« LE
BON A RIEN. Alors, apprends qu’il n’y a qu’un seul bonheur : ne pas être né.
Mais trop d’amateurs se sont fait un plaisir de nous en priver.
L’APPRENTI.
Des amateurs, monsieur ?
LE
BON A RIEN. Par milliers. Le combat était inégal. S’il y a cinq générations
dans un siècle et si l’homme traîne sur terre depuis un million d’années par
exemple, combien de générations nous séparent de l’animal ?
L’APPRENTI.
Cinquante mille.
LE
BON A RIEN. Donc, pour former un malheureux contemporain, cent mille jeunes
gens se sont donné rendez-vous au fond d’une grotte ou sur un balcon. Cinquante
mille nuits d’amour pour aboutir à moi ! »
Extrait
de « 50000 nuits d’amour », Jean-Pierre MILOVANOFF
Le
rideau vient de se lever, en cette soirée du 30 mai 1998. Je suis en coulisses,
patiemment j’attends la scène 3.
Dans
un instant, le bon à rien va tirer un coup de fusil, arrêtant dans son élan un
couple lancé dans un tango endiablé…
Moi je joue la stagiaire, j’accompagne l’inspecteur
chargé de l’enquête. Je suis un peu amoureuse de lui, je crois. Enfin, pas moi,
la stagiaire.
Donc
scène 3… c’est mon tour enfin, je débarque sur scène dans mon trench vert, avec
mon échelle sur l’épaule.
J’adore
cette pièce, elle est magnifique, et puis Roxane, notre metteur en scène, y a
inséré des morceaux de danse, des chants (seigneur ! moi ! chanter
sur scène !), et une folie douce qui sied tellement bien à ce texte fin,
drôle, dramatique.
Et
puis surtout… « il » est dans la salle. Stéphane. Jamais il ne m’a
vue jouer. Mais nous en avons tellement parlé !
Je
vis comme dans un rêve depuis 3 semaines. Chaque matin nous nous retrouvons
très tôt au bureau, suivant un rituel immuable je lui apporte un café bien
serré, que je pose sur son bureau. Puis je repars fermer la
porte. Je me retourne, et il est là, à quelques millimètres, il me prend dans
ses bras, me colle contre l’armoire et nous pouvons enfin nous embrasser. La
passion. C’est la passion qui nous anime.
Nous
vivons dans la crainte aussi, que quelqu’un ne nous surprenne. D’où l’armoire.
Elle est loin de la fenêtre, personne ne peut nous voir lorsque nous sommes
contre l’armoire. Zut, ça m’énerve d’avoir pensé à ça, moi qui rêve de
spontanéité !
Lorsque
nous sommes à bout de souffle, nous retournons au bureau, et nous asseyons en
face l’un de l’autre. Nos mains se touchent du bout des doigts, nos pieds sont
emmêlés sous le meuble qui nous sépare, et nos yeux… Que dire de ses yeux ?
Que je ne me lasse de contempler cette flamme dorée qui naît en ces eaux
sombres ? Stéphane a les yeux noisette, parsemés de petites taches vertes,
et dans une certaine lumière ils flamboient… d’amour pour moi, bien entendu.
Ses yeux sont deux poignards qui me labourent le cœur dès lors que nous devons
nous séparer.
Chaque
matin nous bénéficions ainsi d’une petite heure de tranquillité. Puis quand la
ruche commence à s’animer, je retourne à mon poste. Nous ne sommes séparés que
par le bureau de la secrétaire, par deux cloisons vitrées. Lorsque je travaille
sur mon ordinateur, je lui tourne le dos. Mais parfois je sens cette brûlure
dans mon cou. Je relève la tête doucement, passe la main sur ma nuque, comme
une caresse, puis je me retourne et lui fais face. Il me regarde, bien sûr. Nos
yeux se croisent, s’accrochent, et cette chaleur dans mon ventre se fait
brûlante… Ce sont des instants brefs, fugaces, car la secrétaire nous observe,
elle se doute de quelque chose je crois.
Alors
je me retourne. Et je lui écris. Notre liaison est, par la force des choses, essentiellement
épistolaire.
Un
jour il est arrivé avec une cassette qu’il avait enregistrée pour moi. Il n’y a
dessus presque que des morceaux que je ne connais pas : Phil Collins, Prefab
Sprout, Vanessa Paradis, Liane Foly… J’ai répliqué le lendemain en lui
apportant une cassette de mon cru : Peter Gabriel, Diane Tell, David Bowie, Maurane,
Mariah Carey… Et j’ai inventé un jeu.
Pour
chaque morceau de la cassette, il devra écrire ce que ça lui évoque. Et de mon
côté, j’expliquerai pourquoi j’ai choisi ce morceau, car bien entendu je n’ai
rien fait au hasard. Les échanges qui en ressortent sont… poétiques,
merveilleux, fusionnels… A chaque mot je l’aime encore plus.
Mes
journées se passent à attendre le soir. Que nos collègues partent enfin. Que je
puisse de nouveau retrouver la chaleur et la douceur de ses bras, pour une
brève étreinte.
Puis
viennent les week ends… Il me manque, bien sûr, et pourtant chaque seconde est
emplie de sa présence, il est avec moi à chaque instant. Parfois Je laisse sur
son téléphone des messages à la façon d’un reportage.
Car
je suis à la recherche de la lune.
Je
n’ai jamais regardé la lune, moi, je suis une terrestre, j’aime les fleurs, les
plantes vertes, les animaux, je m’en fous de la lune et des étoiles, elles sont
trop loin, trop nombreuses. Oui, j’avoue c’est joli. Mais bon.
Lui,
il m’a appris à l’aimer. Il m’a appris les noms de chaque cratère, de chaque
désert, et pour chacun d’eux m’a conté une légende… vraie ou fausse peu
importe, l’important est qu’elle me parvienne par sa voix grave et profonde, à
nulle autre pareille.
Moi
je veux tout apprendre de lui, j’ai donc décrété que je ne lirai rien et ne me
documenterai pas. Il m’a alors confié pour mission d’observer la lune à la
jumelle, et de lui décrire ce que je voyais.
Seulement
y a un hic. Y a pas de lune hélas c’est là qu’est l’os. En tous cas je ne la
vois pas de mon balcon. Alors je pars en chasse, jumelles en bandoulière, et je
lui dis au téléphone ce que je fais, où je vais, et qu’à chaque tournant j’espère
tomber nez à nez avec l’astre qui se dérobe. Un soir je suis même retournée
dans le jardin de notre ancienne maison, à la campagne, je me disais que là-bas
la vue serait dégagée, et débarrassée de tout éclairage public… Que dalle. Pas
de Lune.
Lui
ça le fait rire. Moi je lui dis que je le déteste, et il m’embrasse pour me
faire taire. Mystère irrésolu, pour l’instant. On a volé la lune. Je m’en fous
puisqu’il éclaire ma vie.
Scène
3, c’est mon tour. J’ai le cœur qui bat. C’est si excitant de jouer pour lui.
Je sais que je serai bonne, excellente, car son amour me transcende, et puis je
suis bonne comédienne, après tout.
Ça
nous a valu notre première crise, il y a trois jours. Je lui disais que j’étais
une excellente actrice, et il a pâli. Il s’est mis en tête que je jouais un jeu
avec lui. Que notre bulle (c’est comme ça que nous appelons notre relation) n’était
pour moi qu’un champ d’expérimentation propice à construire mon jeu de
comédienne. Tout ça parce que je lui ai avoué qu’il y avait une magnifique
scène d’amour entre l’inspecteur et la stagiaire.
« Patron »,
je lui ai répondu, « Vous savez pourquoi je fais du théâtre ? Pour
pouvoir m’amuser à être quelqu’un d’autre, à ressentir autre chose, le temps d’une
pièce, quelques minutes, quelques heures. Parce que faire semblant dans la vie
c’est trop fatiguant, il faut se souvenir de tous les mensonges débités et j’en
ai pas la force. Patron, si je fais du théâtre c’est pour pouvoir être
totalement sincère et vraie dans la vie ».
Oui
je l’appelle Patron, j’adore parce que ça l’énerve. Il faut dire qu’à une
époque je lui avais dit que je ne pourrais jamais être amie avec lui car il
était mon patron… c’est notre private joke à nous.
Il
a eu l’air rassuré par ma déclaration. En tous cas ses yeux se sont mis à
briller comme un lac au soleil, et il m’a embrassée doucement. Moi j’ai fermé
les yeux et me suis laissée emporter sur ce lac, essayant d’endiguer le raz de
marée de mes émotions.
Scène
3. Le trench, l’échelle, l’appareil photo. J’essaye de scruter la salle pour le
voir… je crois que ce sont ses yeux que j’aperçois au premier rang… les miens s’illuminent,
je ne jouerai que pour ce premier rang, que pour cette lueur dans l’obscurité
du public.
Je
lui ai demandé de ne pas rester à la fin. Parce qu’il vient avec son épouse, et
que je ne veux pas croiser son regard, à elle. Car si elle nous voit ensemble,
elle saura dans l’instant ce qu’il y a entre nous. Il s’est plié à mes
exigences, je sais qu’il sera parti quand je sortirai de scène et irai dans
le public en quête de compliments.
Mais
tant qu’il ne quitte pas la scène de ma vie, tout me va.
Les scènes
s’enchainent, l’enquête progresse… Tiens, le bon à rien a été l’amant de la
veuve… Puis mon grand moment. Assise au bord de la scène, les jambes dans le vide, les
yeux dans ceux que je crois être ceux de Stéphane, j’explique à l’inspecteur
toutes les raisons qui m’ont menée jusqu’à lui. L’alcoolisme de mon père, l’indifférence
de ma mère, le hasard de ces cinquante
mille nuits d’amour.
Et j’ai
peur. J’ai peur que tout ceci s’arrête. Tandis que je m’envole sur mon nuage, j’ai
peur que n’éclate l’orage. Dans quelques jours Stéphane partira 4 semaines en
vacances.
Que
restera-t-il de notre amour à son retour ? Et comment vais-je survivre au
manque, moi qui déjà ai l’impression de mourir chaque week end, chaque soir de
devoir l’abandonner, le laisser reprendre le cours de sa vie ?
Le rideau
tombe, nous saluons, les applaudissements fusent, nous avons réussi, la vie est belle.
Je suis
parfaitement heureuse.
Martine Désanges
17 Novembre 2013
*Tous droits réservés*



J'adore. Oui j'adore. Tu es de plus plus en plus précise et tu files au coeur des choses et des sentiments avec une facilité insolente, avec rythme et envie.
RépondreSupprimer- "Moi je veux tout apprendre de lui"
- "Parce que faire semblant dans la vie c’est trop fatiguant, il faut se souvenir de tous les mensonges débités et j’en ai pas la force."
- "Car si elle nous voit ensemble, elle saura dans l’instant ce qu’il y a entre nous."
Et voilà, que de choses vraies, vécues et à vivre encore...
Et puis cette photo finale. Cette grâce semi tragique de comédienne. L'instant présent, après tout, qu'avons nous d'autre?...
Ooooh merci, ça me fait tellement plaisir. J'ai eu du mal à m'y mettre, car je ne le voyais pas du tout comme ça ce texte, j'avais choisi la facilité, mais elle ne s'est pas laissée faire. Alors j'ai dû m'y remettre. Ré-écrire l'histoire. Faire appel à la comédienne, à l'amoureuse, à la femme qui se souvient. A toutes ces femmes qui sont en moi et qui ont encore tant à dire. Et tant à vivre.
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