Je suis en ce lieu très sombre. J’y suis bien, d’ailleurs.
L’impression de flotter, de n’être nulle part, de ne rien ressentir.
J’y suis bien.
Et puis je repense à lui. Ses yeux. Verts.
Transparents. Fascinants. Si tranquilles. Une eau calme. Et des tempêtes, à n’en
plus finir. Comme j’aimais ces tempêtes. Les sentir venir de loin. Comme un frémissement
de l’air, une ombre sur son front. Un rien imperceptible pour qui ne le
connaissait pas. Puis doucement l’obscurité gagnait ses yeux. Ils se couvraient
de buée. Son souffle se faisait plus rapide. Et le tonnerre. Sa voix magnifique
et profonde. Calme et froide d’abord. Autoritaire.
« Arrête ça tout de suite ».
Bien sûr que je n’arrêtais pas, il n’était pas né celui qui
me ferait arrêter. Alors je souriais. Je savais qu’il détestait ça.
« Arrête, je ne le dirai pas trois fois ».
Bien sûr que je n’arrêtais pas. Je le regardais droit dans
les yeux.
« Sinon ? ».
Les éclairs dans ses yeux verts. Le mouvement imperceptible
de son bras, les muscles qui se tendent, le poing qui se serre.
« Tu vas me
frapper, c’est ça ? » Et ce sourire qui ne me quittait pas. Mes muscles se tendaient à leur tour. J’étais
prête à riposter, au cas où.
Il ne le répétait pas une troisième fois. Il partait en
claquant la porte, disparaissait des heures durant. Comme je l’aimais en ces
instants. Comme j’aimais savoir qu’il se maîtrisait, qu’il contrôlait la
violence qui était en lui et que je percevais depuis le premier instant de
notre rencontre.
Quand il rentrait, il me prenait dans ses bras et il
pleurait. Puis nous faisions l’amour longtemps, violemment. C’était sa façon de me faire savoir que j’étais
à sa merci, qu’il faisait de moi ce qu’il voulait. Moi je le laissais faire,
car je savais qu’après je serais tranquille plusieurs jours. Et je l’aimais
malgré tout.
J’aimais qu’il soit à moitié analphabète. Car alors il
dépendait de moi. Ecrire ses chèques, remplir ses formulaires de sécurité
sociale, déchiffrer pour lui les notices des ordinateurs qu’il installait pour
les amis.
J’aimais que cette lacune ne soit pas un obstacle à notre
amour. Je me sentais tellement tolérante. Et nécessaire.
Alors oui, ces colères je les aimais car elles étaient tous
ces obstacles que nous avions surmontés pour être ensemble.
Mais je suis où, là, il fait tellement noir… et je
commence à avoir froid.
Sa bouche. Gourmande quand elle se posait sur la mienne, sur
mes seins, sur mon sexe. De moins en moins souvent ces derniers temps. Ce qu’il
aime maintenant c’est me prendre comme ça, sans préliminaires. Me faire mal. Il
dit qu’il jouit plus fort. Je n’aime pas ça. Mais il est plus fort que moi, je
ne peux pas l’en empêcher. Alors je le laisse faire. Il ne voit pas mes larmes
quand il me pénètre ainsi. Je suis fière, je ne veux pas qu’il sache qu’il a ce
pouvoir de me faire pleurer.
Sa bouche, tordue en un rictus de colère lorsqu’il se
retrouve au volant de cette foutue bagnole. Et moi qui m’accroche à mon siège.
J’ai peur, si peur quand il se met à faire la course avec les autres, quand il
pile parce qu’on le serre de trop près, ou quand il colle « cette pétasse
qui stationne sur la file de gauche ». J’ai peur mais je ne dis rien, mes
ongles labourent le siège, mes cris restent dans ma gorge. La plupart du temps
je prends un somnifère pour ne pas voir. Je me réveille quand nous arrivons,
fraiche et pimpante, je n’ai pas eu peur.
Maintenant oui, je commence à avoir peur. Je voudrais
savoir où je suis. Je voudrais revoir la lumière, ressentir la chaleur, l’amour
et la peur.
Ses mains. Ses belles mains de travailleur manuel, fortes,
habiles, précises. Ses mains qui attrapent mon bras et le tordent, par jeu,
parce que cela met du piquant dans nos moments intimes.
Moi qui crie mollement « aïe, arrête, tu sais que je n’aime
pas ça », et lui qui me regarde d’un air de défi. Et puis qui se met à
rire. Et qui m’embrasse et me libère. Alors je ris aussi, « t’es bête
quand tu t’y mets ». Mais ce n’est pas si grave, je l’aime tellement.
J’aime que malgré tout il ait cette soif d’apprendre, cette
passion pour la photographie et pour la mécanique, j’aime qu’il ait réussi à s’en
sortir, malgré un père qui le battait et une mère qui le regardait souffrir.
Alors quoi, il ne sait pas lire et il est un peu brutal ?
Mais il se contrôle, on n’est pas obligés de faire l’amour tous les jours, je
le supporterai bien encore. Encore un peu. Peut-être pas toute la vie…
La vie… est ce que c’est cet endroit sombre dont je ne
parviens pas à sortir ? Mais merde il m’a fait quoi cette fois ? Je
veux hurler mais aucun son ne sort de ma bouche. J’ai peur. Je veux rentrer
chez moi. Je veux être dans ses bras.
Ses bras… ses bras autour de moi. Inertes et flasques. Son
corps sur le mien, lourd et pesant. Je n’ai pas pu, cette fois, je n’ai pas pu
supporter la douleur, je n’ai plus de larmes, plus de cris. Je ne sais pas ce
que j’ai fait. Il y a juste lui sur moi, et le sang partout, qui coule de sa
tête. Je ne sais pas ce que j’ai fait,
je ne voulais pas.
Je suis juste dans ce lieu très sombre. Et j’y suis bien,
finalement. Je voudrais y rester toujours.
Martine Désanges
2 novembre 2013
2 novembre 2013
*Tous droits réservés*

Je me préparais justement à écrire dans une ambiance aussi joyeuse que celle-ci..Je crois que je pourrais maintenant te reconnaître sans signature...Il y a toujours ce je ne sais quoi d'équilibriste dans tes personnages. La tension qui fait tenir le tout, le temps que ça dure et comme dans un rêve, soudain, l'autre côté, brutal et si détaché en même temps. Comme une tragédie implacable et irréelle.
RépondreSupprimerCe doit être novembre qui sur nous pose son ombre... Merci pour tes commentaires. Touchée. Et hâte de te lire, donc :)
Supprimer(Mais il va falloir que je pense à me renouveler, du coup)
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