde. La vie la dégoûte. Elle
refuse de se nourrir, elle refuse de sortir, elle a peur, plus jamais elle ne
pourra rire.
Dans
quelques mois elle mourra, on ne peut vivre ainsi indéfiniment.
A cause de
cet immonde salaud, là, derrière son bar, qui attend de me voir soûle pour me
réserver le même sort.
J’entre
dans son jeu. Je fais semblant d’être ivre, de m’endormir sur le bar.
Il me
réveille vers 4h. J’ai du mal à croire que je me sois effectivement endormie.
Merde, quelle cruche ! Il aurait pu partir et tout aurait été raté.
Mais non,
il tient trop à avoir son nom dans un journal et à tirer son coup.
« Alors
New York, tu tiens pas le choc ». Humpf il a le sens de la formule ce
crétin.
Tu veux
toujours la faire cette interview ? Je connais un resto rue Tiquetonne, où
ils servent des mafé jusqu’à 6h du mat, ça te dit qu’on se pose là-bas ?
Je n’ai pas
la force de résister. Merde, qu’est-ce que j’ai ? Je me sens toute molle,
j’ai mal au crâne, je n’arrive pas à articuler deux mots.
Il me porte
quasiment jusqu’à sa voiture. Je ne saurais même pas dire de quelle marque, la
bagnole, j’en ai vraiment rien à faire, je veux retrouver mes esprits, je veux
reprendre mon plan, je veux lui faire la peau à cet enfoiré, lui couper les
couilles et les lui faire bouffer.
Je suis
dans le brouillard. Aïe, mais qu’est-ce qu’il fait ? Il vient de m’attraper
les cheveux, il me secoue la tête dans tous les sens… ça fait mal ! Et je
veux crier, mais je ne peux pas, qu’est-ce que tu m’as fait, bâtard ?
Je le
regarde. Il est mort de rire. Je ne comprends rien à ce qu’il me dit, les mots
se mélangent. Je sombre de nouveau. J’ai si mal.
Quand je m’éveille
je suis dans le noir. J’ai froid. J’ai mal partout. Chaque parcelle de mon
corps est douloureuse. J’ai envie de hurler. Aucun son ne sort de ma gorge. Mais
putain, mais où je suis ? Je comprends quand je commence à être secouée
dans tous les sens que je suis dans le coffre de sa voiture. Nue. Pieds et
poings liés.
A en juger par la douleur qui me déchire l’entrejambe ce salaud m’a
violée, et rouée de coups.
Mais à quel
moment me suis-je plantée ?
Je n’ai
même plus la force de réfléchir.
La voiture
s’arrête. Est-ce que mon calvaire va enfin cesser ? Je ne veux plus me
venger, je m’en fous, je veux juste que
la douleur cesse !
J’entends
la portière de la voiture qui claque, des pas à l’extérieur.
Eh ! Mais
que se passe-t-il !? La voiture bouge toute seule… Non ! Mais non,
venez me libérer, je suis là, merde !
Un cahot,
et une sensation de chute, longue, infinie… Je comprends. Je suis en train de
mourir.
Dans un
fracas infernal, la voiture s’écrase sur la surface agitée de la mer, 100
mètres plus bas.
Je ne lutte
plus tandis que l’eau s’insinue dans mes poumons.
Je pense à Pétula. Je voulais
tellement lui rendre justice. J’ai tout gâché.
Martine Désanges
3 Novembre 2013
3 Novembre 2013
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La douleur et les larmes affaiblissent notre jugement et sont sources de faux pas qui nous font passer de vie à trépas. Aveuglée, déchirée, elle céda par imprudence, dans les vertiges de ses transes vengeresses...Je ressens comme une communion dans l'écriture noire avec toi.
RépondreSupprimerJe ne puis me résoudre aux héros triomphants ni à la facilité et ai un goût prononcé pour la surprise. Cela étant, il m'a été fortement suggéré de garder mes héros en vie un tout petit peu plus longtemps... peut être l'occasion de communier de nouveau ? (pourvu que cela n'implique pas de boire le sang de quiconque)
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