lundi 25 novembre 2013

Chroniques d'après guerre - 8 - La maison sur la colline



La première fois, elle m’est apparue en rêve. C’était peu de temps après l’histoire avec Tom.

Une femme étrange, pas vraiment belle, âgée déjà, toute fripée, des cheveux d’un noir de jais coupés très courts. Ce qui frappait c’était ses yeux. Je serais incapable pourtant de dire de quelle couleur ils étaient. Mais ses yeux… ils vous transperçaient, on avait l’impression que d’un seul regard elle savait tout de vous…

Je l’ai aimée tout de suite. J’ai eu envie de la suivre. De la connaître. Mon esprit s’est fait canari, et je l’ai suivie, elle le corbeau messagère de mort. En un instant nous étions déjà loin de la ville, nous survolions la campagne. Je me sentais bien. En sécurité. Nous nous jouions des vents et des courants contraires, nous laissions porter par les orages, traversions les nuages en riant. 



Auprès d’elle j’avais chaud, mon cœur explosait de bonheur, j’étais toute puissante. J’avais oublié ma condition de pute, les humiliations, les morsures de la vie. J’avais envie de me blottir sous son aile. De temps à autre elle se retournait et me jetait un regard complice et encourageant.

Au bout de ce qui me sembla une seconde à peine, ou peut être toute une vie, nous nous posâmes au faîte de cette grande bâtisse ocre et rouge. 

Nous dominions la lande pluvieuse. Depuis la maison courait un petit chemin rocailleux, long d’un kilomètre ou deux, qui débouchait sur une route étroite et sinueuse. Au loin, je distinguai un village perdu dans une boucle de la rivière. La route semblait s’y arrêter en cul-de-sac. Était ce vraiment une impasse, ou une illusion d’optique ? Lorsque mes yeux se portèrent sur lui, je fus parcourue d’un frisson de haine irrépressible, inexplicable.

A ma gauche, à quelques kilomètres, un viaduc traversait la roche, sa simple vue me glaçait de peur, j’entrevoyais les destins tragiques qu’il avait dû voir passer entre ses jambes démesurées.

Je frissonnais. J’avais envie de repartir, cet endroit était aussi déplaisant qu’attirant. Puis je croisai le regard d’Andréa. De nouveau la chaleur de son affection m’envahit. 

Tout se troubla, et je m’éveillai en sursaut. Mon lit était trempé de sueur, je ne savais plus où j’étais. Mais je savais que je devais coûte que coûte me rendre là bas, dans cette maison qui était mon héritage. Loin d’elle plus de survie.

Nous sommes partis le soir même, le temps de faire notre valise, de résilier le bail de l’appartement de la Défense, de prendre un billet de train.
Le train. Rien que ça, ça me faisait rêver. Je n’avais jamais quitté Paris, le train, c’était déjà la grande aventure. Et euh en fait c’était plutôt drôle de voir la gueule des gens quand Roy leur demandait de l’aider avec le fauteuil.
Nous nous sommes amusés comme des petits fous durant toute la durée du voyage.

Je revivais. Je voyais du monde, et pas seulement des hommes venus tirer leur coup avec l’infirme du 18ème étage. A chaque arrêt des gens montaient tandis que les précédents descendaient. Et à chaque fois nous inventions une histoire différente.

J’avais eu les jambes coupées lors d’un accident de voiture qui avait vu la mort de nos parents. Et, héritiers des seigneurs cathares, nous partions, en pèlerinage sur les traces de notre famille.

Ou bien mon amputation était due à un séjour prolongé dans un glacier lors d’une expédition dans la cordillère des Andes. Oui, oui, nous étions un couple d’explorateurs, et nous avions beaucoup voyagé.

Nous étions de jeunes mariés en voyage de noce. 

Surtout nous nous aimions enfin au grand jour. Nous avons passé ces heures à nous embrasser, à nous câliner, à nous extasier devant les paysages qui défilaient sous nos yeux. C’était merveilleux. Je vivais dans un rêve.

Et puis enfin nous sommes arrivés à Bled-Paumé-Sur-Rivière. Descendre du train n’a pas été simple, mais bon, c’est pas comme si nous n’avions pas l’habitude de nous démerder seuls, Roy et moi. Je ne sais pas par quel miracle nous avons trouvé un taxi, nous avons tout entassés dedans et lui avons demandé de nous emmener là-bas, dans la maison de la sorcière. Je ne sais même pas si nous avons croisé des villageois ou non, j’étais perdue dans mon rêve, dans un état second, tout me revenait par flashs. Comme le nom qu’on avait donné à Andréa par ici. Ces abrutis n’avaient jamais compris qu’elle était tellement plus qu’une sorcière.

La maison, enfin. Tout était exactement comme dans mon rêve. Le chemin, la colline, les volets rouges grand ouverts sur des pièces noyées de poussière.

Doucement, Roy m’a prise dans ses bras. Il nous fallait être un pour franchir cette porte, comme un rite initiatique auquel nous ne pouvions nous dérober.

Dès que j’ai posé ma main sur le bois abimé, une foule d’images m’ont assaillie.
Des couleurs, des danses, des mots, des voix se sont mis à résonner dans ma tête. Au tressaillement de Roy j’ai su qu’il résonnait avec moi.

L’intérieur de la maison était étonnamment dénué de toute humidité. De l’entrée, un escalier vermoulu menait à l’étage. Nous l’avons ignoré d’abord, et avons continué d’avancer vers ce qui semblait être la pièce principale. 

A notre arrivée une nuée de moineaux se mit en mouvement, et dans un joyeux pépiement ils s’envolèrent par la fenêtre orpheline de ses carreaux.

La pièce n’avait rien de sinistre, contrairement à ce que je pensais en arrivant. Aux fenêtres subsistaient quelques vitraux de couleur vive, qui projetaient sur le carrelage des taches mouvantes et chatoyantes.

Dans un coin, une cheminée attendait que l’on daigne l’embraser. Les bûches étaient déjà disposées dans l’âtre, surmontant le petit bois apparemment nécessaire à l’allumage du tout. J’attrapai une boite d’allumettes et m’empressai d’en craquer une et de la jeter dans le bois.

Nous restâmes, rêveurs, dans les bras  l’un de l’autre, à regarder le feu courir le long des branches sèches, et les flammes bientôt vinrent réchauffer nos visages d’enfants émerveillés.

Puis nous fîmes le tour de la grande pièce. Une table rustique, une grande armoire emplie de vieux draps et de linge embaumant encore la sauge.
Et surtout, partout, des toiles entassées du sol au plafond, des cieux multicolores, des tempêtes et des couchers de soleil à n’en plus finir.
Face à la fenêtre principale se trouvait un chevalet, portant une toile inachevée.

Nous nous approchâmes religieusement. La toile représentait notre immeuble de la Défense. Sur les carreaux se reflétait un coucher de soleil. En comptant les étages jusqu’au 18ème, je repérai notre terrasse.
Et sur la terrasse, ce couple enlacé qui contemplait la ville. Roy et Joy, les jumeaux incestueux. Derrière nous, la ville brûlait. Nous étions seuls au monde. 



C’était tellement saisissant et incompréhensible que je me suis mise à pleurer.

C’est là que la pluie s’est arrêtée. Forcément je m’en souviens. Car aussi loin que remontent mes souvenirs, jamais la pluie n’avait cessé.

Une immense clarté a inondé la maison. C’était magique, même la poussière scintillait dans les rayons de soleil qui se faufilaient jusqu’à nous.
L’un d’eux, taquin, me chatouilla le nez, puis partit se figer sur l’un des tableaux accrochés au mur.

Il ne ressemblait en rien aux autres. Pas de cieux sur cette toile, juste un fond marron rougeâtre. Et, en gros plan, une jambe, sur laquelle s’entrelacent des rubans maintenant sur un pied délicat un chausson de danseuse.

Une signature griffonnée, à peine lisible. Mokhtar.

Quelques mots :
 « Je veux que dans le reflet de mes larmes tu voies ce que je vois. Comment te faire comprendre ce que je ressens, ce que je vis, qui je suis, à toi qui as capturé mon âme. Que ces traits tracés sur mon sang soient le lien qui nous par-delà les océans, par-delà les ans, nous unira à jamais. »

Le canari s’est mis à s’agiter dans la cage. Mon cœur battait comme s’il voulait sortir de ma poitrine.

Je me suis évanouie.


Martine Désanges
25 Novembre 2013
*Tous droits réservés*



2 commentaires:

  1. Un épisode de transition. Planant comme vers une destination à la croisée des chemins. Un chamboulement spirituel et physique...Vite le réveil...le chausson de danseuse...;-)

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    1. Un voyage comme une respiration nécessaire, une vision neuve du monde qui nous entoure, vivre sa vie avec des yeux d'enfant dans une âme millénaire... voilà ce que j'ai voulu faire passer dans ce récit. Merci cher ami de ta vision inspirante sur mes écrits.

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