mardi 12 novembre 2013

Chroniques d'après-guerre - 7 - Le train de 11h12



Ils sont arrivés par le train de 11h12. C’était un mardi, je me souviens. Pour le reste, la pluie a emporté le souvenir de la saison… Il pleuvait tout le temps à cette époque, comment voulez vous qu’on se repère…

C’était drôle de les voir débarquer. Elle, accrochée à son fauteuil et serrant dans ses bras une cage dans laquelle voletait un tout petit canari. Lui essayant de la sortir du train sans la renverser, puis courant jusqu’au wagon pour récupérer une unique valise.

Ca pour sûr ils ne sont pas passés inaperçus. 

Ils étaient si semblables et pourtant si différents. Pâles et tendres comme la mie de ce pain que l’on achète tout chaud à l’étal et que l’on ne peut s’empêcher de grignoter sur le chemin du retour.

Blonds comme les blés, elle avec ses longs cheveux raides tombant sur ses épaules rondes, lui avec des boucles qui faisaient autour de sa tête comme une auréole. 
Ils avaient tous les deux des yeux verts dans lesquels on aurait aimé se perdre. Verts clairs pour elle, comme les eaux du lac perdu dans la montagne là haut. Envie de s’y plonger jusqu’à la noyade. Ses yeux à lui étaient moins profonds, plus foncés, comme deux émeraudes brillantes mais sans vie.

C’est ça qui choquait. 

On voyait qu’elle avait pris toute l’intelligence. Elle semblait vive et curieuse, à regarder tout autour d’elle comme un petit oiseau apeuré. Lui… il n’y avait en lui aucune vie. Il poussait le fauteuil. C’était elle qui prenait toutes les décisions, à droite, à gauche, appelle un taxi…

Tu parles des taxis y en a pas tant par ici. Ils ont attendu un bon moment sous la pluie, pauvres petites choses tremblantes et mouillées. Ils étaient pas équipés pour la pluie, avec leurs jolis vêtements un peu trop chics pour notre contrée.

Quand enfin le vieux Cab s’est pointé dans sa guimbarde toute rouillée ils ont eu l’air impressionnés… comme s’ils n’avaient jamais vu de voiture de leur vie. Ils venaient de la ville, pour sûr.

Ç’a été tout un tintouin pour faire rentrer le fauteuil dans la bagnole. Les villageois s’étaient attroupés tout autour. Personne ne les a aidés. C’est qu’on fait pas confiance si facilement nous autres, et puis ces deux là ils faisaient peur, un peu. 

Ses yeux à elle lançaient des éclairs. 

Quand ils ont eu enfin réussi à s’installer, elle a fixé chacun un long moment, avant de fermer la portière. C’était effrayant, quand j’y repense. Des yeux de serpent. Et cette impression d’être photographiés, classés dans sa tête. 

Plusieurs ont esquissé un pas en arrière. Un ou deux jeunes ont failli aider. Mais les anciens leur ont barré le passage. On attend. On ne sait pas ce qu’ils veulent. D’abord voir s’ils survivront , ces oiseaux là.

Sur leur passage les langues se déliaient. Qui ils étaient, où ils allaient. Ce qu’ils voulaient. Quelques uns sont repartis à leur occupations, les hommes se sont rassemblés au café, en attendant le retour de Cab. 

Ah il était fier celui-là en revenant, conscient de détenir un secret monnayable en alcool frais et pétillant. Mais on n’a pas eu besoin de le soûler pour qu’il se décide à parler, tout excité qu’il était.

Faut dire qu’il y avait de quoi.

Les petits jeunes, là, tout blondinets et proprets, s’étaient fait déposer d’office à la maison de la sorcière, là haut, sur la colline.

Cette grande bâtisse ocre et rouge que tout le monde évitait depuis sa disparition. C’est qu’on savait pas trop. Était-elle morte, ou envolée vers d’autres horizons ? Était-elle femme ou oiseau de malheur ? 

Les quelques enfants qui avaient osé profaner sa maison après son évaporation en étaient tous ressortis malades. Une fièvre qui les avait tenus au lit durant plusieurs semaines. 

Ils tenaient des propos incohérents sur un balai qui se promenait tout seul, une toile inachevée sur laquelle courait toujours un pinceau tout collant de rouge carmin, une tache de sang, et un aigle royal qui aurait fait son nid dans la cheminée.

Où était la vérité, où le délire ? Personne n’en était ressorti avec l’esprit suffisamment clair pour qu’on puisse statuer. Au fil des ans, la maison avait perdu de son intérêt, et peu à peu on l’avait oubliée.

Jusqu’à ce mardi pluvieux.

Qui étaient ces deux là ? Que voulaient-ils ? Qu’allaient-ils faire là-haut ? Comptaient-ils rester ? Cab était il resté assez longtemps pour les voir ressortir ? Étaient-ils seulement encore vivants à cette heure ?

Les langues allaient bon train.

Puis d’un seul coup tout le monde s’est tu. Un silence assourdissant s’était abattu sur le village.

La pluie avait cessé. 

Nous nous sommes tous regardés avec angoisse.

Pour sûr qu’on se rappellera de cette journée, et de leur arrivée. 

Martine Désanges
12 novembre 2013
*Tous droits réservés *

4 commentaires:

  1. "On voyait qu’elle avait pris toute l’intelligence."
    Ah ah, merci pour nous les hommes ! ;-)
    Je retrouve bien ton style épuré et rapide, mais qui n'omet pas de fournir les détails essentiels à l'ambiance et au décor. J'aime toujours autant ! La magie dans le réel, le rêve, la fantaisie dans l'ordinaire et les galeries de personnages...

    RépondreSupprimer
  2. Eh oh, c'est pas les hommes, c'est un seul, il est déjà grand et beau et blond, faudrait pas trop lui en donner non plus. Bref ma culture donne l'intelligence au boiteux, au bossu, au mutant, au balafré.
    Adepte de la simplicité je suis, point n'est besoin de trop en faire, autant laisser la part belle au rêve et à l'imaginaire, à la suggestion. Puis moi j'ai le film dans ma tête, ça me suffit... pas vous ?

    RépondreSupprimer
  3. L'art de tenir en haleine, l'art d'intéresser! C'est un trésor! Une écriture vivante comme toi, Riche en détails qui aliment ce récit d'une manière savoureuse. Une vraie connaissance des autres, de l'âme humaine. Merci Martine, merci Joy. En ces quelques lignes, tu as réussi à m'arracher à mon monde, sans moyen de transport (si ce n'est celui des émotions).Je suis maintenant dans le tien! ♥

    RépondreSupprimer
  4. C'est un merveilleux compliment que tu me fais là Jeanne, merci à toi ♥

    RépondreSupprimer