Il a dit « je t’aime » à un arbre…
5
Avril 1997
Nom de dieu. J’en ai vraiment marre de cette boite de
merde. Il y a des jours où je regretterais presque d’être rentrée d’Allemagne.
Alors quoi, voilà une semaine que l’on m’a sortie du placard où l’on m’avait enfermée
parce que je refusais de voir diminuer mon salaire, et là… l’autre qui se pointe
avec sa gueule enfarinée, et qui me désigne d’office à l’auditeur du Lloyd’s
« Bon, Aline, je propose que ce soit vous
qui soyez auditée, vous avez un si beau sourire que tout le monde se fiche que
votre travail ne soit pas parfait »
Ben voyons. Poignarde-moi donc avec un grand sourire,
on dira rien. Et maintenant si on nous retire l’ISO 9001 ce sera de ma faute.
De la faute de la paria incapable de faire correctement son boulot.
Argh ! Ce que je déteste les gens doucereux !
Même s’ils ont il faut bien l’avouer un charmant sourire. Mais eh machin, c’est
pas parce que t’es le fils du patron qu’il faut croire que rien ni personne ne
te résistera. Je te rappelle que t’es pas mon chef. Juste responsable assurance
qualité. Et que ton seul mérite coule dans tes veines.
Cet arbre, il l’a planté le 5 avril…
12
Juin 1997
Je suis confuse.
Ce midi, Stéphane est arrivé sur le salon, accompagné du directeur d’usine.
Et il m’a saluée en me disant « Ah, Aline, le plus beau sourire de la
société ! ».
Ça devient récurrent son truc de sourire. Je ne sais
pas ce que je dois en penser.
Oh puis je m’en fiche, il est marié ce type, il a plein
d’enfants, une femme qui l’appelle toutes les 10mn, et il est même pas beau !
Mais il a un joli sourire. Et une voix… étrange.
C’est un Copalm d’Amérique, vous connaissez ?
15
Octobre 1997
Je crois que je suis en train de tomber amoureuse de
Stéphane.
Je ne voulais pas, dieu sait que je me retiens de
toutes mes forces. Mais il est si charmant. Et chaque fois que je le croise il
me fait des compliments. Sur mon sourire, bien sûr, mais aussi sur mes yeux,
sur ma gentillesse.
Non. Non non, il ne faut surtout pas, je ne vais pas
refaire la même erreur encore et encore. Stéphane, le fils du PDG, marié, des
enfants, très belle sa femme en plus. Ressaisis-toi Aline.
Le nom Français c’est Liquidambar.
20
Octobre 1997
Oh mon dieu Oh mon dieu Oh mon dieu.
C’est encore pire que ce que je pensais. Il y a trois
jours, on nous annonçait que le service allait se diviser en deux, dont une
partie serait sous la direction de Stéphane.
La partie export. Dont je fais partie. Moi ça me va, ça me permet de ne
plus travailler avec l’autre taré qui voulait ma peau de toutes façons. Et puis
Stéphane…
Eh bien Stéphane m’a convoquée ce matin.
Oh mon dieu Oh mon dieu Oh mon dieu.
Il m’a dit… il m’a dit textuellement
« Aline, je me suis battu pour qu’on
vous garde, Boquillière voulait vous mettre dehors. Mais il n’en est pas
question. Je ne prends pas le poste si vous n’êtes pas dans mon équipe. Depuis
la première fois que je vous ai vue, je n’ai qu’un but dans cette société,
travailler avec vous. Vous êtes ma condition sine qua non »
Et moi je me répétais « il est marié il est marié
il est marié… »
C’est un arbre magnifique, vraiment.
5
Janvier 1998
Voilà c’est fait. Depuis hier nous sommes deux équipes
commerciales distinctes, et moi je travaille directement sous les ordres de
Stéphane. Le monde est devenu plus lumineux subitement. Tout a changé. Je
travaille avec quelqu’un qui a envie de travailler avec moi et qui me fait
confiance. Je suis autonome. Et j’ai un ordinateur !
Vous devriez voir ses feuilles si finement ciselées.
13
Février 1998
Encore une journée mémorable. J’ai le cœur qui bat la
chamade. J’ai du mal à comprendre ce qui m’arrive. Ce matin, à l’issue de notre
revue quotidienne, Stéphane a tenu à me prêter un cd de Jean-Louis Aubert. J’ai
ri.
« Vous
savez Stéphane, je n’ai jamais aimé Téléphone. Pour moi c’est un groupe de
gosses de riches qui prône une fausse révolte à l’intention d’autres gosses de
riches. Aimer Téléphone, c’était faire semblant de se révolter »
« Chuuut,
ne dîtes rien, mais faîtes-moi plaisir, ce soir écoutez la 7 et la 8 en pensant
à moi. Vous êtes un vivant poème, Aline, écoutez et vous comprendrez pourquoi
je vous dis cela »
Depuis ce soir ces mots tournent en boucle dans ma tête…
♫ Oui le monde est notre histoire
De matins clairs et de nuits noires
Je sais le monde a des larmes
Qui parfois nous désarme
Mais je l'aime comme je t'aime
Et il faudra bien que tu l'aimes
La vie est un poème
Que tu écriras toi-même
De matins clairs et de nuits noires
Je sais le monde a des larmes
Qui parfois nous désarme
Mais je l'aime comme je t'aime
Et il faudra bien que tu l'aimes
La vie est un poème
Que tu écriras toi-même
Tu es le vivant poème
Tu es le vivant poème ♫
Tu es le vivant poème ♫
Suivis de
♫ Abandonne-toi abandonne-toi abandonne-toi
Dans ces bras là !
Dans ces bras là !
Soit heureux un instant, cet instant, c'est ta vie
abandonne-toi, abandonne...
Donne-toi, donne-toi ♫
Donne-toi, donne-toi ♫
J’ai la tête qui tourne…
Et chaque matin, je verse à son pied
un arrosoir d’eau.
14 Février 1998
Je lui ai rendu son disque. Je n’ai rien dit. Je l’ai juste regardé, et
quand nos yeux se sont télescopés, j’ai ressenti un choc. Jusque dans mes
entrailles. J’aurais voulu que cet instant dure toujours. Le temps s’est figé
sur cet instant, nous ne nous frôlions même pas, tout ce qui nous unissait
était ce bout de plastique que je lui tendais et qu’il attrapait. Et pourtant…
l’électricité était palpable.
J’ai été incapable de lui parler. Mais je lui ai écrit dans l’après-midi.
« Si la vie
est un poème, mettons le ensemble en musique, faisons en une symphonie, une
valse, une polka endiablée »
C’est mon instant à moi, instant
privilégié durant lequel vous occupez toutes mes pensées.
2 Avril 1998
J’adore ma vie. Tout est si
simple depuis que j’ai accepté d’aimer Stéphane sans jamais le lui dire. C’est
implicite entre nous. Chaque matin nous nous retrouvons au bureau à 7h. Une
heure rien que pour nous. Une heure de temps volé à la terre entière. Nous
parlons musique, Boudhisme, poésie, théâtre, et astronomie, sa passion… Un peu
de travail, pour justifier notre présence à tous deux à cette heure matinale.
Et il y a ces silences… nos
yeux qui se bousculent… Cette communion qui ne dit pas son nom.
C’était la soirée annuelle
de la boite tout à l’heure. Je l’ai passée dans ses bras… à danser…
Je ne cesse de penser à lui.
Dès que je me retrouve chez moi seule j’écoute Jean-Louis Aubert en boucle, et
chaque fois que sonnent les premières notes de vivant poème je reçois un coup
de poignard en plein cœur.
Et ses feuilles en automne, vous
voudrez voir ça. Rouges flamboyants, fauves mordorés, jaunes lumineux…
5 mai 1998
Aujourd’hui tout a changé.
Ma machine à laver étant en
panne, j’ai demandé à Stéphane l’autorisation de prendre quelques heures pour
aller attendre le dépanneur chez moi.
« Et si je venais avec vous ? Ce serait l’occasion
de passer quelques heures ensemble, non ? »
Nous nous sommes donc
éclipsés tous deux à l’heure du déjeuner, sommes partis chacun de notre côté…
et nous nous sommes retrouvés chez moi, dans mon petit studio.
En attendant que le
dépanneur arrive, il a travaillé un peu sur mon tout nouveau PC, je ne savais
pas comment brancher le modem… c’est chose faite, je suis donc grâce à lui reliée
au monde numérique, à moi la navigation, je vais pouvoir surfer la vague de cet
océan…
Et puis, quand le dépanneur
est parti, nous avons continué à parler. Il m’a parlé de son arbre.
« Et vous savez ce que je lui dis chaque matin ? »
« Non, quoi donc ? »
« Fermez les yeux, je vais vous le dire »
Mon cœur battait, mes mains
tremblaient. J’ai fermé les yeux…
« Je lui dis « je t’aime » »
Son souffle était court et
précipité, et il se rapprochait… sa phrase s’est terminée en un doux baiser.
Il a dit « je t’aime »
à un arbre et ma vie a basculé…
Martine Désanges
11 Novembre 2013
11 Novembre 2013
*Tous droits réservés *



Quel plaisir de te lire! J'aime le ton, j'aime le rythme, j'aime les exclamations qui expriment chaque fois une vive émotion! J'aime tout cet aspect d'inattendu... Merci Martine!
RépondreSupprimerMerci Jeanne de me lire toujours avec bienveillance et indulgence. J'aime cette sensibilité qui tisse ce lien entre nous.
SupprimerToujours cette résistance. ..vacillante qui finalement gonfle les sentiments plus qu'elle ne les retient. Et avec ce ton et ce souffle qui t'est propre. Très prenant. Et cet arbre. ..;-)
RépondreSupprimerQuand on cède à la force de ses sentiments... la passion n'est pas loin. Mais va dire ça à un arbre qui entend les murmures du vent...
RépondreSupprimer