Le temps
vient de s’arrêter. Paris, Place de la République, en pleine fête de la
musique. Dix mille spectateurs. Et au hasard d’un mouvement de foule Andréa
vient de se retrouver face à face avec Fabrice.
Dix ans se
sont écoulés.
D’abord
Andréa a couru. Couru jusqu’à la gare, en larmes, avec une seule idée en tête,
partir, tout abandonner et tout refaire, autrement.
Réinventer
sa vie, ailleurs, seule, sans entraves. Elle a sauté dans un train, puis
dans un autre. Et ainsi de train en train elle est arrivée en Italie, à
Bergame. Elle aime cette ville à cause de la chanson de Diane Tell que Fabrice
et elle chantaient ensemble, comme un rituel, avant de commencer leurs soirées
câlines et coquines.
Bergame,
donc. Quand elle débarque elle n’est qu’une petite française perdue, qui ne
parle même pas la langue du pays. Elle enchaine petits boulots sur petits
boulots. Elle pose pour des peintres, elle est belle, le feu brûle toujours
dans ses yeux, elle gagne de quoi manger, et dort où elle peut, avec qui elle
peut. Elle n’appartient à personne. Un jour ici, le lendemain sur le marché à
dire la bonne aventure, à proposer des séances de magnétisme.
Elle fait
la fête, beaucoup, a des amis partout, elle est bien. Un jour par jeu elle
emprunte un pinceau et une palette de couleurs à un ami qui venait de terminer
une série de tableaux d’elle, sur le thème de l’île et du naufragé, l’île se
faisant femme, jusqu’à porter un jour l’enfant du naufragé.
Et elle
commence à peindre. Le ciel. Les nuages. Les couleurs du levant. Du couchant.
Le soleil. Elle n’arrêtera jamais et passera sa vie la tête en l’air, quelque
part entre lune et étoiles, entre rêve et réalité.
Un jour
elle en a assez. Un ami part faire le tour de l’Europe en moto. Il l’embarque.
Elle
disparait de nouveau.
On retrouve
sa trace en Allemagne, sur le rocher de la Lorelei, au bord du Rhin, elle
assiste à un festival de musique. En réalité elle cherche un moyen d’échapper à
son ami motard qui devient un peu trop possessif.
C’est là
qu’elle revoit Fabrice pour la première fois. Il est à la buvette, il paye son
Reibekuchen et sa bière, il va relever la tête, et venir vers elle… elle se
retourne et embrasse l’homme qui se trouve juste derrière elle. Fabrice passera
à côté d’elle sans même soupçonner sa présence.
Elle part
le soir même pour l’Espagne avec Reiner, l’homme qu’elle a embrassé.
Ils
séjournent un temps à Barcelone, la ville de tous les excès, de toutes les
folies. A las Ramblas enfin Andréa se trouve chez elle parmi les saltimbanques,
elle retrouve sa place dans la rue, fait le clown pour le plus grand plaisir
des touristes, vend des reproductions de ses toiles. Elle tombe amoureuse de
Gaudi et de sa folie, de sa démesure. Ses cieux se font abstraits, biscornus,
elle ne veut plus d’angles dans sa vie.
Elle est
heureuse.
Et comme
chaque fois qu’elle est heureuse, elle part.
Amsterdam
l’accueille. La vie y est semblable à celle de Barcelone. Aussi surprenant que
cela paraisse Andréa ne tombe jamais dans les excès de drogue ou d’alcool. Elle
sait s’amuser, fume un joint ou boit une bière de temps en temps. Mais elle est
libre et compte bien le rester.
Mais la
vie. Garce de vie. Un matin, une lettre de sa mère. Son père malade, très.
Retour en France exigé.
Andréa
range sa vie de bohème et se retrouve à Paris.
Elle parle
couramment plusieurs langues étrangères, elle devient traductrice pour
l’Unesco. Les relations de son père. Lui a perdu la tête, il ne la reconnaît
même pas. Un AVC. Paralysie du côté gauche, aphasie, démence.
Andréa
prend son mal en patience, s’occupe de ses parents comme elle peut.
Elle tombe
follement amoureuse de son chef, directeur de publications à l’Unesco. Marié, 3
enfants. Brillant. Ils passent des heures, des nuits au bureau, rien qu’à se
regarder les yeux dans les yeux en se tenant la main. Elle, elle pourrait jouir
rien que sous ce regard. Lui aussi. Ils se perdent dans leur passion.
Puis
viennent les vacances, Robert part en famille. Pas de nouvelles pendant 3
semaines.
A son
retour, tout est fini. Il a choisi la raison, ses enfants, sa routine. La
passion c’est bien, mais ça fait peur.
Elle
survit. Elle continue à peindre, et passe ses dimanches au bord de la Seine, le
ciel, l’eau, les nuages, les reflets. Elle rêve de liberté.
Vient ce 21
juin, Place de la République. Ils se regardent. Hypnotisés. Attirés
irrésistiblement l’un vers l’autre. Andréa ne voit même pas Bérénice qui la
foudroie du regard. Elle s’approche de Fabrice, lui prend la main, écrit son
numéro de téléphone sur son poignet, puis tourne les talons. Ils n’ont pas échangé
un mot.
Quand enfin
il l’appelle, elle est en train de faire ses bagages. Son père vient de mourir,
ils vont l’enterrer dans le sud de la France, et elle ne compte pas en revenir.
Elle veut s’installer dans la grande maison de famille, là haut, sur la
colline, et en faire une maison d’accueil pour personnes se remettant d’une
dépression. Elle a l’idée d’une thérapie par la couleur, ces couleurs
flamboyantes offertes par le soleil couchant, chaque soir, dans ce grand champ
orienté plein ouest.
Il comprend.
Il respecte.
Un mois
plus tard une voiture inconnue grimpe le chemin d’accès à la maison, cahotant
et haletant.
Fabrice en
descend, il a juste une valise. Il ne repartira plus. Enfin, pas avant la
guerre.
C’est enfin
le temps de l’apaisement. Les patients vont et viennent, restent quelques jours
ou quelques semaines, les saisons sont rythmées par les longues ballades du soir
au couchant, les soins apportés aux malades, les repas cuisinés à tour de rôle
dans l’ambiance chaleureuse qui accompagne Andréa où qu’elle aille.
Les soirées
se passent devant la cheminée, au gré des envies, à chanter, lire des poèmes,
raconter des histoires terrifiantes, ou refaire le monde.
Les gens du
village, qui ont entendu parler des talents de guérisseuse d’Andréa, viennent à
la nuit tombée, qui apportant une photo du fils trop timide, une autre venant
en désespoir de cause pour venir enfin à bout de ce psoriasis qui lui gâche la
vie.
Seule ombre
au tableau, ils ne parviennent pas à avoir d’enfant. Alors les neveux et nièces
d’Andréa viennent passer les vacances. Ils adorent cette tante un peu folle,
qui ne leur interdit rien, leur apprend le flamenco et les étoiles. Ils ont
avec elle un langage secret que personne
d’autre ne comprend, mélange des 5 langues qu’elle pratique, et de beaucoup de
fantaisie.
Puis
l’horreur survient. La guerre. Mobilisation générale. Tous les hommes valides
partent pour le moyen Orient, lutter contre un ennemi invisible et pernicieux.
Fabrice est
exposé à un agent chimique mortel, dès les premiers jours d’une guerre éclair
qui ne durera pourtant que 3 mois.
Il est
rapatrié, il n’en a que pour quelques semaines. Quelques semaines qu’ils
passeront à faire l’amour passionnément, quand l’espoir est mort on ne pense
plus qu’à l’instant présent, et à construire des souvenirs pour celui qui
restera.
Fabrice
meurt paisiblement au début de l’automne, en ce mois de novembre flamboyant.
Ils se promettent un amour éternel. Jusqu’à la mort et au-delà
Début
décembre, Andréa accouche prématurément d’un bébé mort né. Une petite fille.
L’enfant n’a pas de jambes.
Et
maintenant, après toutes ces années, elle plane. Elle s’envole irrésistiblement
tandis que les médecins essayent de la
ranimer, corps meurtri, brisé en mille morceaux retrouvé en bas du vieux viaduc
au petit matin.
Elle plane
au dessus de sa maison, de Paris, elle voit Joy et Roy s’éloigner dans la
campagne, sous une pluie chimique.
Electroencéphalogramme
plat. C’est fini. Heure du décès 15h12, le 10 octobre 2065.
A la
fenêtre de la chambre d’hôpital, personne n’a vu ce petit canari moqueur qui a
bien failli s’écraser contre la vitre mais a fait volte face juste à temps.
Vers la vie. Vers l’avenir. Vers l’espoir.
Martine Désanges
10
Octobre 2013
*tous
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