La première fois, elle m’est apparue en rêve. C’était
peu de temps après l’histoire avec Tom.
Une femme étrange, pas vraiment belle, âgée déjà, toute
fripée, des cheveux d’un noir de jais coupés très courts. Ce qui frappait
c’était ses yeux. Je serais incapable pourtant de dire de quelle couleur ils
étaient. Mais ses yeux… ils vous transperçaient, on avait l’impression que d’un
seul regard elle savait tout de vous…
Je l’ai aimée tout de suite. J’ai eu envie de la
suivre. De la connaître. Mon esprit s’est fait canari, et je l’ai suivie, elle
le corbeau messagère de mort. En un instant nous étions déjà loin de la ville,
nous survolions la campagne. Je me sentais bien. En sécurité. Nous nous jouions
des vents et des courants contraires, nous laissions porter par les orages,
traversions les nuages en riant.
Auprès d’elle j’avais chaud, mon cœur explosait de
bonheur, j’étais toute puissante. J’avais oublié ma condition de pute, les
humiliations, les morsures de la vie. J’avais envie de me blottir sous son aile.
De temps à autre elle se retournait et me jetait un regard complice et
encourageant.
Au bout de ce qui me sembla une seconde à peine, ou
peut être toute une vie, nous nous posâmes au faîte de cette grande bâtisse
ocre et rouge.
Nous dominions la lande pluvieuse. Depuis la maison
courait un petit chemin rocailleux, long d’un kilomètre ou deux, qui débouchait
sur une route étroite et sinueuse. Au loin, je distinguai un village perdu dans
une boucle de la rivière. La route semblait s’y arrêter en cul-de-sac. Était ce
vraiment une impasse, ou une illusion d’optique ? Lorsque mes yeux se
portèrent sur lui, je fus parcourue d’un frisson de haine irrépressible,
inexplicable.
A ma gauche, à quelques kilomètres, un viaduc
traversait la roche, sa simple vue me glaçait de peur, j’entrevoyais les
destins tragiques qu’il avait dû voir passer entre ses jambes démesurées.
Je frissonnais. J’avais envie de repartir, cet endroit
était aussi déplaisant qu’attirant. Puis je croisai le regard d’Andréa. De
nouveau la chaleur de son affection m’envahit.
Tout se troubla, et je m’éveillai en sursaut. Mon lit
était trempé de sueur, je ne savais plus où j’étais. Mais je savais que je
devais coûte que coûte me rendre là bas, dans cette maison qui était mon
héritage. Loin d’elle plus de survie.
Nous sommes partis le soir même, le temps de faire
notre valise, de résilier le bail de l’appartement de la Défense, de prendre un
billet de train.
Le train. Rien que ça, ça me faisait rêver. Je n’avais
jamais quitté Paris, le train, c’était déjà la grande aventure. Et euh en fait
c’était plutôt drôle de voir la gueule des gens quand Roy leur demandait de
l’aider avec le fauteuil.
Nous nous sommes amusés comme des petits fous durant toute
la durée du voyage.
Je revivais. Je voyais du monde, et pas seulement des
hommes venus tirer leur coup avec l’infirme du 18ème étage. A chaque
arrêt des gens montaient tandis que les précédents descendaient. Et à chaque
fois nous inventions une histoire différente.
J’avais eu les jambes coupées lors d’un accident de
voiture qui avait vu la mort de nos parents. Et, héritiers des seigneurs
cathares, nous partions, en pèlerinage sur les traces de notre famille.
Ou bien mon amputation était due à un séjour prolongé
dans un glacier lors d’une expédition dans la cordillère des Andes. Oui, oui,
nous étions un couple d’explorateurs, et nous avions beaucoup voyagé.
Nous étions de jeunes mariés en voyage de noce.
Surtout nous nous aimions enfin au grand jour. Nous
avons passé ces heures à nous embrasser, à nous câliner, à nous extasier devant
les paysages qui défilaient sous nos yeux. C’était merveilleux. Je vivais dans
un rêve.
Et puis enfin nous sommes arrivés à
Bled-Paumé-Sur-Rivière. Descendre du train n’a pas été simple, mais bon, c’est
pas comme si nous n’avions pas l’habitude de nous démerder seuls, Roy et moi.
Je ne sais pas par quel miracle nous avons trouvé un taxi, nous avons tout
entassés dedans et lui avons demandé de nous emmener là-bas, dans la maison de
la sorcière. Je ne sais même pas si nous avons croisé des villageois ou non,
j’étais perdue dans mon rêve, dans un état second, tout me revenait par flashs.
Comme le nom qu’on avait donné à Andréa par ici. Ces abrutis n’avaient jamais
compris qu’elle était tellement plus qu’une sorcière.
La maison, enfin. Tout était exactement comme dans mon
rêve. Le chemin, la colline, les volets rouges grand ouverts sur des pièces
noyées de poussière.
Doucement, Roy m’a prise dans ses bras. Il nous fallait
être un pour franchir cette porte, comme un rite initiatique auquel nous ne
pouvions nous dérober.
Dès que j’ai posé ma main sur le bois abimé, une foule
d’images m’ont assaillie.
Des couleurs, des danses, des mots, des voix se sont
mis à résonner dans ma tête. Au tressaillement de Roy j’ai su qu’il résonnait
avec moi.
L’intérieur de la maison était étonnamment dénué de
toute humidité. De l’entrée, un escalier vermoulu menait à l’étage. Nous
l’avons ignoré d’abord, et avons continué d’avancer vers ce qui semblait être
la pièce principale.
A notre arrivée une nuée de moineaux se mit en
mouvement, et dans un joyeux pépiement ils s’envolèrent par la fenêtre
orpheline de ses carreaux.
La pièce n’avait rien de sinistre, contrairement à ce
que je pensais en arrivant. Aux fenêtres subsistaient quelques vitraux de
couleur vive, qui projetaient sur le carrelage des taches mouvantes et
chatoyantes.
Dans un coin, une cheminée attendait que l’on daigne
l’embraser. Les bûches étaient déjà disposées dans l’âtre, surmontant le petit
bois apparemment nécessaire à l’allumage du tout. J’attrapai une boite
d’allumettes et m’empressai d’en craquer une et de la jeter dans le bois.
Nous restâmes, rêveurs, dans les bras l’un de l’autre, à regarder le feu courir le
long des branches sèches, et les flammes bientôt vinrent réchauffer nos visages
d’enfants émerveillés.
Puis nous fîmes le tour de la grande pièce. Une table
rustique, une grande armoire emplie de vieux draps et de linge embaumant encore
la sauge.
Et surtout, partout, des toiles entassées du sol au
plafond, des cieux multicolores, des tempêtes et des couchers de soleil à n’en
plus finir.
Face à la fenêtre principale se trouvait un chevalet,
portant une toile inachevée.
Nous nous approchâmes religieusement. La toile
représentait notre immeuble de la Défense. Sur les carreaux se reflétait un
coucher de soleil. En comptant les étages jusqu’au 18ème, je repérai
notre terrasse.
Et sur la terrasse, ce couple enlacé qui contemplait la
ville. Roy et Joy, les jumeaux incestueux. Derrière nous, la ville brûlait.
Nous étions seuls au monde.
C’était tellement saisissant et incompréhensible que je
me suis mise à pleurer.
C’est là que la pluie s’est arrêtée. Forcément je m’en
souviens. Car aussi loin que remontent mes souvenirs, jamais la pluie n’avait cessé.
Une immense clarté a inondé la maison. C’était magique,
même la poussière scintillait dans les rayons de soleil qui se faufilaient
jusqu’à nous.
L’un d’eux, taquin, me chatouilla le nez, puis partit
se figer sur l’un des tableaux accrochés au mur.
Il ne ressemblait en rien aux autres. Pas de cieux sur
cette toile, juste un fond marron rougeâtre. Et, en gros plan, une
jambe, sur laquelle s’entrelacent des rubans maintenant sur un pied délicat un
chausson de danseuse.
Une signature griffonnée, à peine lisible. Mokhtar.
Quelques mots :
« Je veux
que dans le reflet de mes larmes tu voies ce que je vois. Comment te faire
comprendre ce que je ressens, ce que je vis, qui je suis, à toi qui as capturé
mon âme. Que ces traits tracés sur mon sang soient le lien qui nous par-delà
les océans, par-delà les ans, nous unira à jamais. »
Le canari s’est mis à s’agiter dans la cage. Mon cœur battait
comme s’il voulait sortir de ma poitrine.
Je me suis évanouie.
Martine Désanges
25 Novembre 2013
*Tous droits réservés*


Un épisode de transition. Planant comme vers une destination à la croisée des chemins. Un chamboulement spirituel et physique...Vite le réveil...le chausson de danseuse...;-)
RépondreSupprimerUn voyage comme une respiration nécessaire, une vision neuve du monde qui nous entoure, vivre sa vie avec des yeux d'enfant dans une âme millénaire... voilà ce que j'ai voulu faire passer dans ce récit. Merci cher ami de ta vision inspirante sur mes écrits.
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