lundi 21 octobre 2013

Pour nous point de vie



Je m’appelle Joy 3.0, je suis née d’une chimère, 
rêve de maternité avorté  d’une femme blessée,
au cœur d’une guerre chimique.

Enfant d’un amour éternel, morte sans avoir été vivante.

Je suis un rêve devenu réalité, je suis un cauchemar, une étoile, un regret.
Je m’appelle Joy et je suis source de tristesse.

Je ne naitrai jamais et pourtant je suis là, déjà je vous hante.

Je vole à défaut de marcher, lis dans les pensées, aime et hais en un même souffle.

Je compte l’amour comme d’autres content leurs rêves.

Je m’appelle Joy 3.0 et mon noir dessein enfin assouvi je suis partie sur les chemins avec mon jumeau imaginaire.

Lui et moi sommes du même sang et pétris du même irréel, nous vivons à 200 à l’heure, partageant à peine un demi cœur.

Vous croyez me connaître car je vous parle de vous et de votre noirceur.

Vous m’aimez parce que je vous innocente et vous déleste de vos pensées mauvaises.

Je suis Joy, et vous allez entendre parler de moi, dans vos cœurs, dans vos âmes malmenées, dans vos corps meurtris.

Je suis Joy et vous auriez voulu ne jamais me voir naître.

Mais la coquille est brisée, et l’oiseau s’est envolé.

Martine Désanges
21 Octobre 2013
*Tous droits réservés*



jeudi 17 octobre 2013

Blessures intimes



“Lie to me again” she whispered

“I love you” he said

*THE END*

Je lève les yeux de mon bouquin, et je te regarde.
 
Tu dors.

Tu es si beau quand tu dors.

Enfin tes traits sont apaisés, tes yeux fermés sur ta tristesse.
 
J’ai envie de toi.

Besoin d’entendre ta voix, d’embrasser ces lèvres douces et exigeantes, besoin de tes mains sur ma peau, de tes mains partout.

Je ne devrais pas lire ce genre de livres quand tu dors mon amour.

Trop envie de te réveiller pour t’entendre dire que tu m’aimes. M’aime si c’est un mensonge, cela demeure un songe. 

Toutes ces nuits à te regarder dormir. A guetter le moindre frémissement. Me touchera-t-il cette nuit ? Retrouvera-t-il le chemin de mon corps ?

Je n’ose plus m’approcher, me serrer tout contre toi et poser mes mains sur ton torse, sur ton sexe. J’ai si peur que tu me repousses encore. Si peur de cette colère, de cette violence à peine contenue.

Quand tu prends ma main pour la jeter loin de toi, c’est pire que si tu me frappais. 




Je suis tellement désolée. Oui, j’ai commis une erreur. Une seule. Ose me dire que tu n’as jamais pensé à me tromper.

Ose me dire que toutes ces années passées ensemble tu n’en as jamais désiré une autre. Que la lassitude ne s’est pas installée petit à petit dans notre couple.

Mais on s’en fichait de ça, car nous savons si bien comment ranimer la flamme.

Mais la vie. 

Il est jeune et beau tu sais. Et quand il me regarde… Je vois tant d’admiration dans ses yeux. Et il me le dit. Il me dit que je suis belle, et je le crois. C’est idiot je sais, mais il y a ce regard de braise…

Et il est si doux et tendre.

Jamais il ne me fera mal, jamais. Parfois même il se contente de me regarder. Et moi je suis toute mouillée rien que sous ce regard noyé de désir.

La plupart du temps je ne mets pas de dessous quand je vais le voir. 

Et rien que sur le trajet déjà je suis excitée du regard de ces hommes. Je sais qu’ils devinent. Nous échangeons des clins d’œil complices. Parfois je fais exprès de laisser tomber quelque chose, et de me pencher pour le ramasser. Juste assez pour qu’ils devinent mon intimité.

J’aime ces jeux. Mais ce ne sont que des jeux.

Toi, je t’aime. Mais tu ne me regardes plus…

Alors oui j’ai cédé à la tentation, je me suis inscrite sur ce site de rencontres.

La première fois je ne l’ai même pas vu. Il m’avait donné rendez-vous dans un hôtel minable, près de St Lazare. J’avais pour instructions de frapper à la porte de la chambre puis de me retourner. Je savais ce qui m’attendait.

J’avais choisi mes vêtements avec précautions. Un chemisier légèrement transparent, pas de soutien-gorge, ma jupe noire, des bas, mes escarpins à talons de 8 cm, ceux avec la bride, que tu aimes tant parce qu’ils me font de jolies jambes. Un string noir en dentelles acheté spécialement et que je planquais dans mon sac à mains depuis tout ce temps.



J’ai frappé, je me suis retournée. Il m’a délicatement noué un bandeau sur les yeux. « Chut, ne dites rien, entrez que je vous regarde ».

Je suis entrée. Je tremblais. J’avais la bouche sèche. Je ne pouvais m’empêcher de penser que je devais être toute rouge après avoir marché depuis la gare. Et mon cœur battait… Mon amour je dois confesser que je n’ai pas du tout pensé à toi à cet instant. J’aurais peut-être dû, car alors je serais partie en courant.
Mais je suis restée. J’ai même réussi à sourire, je voulais être désirable.
Lui il respirait fort. Aucun de nous ne bougeait. J’ai su par la suite qu’il avait été terriblement ému de me découvrir ainsi fragile, vulnérable et sexy.

Au bout d’une éternité ou deux, il s’est décidé. Il a commencé à déboutonner mon chemisier. 

A ma grande honte mes tétons ont pointé immédiatement, et j’ai senti mon entrejambes s’humidifier. On ne peut pas faire confiance à un corps, il y a des réactions qu’on ne maitrise pas.

Puis ses mains (si douces et délicates, pas des mains d’ouvrier, des mains de jeune homme usées seulement par la peau des femmes) ont écarté mon chemisier. Je m’attendais à ce qu’il me caresse mais non. Il a pris un de mes tétons dans sa bouche. Comme ça. Simplement. Et moi je me suis mise à gémir…

Il ne m’avait pas touchée. Juste effeuillée.

Il a descendu la fermeture de ma jupe, et l’a baissée. Il avait toujours mon sein dans sa bouche.

Il a mis ses mains sur mes fesses, les a serrées un long moment. Puis a exploré mon intimité de ses longs doigts habiles.

Toute mon intimité mon amour. Même là où tu n’as jamais voulu aller.
A un moment, je ne sais plus quand, je me suis retrouvée allongée sur le lit, gémissant, il me fouillait de ses doigts, de sa langue… j’ai dû mettre mon poing sur ma bouche pour ne pas hurler. 

Et d’un seul coup il s’est arrêté. J’ai senti le lit bouger, un courant d’air, la porte a claqué.

Il était parti. J’avais à peine entendu sa voix, je ne l’avais pas vu, je ne savais même pas à quoi il ressemblait.

Et j’étais là allongée sur le lit, toute à mon désir enfin assouvi.

Je n’ai pas retiré le bandeau tout de suite. Je me suis caressée mon amour. Jusqu’à n’en pouvoir plus. Et là enfin je pensais à toi. Tu es toujours présent quand je jouis.

Quand je me suis réveillée il faisait nuit noire. Je me suis relevée maladroitement, j’ai ôté le bandeau, cherché à tâtons l’interrupteur, allumé.
La lumière a jailli, crue, sans pitié. Dans le miroir il y avait cette femme plus toute jeune, presque nue, avec du rimmel étalé sur les joues. Et un regard halluciné. Elle était belle cette femme mon chéri. J’aurais aimé que tu la voies ainsi.



Il y avait une note sur le lit. « Vous êtes belle, douce et sucrée ».

Voilà, je ne savais même pas si je le rencontrerais de nouveau. Mais je savais que j’en avais envie, terriblement.

Parce que dans son regard que je n’avais pas croisé, sous ses mains, sous sa bouche, je m’étais sentie vivante mon amour.

Et je l’ai revu. Encore et encore. 

Et je ne regrette rien, car sans lui je serais morte comme le regard que tu me jettes aujourd’hui quand par hasard tu te laisses aller à croiser mes yeux.

Tu ne m’adresses plus la parole depuis que tu as découvert que je pouvais moi aussi aller chercher ailleurs le plaisir que tu ne sais pas me donner.
Et je ne sais même pas si tu souffres de mon infidélité par amour, ou simplement parce que j’ai offensé ta mâle fierté.

Parle-moi, mon amour, regarde-moi ! Touche-moi !
Et si tu ne le fais pas… chaque matin au réveil tu trouveras sur ton oreiller le récit de l’une de nos rencontres.

Je ne t’épargnerai rien.
Martine Désanges
17 Octobre 2013
*Tous droits réservés * 

samedi 12 octobre 2013

Toutes les guerres - Prologue



Sur mes joues les larmes coulent. Elles suivent doucement le chemin tracé par leurs ancêtres, ces rides qui sur mon visage racontent tant d’histoires déjà anciennes.

Elles coulent, douce caresse humide, et viennent mourir dans ma bouche entrouverte, ou sur mes mains immobiles. Je les laisse venir. Je les savoure, j’en avais oublié le goût, et je suis surprise de m’en apercevoir. J’ai été heureuse, après tout. Tant d’années.

Je suis venue me réfugier au salon. J’ai allumé un feu de bois, et devant moi les flammes crépitent, réchauffent mes vieux os. J’ai froid, soudain, tellement froid. Mon regard se perd dans les flammes, mon esprit divague, j’entends toutes ces voix de femmes dans ma tête. Je ne pense plus à rien, l’espace d’un instant, je les écoute.



« Je m’appelle Jeanne, j’ai 15 ans, je viens d’arriver à Paris. La Bretagne me manque… » « Je m’appelle Aline, j’ai 26 ans, je viens de m’installer à Melun avec Georges, je suis heureuse… » « Je m’appelle Mauricette, j’ai 8 ans, je viens de rencontrer Albert, et nous nous marierons, nous aurons 3 enfants, nous serons heureux… »

Ces voix des femmes qui ont fait ma vie, ces voix des femmes que je porte en moi comme autant de blessures, ces femmes qui m’ont secrètement chargée de refermer les plaies béantes qu’elles ont dû porter leur vie durant. Ces femmes qui sans le savoir m’ont condamnée au malheur, à la solitude, à prendre soin d’elles et des autres sans jamais se préoccuper de mon bonheur à moi qui n’avais rien demandé.

Moi, Martine, qui porte le poids de leurs guerres solitaires. Martine la guerrière. Du dieu Mars, le dieu de la guerre.

Aujourd’hui je ne me demande plus pourquoi sur une impulsion de dernière minute ma mère m’a donné ce prénom en lieu et place de celui qu’elle avait choisi avec son époux, mon père.

Dès ma naissance j’ai été destinée à gagner leurs guerres. Quoiqu’il en coûte. Je n’ai pas eu le choix.

J’ai allumé un grand feu dans la cheminée, je me suis servi un verre de ce vin blanc liquoreux que j’ai toujours aimé, Tariquet premières grives. Une tartine de foie gras frais sur une bonne tranche de pain de campagne, comme Philippe me l’a appris dans ma jeunesse.

Je suis bien, je n’ai plus peur. Les larmes sèchent à la chaleur des flammes.
Depuis la chambre voisine, j’entends la respiration régulière de Jean. Il s’est enfin assoupi. Je ne m’en veux pas, je sais que c’est dur pour lui, mais je suis sûre de moi.

Je me lève et pose une galette de vinyle sur ce tourne disques d’un autre siècle. J’ai toujours été attachée à mes vieux vinyles. Ils portent comme moi la trace du temps qui passe, et je goûte avec délices le bruit du diamant qui parfois craque, saute une mesure.

Les notes de Satie s’égrènent, douces, mélancoliques, elles vont si bien à mon humeur. Quatrième Gnossienne, d’abord les graves, puis, légère, la main droite qui vient contrebalancer la lente litanie du temps qui s’écoule, tristesse, gaieté, mélancolie mélangées.  Quatrième Gnossienne, toute une vie résumée sur un clavier en noires et blanches.

Jean m’en voulait tellement tout à l’heure. 

Je suis heureuse de ne pas avoir fléchi sous ses injures. Je savais que l’apaisement allait venir. Il sera triste quelques temps, et puis il oubliera. Il m’oublie déjà un jour sur deux, bientôt cet état deviendra permanent.

Nous nous sommes tant aimés. Ces années à ses côtés ont racheté toute les souffrances endurées auparavant. Comme il a été doux de partager une passion, et d’avoir le droit de la vivre ensemble au quotidien, heures intimes passées côte à côte à écrire, chacun respectant le travail de l’autre.
Un sourire s’installe sur mes lèvres, plein de tendresse.

Je revois nos après-midi ensemble. Un doute me vient, je lève les yeux vers lui et le regarde avec insistance. Il fait semblant de ne rien voir, et continue d’écrire. 

Alors j’allume une cigarette. Il a horreur de me voir fumer. Mais j’ai toujours dit que je recommencerais à 60 ans, et même lui n’a pas pu m’en empêcher.

Il tousse ostensiblement. Commence à sourire. Ne s’arrête pas d’écrire. Puis enfin il lève vers moi ses yeux si bleus. J’en oublie mes doutes, mes questions. Je me lève, je le prends par la main, et l’emmène dans la chambre. Il traine un peu des pieds, « mais mon livre… » « Il attendra chéri, il attend toujours et tu le sais bien ». Alors nous faisons l’amour comme aux premiers jours de notre rencontre. La vie est si courte, nous devons en savourer chaque instant, nous le savons tous deux.

La bouteille est vide. Je ne me souviens pas de l’avoir bue toute entière. En face de moi, les livres rougeoient à la lumière dansante des flammes qui se meurent.

Une étagère pour lui, une pour moi. Nous avons connu le bonheur d’être édités tous deux. Oh, la sienne est plus remplie que la mienne, mais j’ai toujours dit qu’il était plus talentueux.

Je me lève et en attrape un au hasard. Un roman policier. Ce n’est pas mon préféré, mais j’accepte le caprice du sort. Je l’ouvre, commence à lire. Et immédiatement les larmes coulent de nouveau, je ne m’y attendais pas.
Comme il me manque ! Comme c’est dur de le voir partir ainsi petit à petit ! Comme je voudrais qu’il puisse écrire encore, et que nos heures s’écoulent lentement à la lueur des flammes.

Je vais le voir. Il dort paisiblement. Il est si beau, avec sa chevelure épaisse, d’un blanc de neige. Mon vieillard d’amour. Pourquoi as-tu choisi de t’en aller avant moi ?

Demain je le conduirai à la maison de retraite. Tout est prêt. Il sera bien là-bas, je me suis assurée qu’il reçoive les meilleurs soins possible. Il se fera de nouveaux amis, se réinventera une vie imaginaire. J’en ferai peut être partie, comme un fantasme inassouvi.

Je ne veux pas le savoir. Ce n’est pas mon combat, je ne veux pas vivre ça.
Demain je l’emmènerai à la maison de retraite, et je le laisserai là-bas.
Je n’y retournerai pas. 

Je le lui ai annoncé tout à l’heure, et il m’a hurlé dessus. « Tu m’abandonnes ! » « je le savais, tu ne m’as jamais aimé !» « salope !» « je demande le divorce si c’est comme ça ! ». Et ça a continué jusqu’à ce qu’il s’étouffe de sa salive qui ne sait plus le chemin correct vers son œsophage. Une fois la quinte de toux passée il avait oublié. C’est l’avantage. Les colères ne durent jamais longtemps. Il sera heureux là-bas.

Moi je vais mettre la maison en vente. Et réaliser enfin mon rêve de jeunesse, aller m’installer en Irlande, courir la lande, la couvrir de mes pas lents et mélancoliques. Ecrire, encore, jusqu’à ce que la mort m’emporte.

Je n’ai plus de combats à mener, puisque je viens de perdre celui-ci. 

Au moins aurai-je gagné la guerre contre la solitude, quelques années. Au moins aurai-je réussi à vivre ma passion, mes passions. J’ai eu une vie heureuse et bien remplie, plus personne n’a besoin de moi.

Jeanne, Aline, Mauricette, vous êtes vengées, enfin apaisées.

Je m’endors dans mon fauteuil, le feu s’est éteint, je suis ivre, mais je n’ai plus froid, et j’ai sur les lèvres un sourire de bien-être.

Et dans ma tête, ces voix qui résonnent…

Martine Désanges
12 octobre 2013
*Tous droits réservés*



jeudi 10 octobre 2013

Chroniques d'après guerre - 6 - Le temps du Bonheur



Le temps vient de s’arrêter. Paris, Place de la République, en pleine fête de la musique. Dix mille spectateurs. Et au hasard d’un mouvement de foule Andréa vient de se retrouver face à face avec Fabrice.

Dix ans se sont écoulés.

D’abord Andréa a couru. Couru jusqu’à la gare, en larmes, avec une seule idée en tête, partir, tout abandonner et tout refaire, autrement.

Réinventer sa vie, ailleurs, seule, sans entraves. Elle a sauté dans un train, puis dans un autre. Et ainsi de train en train elle est arrivée en Italie, à Bergame. Elle aime cette ville à cause de la chanson de Diane Tell que Fabrice et elle chantaient ensemble, comme un rituel, avant de commencer leurs soirées câlines et coquines.

Bergame, donc. Quand elle débarque elle n’est qu’une petite française perdue, qui ne parle même pas la langue du pays. Elle enchaine petits boulots sur petits boulots. Elle pose pour des peintres, elle est belle, le feu brûle toujours dans ses yeux, elle gagne de quoi manger, et dort où elle peut, avec qui elle peut. Elle n’appartient à personne. Un jour ici, le lendemain sur le marché à dire la bonne aventure, à proposer des séances de magnétisme. 

Elle fait la fête, beaucoup, a des amis partout, elle est bien. Un jour par jeu elle emprunte un pinceau et une palette de couleurs à un ami qui venait de terminer une série de tableaux d’elle, sur le thème de l’île et du naufragé, l’île se faisant femme, jusqu’à porter un jour l’enfant du naufragé.


Et elle commence à peindre. Le ciel. Les nuages. Les couleurs du levant. Du couchant. Le soleil. Elle n’arrêtera jamais et passera sa vie la tête en l’air, quelque part entre lune et étoiles, entre rêve et réalité.

Un jour elle en a assez. Un ami part faire le tour de l’Europe en moto. Il l’embarque.

Elle disparait de nouveau.

On retrouve sa trace en Allemagne, sur le rocher de la Lorelei, au bord du Rhin, elle assiste à un festival de musique. En réalité elle cherche un moyen d’échapper à son ami motard qui devient un peu trop possessif.

C’est là qu’elle revoit Fabrice pour la première fois. Il est à la buvette, il paye son Reibekuchen et sa bière, il va relever la tête, et venir vers elle… elle se retourne et embrasse l’homme qui se trouve juste derrière elle. Fabrice passera à côté d’elle sans même soupçonner sa présence.

Elle part le soir même pour l’Espagne avec Reiner, l’homme qu’elle a embrassé.

Ils séjournent un temps à Barcelone, la ville de tous les excès, de toutes les folies. A las Ramblas enfin Andréa se trouve chez elle parmi les saltimbanques, elle retrouve sa place dans la rue, fait le clown pour le plus grand plaisir des touristes, vend des reproductions de ses toiles. Elle tombe amoureuse de Gaudi et de sa folie, de sa démesure. Ses cieux se font abstraits, biscornus, elle ne veut plus d’angles dans sa vie. 



Elle est heureuse.

Et comme chaque fois qu’elle est heureuse, elle part. 

Amsterdam l’accueille. La vie y est semblable à celle de Barcelone. Aussi surprenant que cela paraisse Andréa ne tombe jamais dans les excès de drogue ou d’alcool. Elle sait s’amuser, fume un joint ou boit une bière de temps en temps. Mais elle est libre et compte bien le rester.

Mais la vie. Garce de vie. Un matin, une lettre de sa mère. Son père malade, très. Retour en France exigé.

Andréa range sa vie de bohème et se retrouve à Paris. 

Elle parle couramment plusieurs langues étrangères, elle devient traductrice pour l’Unesco. Les relations de son père. Lui a perdu la tête, il ne la reconnaît même pas. Un AVC. Paralysie du côté gauche, aphasie, démence. 

Andréa prend son mal en patience, s’occupe de ses parents comme elle peut.
Elle tombe follement amoureuse de son chef, directeur de publications à l’Unesco. Marié, 3 enfants. Brillant. Ils passent des heures, des nuits au bureau, rien qu’à se regarder les yeux dans les yeux en se tenant la main. Elle, elle pourrait jouir rien que sous ce regard. Lui aussi. Ils se perdent dans leur passion. 

Puis viennent les vacances, Robert part en famille. Pas de nouvelles pendant 3 semaines.

A son retour, tout est fini. Il a choisi la raison, ses enfants, sa routine. La passion c’est bien, mais ça fait peur.

Elle survit. Elle continue à peindre, et passe ses dimanches au bord de la Seine, le ciel, l’eau, les nuages, les reflets. Elle rêve de liberté.

Vient ce 21 juin, Place de la République. Ils se regardent. Hypnotisés. Attirés irrésistiblement l’un vers l’autre. Andréa ne voit même pas Bérénice qui la foudroie du regard. Elle s’approche de Fabrice, lui prend la main, écrit son numéro de téléphone sur son poignet, puis tourne les talons. Ils n’ont pas échangé un mot.

Quand enfin il l’appelle, elle est en train de faire ses bagages. Son père vient de mourir, ils vont l’enterrer dans le sud de la France, et elle ne compte pas en revenir. Elle veut s’installer dans la grande maison de famille, là haut, sur la colline, et en faire une maison d’accueil pour personnes se remettant d’une dépression. Elle a l’idée d’une thérapie par la couleur, ces couleurs flamboyantes offertes par le soleil couchant, chaque soir, dans ce grand champ orienté plein ouest.



Il comprend. Il respecte.

Un mois plus tard une voiture inconnue grimpe le chemin d’accès à la maison, cahotant et haletant.

Fabrice en descend, il a juste une valise. Il ne repartira plus. Enfin, pas avant la guerre.

C’est enfin le temps de l’apaisement. Les patients vont et viennent, restent quelques jours ou quelques semaines, les saisons sont rythmées par les longues ballades du soir au couchant, les soins apportés aux malades, les repas cuisinés à tour de rôle dans l’ambiance chaleureuse qui accompagne Andréa où qu’elle aille.

Les soirées se passent devant la cheminée, au gré des envies, à chanter, lire des poèmes, raconter des histoires terrifiantes, ou refaire le monde.
Les gens du village, qui ont entendu parler des talents de guérisseuse d’Andréa, viennent à la nuit tombée, qui apportant une photo du fils trop timide, une autre venant en désespoir de cause pour venir enfin à bout de ce psoriasis qui lui gâche la vie.

Seule ombre au tableau, ils ne parviennent pas à avoir d’enfant. Alors les neveux et nièces d’Andréa viennent passer les vacances. Ils adorent cette tante un peu folle, qui ne leur interdit rien, leur apprend le flamenco et les étoiles. Ils ont avec elle  un langage secret que personne d’autre ne comprend, mélange des 5 langues qu’elle pratique, et de beaucoup de fantaisie.

Puis l’horreur survient. La guerre. Mobilisation générale. Tous les hommes valides partent pour le moyen Orient, lutter contre un ennemi invisible et pernicieux.

Fabrice est exposé à un agent chimique mortel, dès les premiers jours d’une guerre éclair qui ne durera pourtant que 3 mois.

Il est rapatrié, il n’en a que pour quelques semaines. Quelques semaines qu’ils passeront à faire l’amour passionnément, quand l’espoir est mort on ne pense plus qu’à l’instant présent, et à construire des souvenirs pour celui qui restera.

Fabrice meurt paisiblement au début de l’automne, en ce mois de novembre flamboyant. Ils se promettent un amour éternel. Jusqu’à la mort et au-delà
Début décembre, Andréa accouche prématurément d’un bébé mort né. Une petite fille. L’enfant n’a pas de jambes.

Et maintenant, après toutes ces années, elle plane. Elle s’envole irrésistiblement tandis que les médecins essayent  de la ranimer, corps meurtri, brisé en mille morceaux retrouvé en bas du vieux viaduc au petit matin. 

Elle plane au dessus de sa maison, de Paris, elle voit Joy et Roy s’éloigner dans la campagne, sous une pluie chimique.

Electroencéphalogramme plat. C’est fini. Heure du décès 15h12, le 10 octobre 2065.

A la fenêtre de la chambre d’hôpital, personne n’a vu ce petit canari moqueur qui a bien failli s’écraser contre la vitre mais a fait volte face juste à temps. Vers la vie. Vers l’avenir. Vers l’espoir.


Martine Désanges
10 Octobre 2013
*tous droits réservés*