dimanche 17 novembre 2013

Vivant poème - 2 - Cinquante mille nuits d'amour



« LE BON A RIEN. Alors, apprends qu’il n’y a qu’un seul bonheur : ne pas être né. Mais trop d’amateurs se sont fait un plaisir de nous en priver.

L’APPRENTI. Des amateurs, monsieur ?

LE BON A RIEN. Par milliers. Le combat était inégal. S’il y a cinq générations dans un siècle et si l’homme traîne sur terre depuis un million d’années par exemple, combien de générations nous séparent de l’animal ?

L’APPRENTI. Cinquante mille.

LE BON A RIEN. Donc, pour former un malheureux contemporain, cent mille jeunes gens se sont donné rendez-vous au fond d’une grotte ou sur un balcon. Cinquante mille nuits d’amour pour aboutir à moi ! »

Extrait de « 50000 nuits d’amour », Jean-Pierre MILOVANOFF



Le rideau vient de se lever, en cette soirée du 30 mai 1998. Je suis en coulisses, patiemment j’attends la scène 3.

Dans un instant, le bon à rien va tirer un coup de fusil, arrêtant dans son élan un couple lancé dans un tango endiablé… 
Moi je joue la stagiaire, j’accompagne l’inspecteur chargé de l’enquête. Je suis un peu amoureuse de lui, je crois. Enfin, pas moi, la stagiaire.

Donc scène 3… c’est mon tour enfin, je débarque sur scène dans mon trench vert, avec mon échelle sur l’épaule.

J’adore cette pièce, elle est magnifique, et puis Roxane, notre metteur en scène, y a inséré des morceaux de danse, des chants (seigneur ! moi ! chanter sur scène !), et une folie douce qui sied tellement bien à ce texte fin, drôle, dramatique.

Et puis surtout… « il » est dans la salle. Stéphane. Jamais il ne m’a vue jouer. Mais nous en avons tellement parlé !

Je vis comme dans un rêve depuis 3 semaines. Chaque matin nous nous retrouvons très tôt au bureau, suivant un rituel immuable je lui apporte un café bien serré, que je pose sur son bureau. Puis je repars fermer la porte. Je me retourne, et il est là, à quelques millimètres, il me prend dans ses bras, me colle contre l’armoire et nous pouvons enfin nous embrasser. La passion. C’est la passion qui nous anime.

Nous vivons dans la crainte aussi, que quelqu’un ne nous surprenne. D’où l’armoire. Elle est loin de la fenêtre, personne ne peut nous voir lorsque nous sommes contre l’armoire. Zut, ça m’énerve d’avoir pensé à ça, moi qui rêve de spontanéité !

Lorsque nous sommes à bout de souffle, nous retournons au bureau, et nous asseyons en face l’un de l’autre. Nos mains se touchent du bout des doigts, nos pieds sont emmêlés sous le meuble qui nous sépare, et nos yeux… Que dire de ses yeux ? Que je ne me lasse de contempler cette flamme dorée qui naît en ces eaux sombres ? Stéphane a les yeux noisette, parsemés de petites taches vertes, et dans une certaine lumière ils flamboient… d’amour pour moi, bien entendu. Ses yeux sont deux poignards qui me labourent le cœur dès lors que nous devons nous séparer.

Chaque matin nous bénéficions ainsi d’une petite heure de tranquillité. Puis quand la ruche commence à s’animer, je retourne à mon poste. Nous ne sommes séparés que par le bureau de la secrétaire, par deux cloisons vitrées. Lorsque je travaille sur mon ordinateur, je lui tourne le dos. Mais parfois je sens cette brûlure dans mon cou. Je relève la tête doucement, passe la main sur ma nuque, comme une caresse, puis je me retourne et lui fais face. Il me regarde, bien sûr. Nos yeux se croisent, s’accrochent, et cette chaleur dans mon ventre se fait brûlante… Ce sont des instants brefs, fugaces, car la secrétaire nous observe, elle se doute de quelque chose je crois.
Alors je me retourne. Et je lui écris. Notre liaison est, par la force des choses, essentiellement épistolaire. 

Un jour il est arrivé avec une cassette qu’il avait enregistrée pour moi. Il n’y a dessus presque que des morceaux que je ne connais pas : Phil Collins, Prefab Sprout, Vanessa Paradis, Liane Foly… J’ai répliqué le lendemain en lui apportant une cassette de mon cru : Peter Gabriel, Diane Tell, David Bowie, Maurane, Mariah Carey… Et j’ai inventé un jeu. 

Pour chaque morceau de la cassette, il devra écrire ce que ça lui évoque. Et de mon côté, j’expliquerai pourquoi j’ai choisi ce morceau, car bien entendu je n’ai rien fait au hasard. Les échanges qui en ressortent sont… poétiques, merveilleux, fusionnels… A chaque mot je l’aime encore plus.

Mes journées se passent à attendre le soir. Que nos collègues partent enfin. Que je puisse de nouveau retrouver la chaleur et la douceur de ses bras, pour une brève étreinte.

Puis viennent les week ends… Il me manque, bien sûr, et pourtant chaque seconde est emplie de sa présence, il est avec moi à chaque instant. Parfois Je laisse sur son téléphone des messages à la façon d’un reportage. 

Car je suis à la recherche de la lune.

Je n’ai jamais regardé la lune, moi, je suis une terrestre, j’aime les fleurs, les plantes vertes, les animaux, je m’en fous de la lune et des étoiles, elles sont trop loin, trop nombreuses. Oui, j’avoue c’est joli. Mais bon.

Lui, il m’a appris à l’aimer. Il m’a appris les noms de chaque cratère, de chaque désert, et pour chacun d’eux m’a conté une légende… vraie ou fausse peu importe, l’important est qu’elle me parvienne par sa voix grave et profonde, à nulle autre pareille.

Moi je veux tout apprendre de lui, j’ai donc décrété que je ne lirai rien et ne me documenterai pas. Il m’a alors confié pour mission d’observer la lune à la jumelle, et de lui décrire ce que je voyais.

Seulement y a un hic. Y a pas de lune hélas c’est là qu’est l’os. En tous cas je ne la vois pas de mon balcon. Alors je pars en chasse, jumelles en bandoulière, et je lui dis au téléphone ce que je fais, où je vais, et qu’à chaque tournant j’espère tomber nez à nez avec l’astre qui se dérobe. Un soir je suis même retournée dans le jardin de notre ancienne maison, à la campagne, je me disais que là-bas la vue serait dégagée, et débarrassée de tout éclairage public… Que dalle. Pas de Lune.

Lui ça le fait rire. Moi je lui dis que je le déteste, et il m’embrasse pour me faire taire. Mystère irrésolu, pour l’instant. On a volé la lune. Je m’en fous puisqu’il éclaire ma vie.



Scène 3, c’est mon tour. J’ai le cœur qui bat. C’est si excitant de jouer pour lui. Je sais que je serai bonne, excellente, car son amour me transcende, et puis je suis bonne comédienne, après tout.

Ça nous a valu notre première crise, il y a trois jours. Je lui disais que j’étais une excellente actrice, et il a pâli. Il s’est mis en tête que je jouais un jeu avec lui. Que notre bulle (c’est comme ça que nous appelons notre relation) n’était pour moi qu’un champ d’expérimentation propice à construire mon jeu de comédienne. Tout ça parce que je lui ai avoué qu’il y avait une magnifique scène d’amour entre l’inspecteur et la stagiaire.

« Patron », je lui ai répondu, « Vous savez pourquoi je fais du théâtre ? Pour pouvoir m’amuser à être quelqu’un d’autre, à ressentir autre chose, le temps d’une pièce, quelques minutes, quelques heures. Parce que faire semblant dans la vie c’est trop fatiguant, il faut se souvenir de tous les mensonges débités et j’en ai pas la force. Patron, si je fais du théâtre c’est pour pouvoir être totalement sincère et vraie dans la vie ».

Oui je l’appelle Patron, j’adore parce que ça l’énerve. Il faut dire qu’à une époque je lui avais dit que je ne pourrais jamais être amie avec lui car il était mon patron… c’est notre private joke à nous.

Il a eu l’air rassuré par ma déclaration. En tous cas ses yeux se sont mis à briller comme un lac au soleil, et il m’a embrassée doucement. Moi j’ai fermé les yeux et me suis laissée emporter sur ce lac, essayant d’endiguer le raz de marée de mes émotions.

Scène 3. Le trench, l’échelle, l’appareil photo. J’essaye de scruter la salle pour le voir… je crois que ce sont ses yeux que j’aperçois au premier rang… les miens s’illuminent, je ne jouerai que pour ce premier rang, que pour cette lueur dans l’obscurité du public.

Je lui ai demandé de ne pas rester à la fin. Parce qu’il vient avec son épouse, et que je ne veux pas croiser son regard, à elle. Car si elle nous voit ensemble, elle saura dans l’instant ce qu’il y a entre nous. Il s’est plié à mes exigences, je sais qu’il sera parti quand je sortirai de scène et irai dans le public en quête de compliments.

Mais tant qu’il ne quitte pas la scène de ma vie, tout me va.

Les scènes s’enchainent, l’enquête progresse… Tiens, le bon à rien a été l’amant de la veuve… Puis mon grand moment. Assise au bord de la scène, les jambes dans le vide, les yeux dans ceux que je crois être ceux de Stéphane, j’explique à l’inspecteur toutes les raisons qui m’ont menée jusqu’à lui. L’alcoolisme de mon père, l’indifférence de ma mère, le hasard de ces  cinquante mille nuits d’amour.


Et j’ai peur. J’ai peur que tout ceci s’arrête. Tandis que je m’envole sur mon nuage, j’ai peur que n’éclate l’orage. Dans quelques jours Stéphane partira 4 semaines en vacances.



Que restera-t-il de notre amour à son retour ? Et comment vais-je survivre au manque, moi qui déjà ai l’impression de mourir chaque week end, chaque soir de devoir l’abandonner, le laisser reprendre le cours de sa vie ?

Le rideau tombe, nous saluons, les applaudissements fusent, nous avons réussi,  la vie est belle.


Je suis parfaitement heureuse.


 

Martine Désanges
17 Novembre 2013
*Tous droits réservés*

2 commentaires:

  1. J'adore. Oui j'adore. Tu es de plus plus en plus précise et tu files au coeur des choses et des sentiments avec une facilité insolente, avec rythme et envie.
    - "Moi je veux tout apprendre de lui"
    - "Parce que faire semblant dans la vie c’est trop fatiguant, il faut se souvenir de tous les mensonges débités et j’en ai pas la force."
    - "Car si elle nous voit ensemble, elle saura dans l’instant ce qu’il y a entre nous."
    Et voilà, que de choses vraies, vécues et à vivre encore...
    Et puis cette photo finale. Cette grâce semi tragique de comédienne. L'instant présent, après tout, qu'avons nous d'autre?...

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    1. Ooooh merci, ça me fait tellement plaisir. J'ai eu du mal à m'y mettre, car je ne le voyais pas du tout comme ça ce texte, j'avais choisi la facilité, mais elle ne s'est pas laissée faire. Alors j'ai dû m'y remettre. Ré-écrire l'histoire. Faire appel à la comédienne, à l'amoureuse, à la femme qui se souvient. A toutes ces femmes qui sont en moi et qui ont encore tant à dire. Et tant à vivre.

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