jeudi 30 janvier 2014

Solitudes 2 - Mireille



Assise sur la cuvette des toilettes, Mireille attendait que passe son étourdissement, et que cessent ses tremblements. Elle sentait dans sa gorge et dans son ventre le feu apaisant du whisky. Elle guettait la chaleur qui ne tarderait pas à circuler dans toutes ses veines, et à lui apporter le réconfort et la chaleur nécessaires pour entamer cette nouvelle journée.

Elle tressaillit en entendant Cédric tousser. Elle ne voulait pas le croiser ce matin, elle savait que s’il sentait dans son haleine l’odeur de l’alcool il la sermonnerait de nouveau, et que quand elle rentrerait ce soir l’appartement aurait été fouillé de fond en comble, et les bouteilles vidées consciencieusement dans l’évier.

Elle ferma les yeux et réprima un sanglot. Cédric lui faisait peur. Elle savait qu’il l’aimait et s’inquiétait pour elle, mais elle redoutait tellement qu’il ne décide de quitter le foyer maternel pour aller voler de ses propres ailes. Elle n’avait que lui, elle ne pourrait pas survivre sans lui.

Machinalement, ses yeux se posèrent sur la pendulette… 8h02… elle avait le temps de boire un dernier verre pour chasser cette peur qui lui vrillait le ventre subitement. Un dernier, et tenir toute la journée. 
 
Elle ressortit sa bouteille ¾ vide et son verre de cristal de leur cachette dans la bouche d’aération, et se servit le verre salvateur. Elle l’avala d’une gorgée, pas vraiment le temps de déguster, celui là n’était pas le verre plaisir, c’était le verre courage, celui qui lui donnerait la force de tenir.
Puis elle se brossa consciencieusement les dents, vérifia que ses tremblements avaient diminué… Et se laissa retomber lourdement sur la cuvette des W.C. « Allez ma fille, allez, lève toi, tu sais qu’ils t’attendent au bureau, et au moins là bas tu ne boiras pas… ».

Elle se releva péniblement, ses jambes la portaient à peine. Sortant de la salle de bains, elle passa par la cuisine, attrapa un plat surgelé pour son repas du midi, un quignon de pain, un bout de pâté. Puis elle enfila son manteau rouge, celui qu’elle avait récupéré dans la garde robe de sa mère décédée un an auparavant, le manteau des dimanches qui lui rappelait tant sa chère disparue.

Quand elle sortit de l’appartement, elle eut le désagrément de rencontrer Mr Paul sur le palier. Il la regarda d’un air bizarre, les narines pincées, et détourna le regard d’un air gêné. Les larmes lui montèrent aux yeux. Ce mépris. C’était ce qu’il y avait de pire. Si elle en avait été capable, elle serait descendue par l’escalier plutôt que d’attendre l’ascenseur dans ces conditions… 
Mais sa phobie des escaliers le lui interdisait, ce n’était pas le moment de faire une crise, avec toutes ses absences elle était déjà en négatif pour ses congés. Elle baissa la tête, se concentrant sur le bout de ses chaussures usées. Faudrait bien qu’elle en achète de nouvelles. Faudrait, oui. Mais elle avait déjà les huissiers au cul, alors les chaussures lui feraient bien encore un hiver.

La descente des 2 étages lui sembla durer une éternité. Enfin ils arrivèrent au parking.

Elle monta en voiture et mit le contact. Attendit un instant que s’éloigne la voiture de flics qu’elle avait aperçue du coin de l’œil. Heureusement qu’elle était vigilante. Elle n’avait pas vraiment les moyens de se voir retirer son permis. Ni de payer une amende pour conduite en état d’ivresse. 
Elle redoubla de prudence et d’attention durant le trajet de 8 km qui la séparait du bureau. Une fois là il fallait encore garer la voiture en évitant le pilier. Puis reprendre un ascenseur, affronter encore ces regards accusateurs.
Enfin elle franchit la porte des bureaux de sa société. 

S’appuya un instant contre le chambranle afin de reprendre son souffle. Elle était chez elle. En sécurité avec les seuls amis qui lui restaient.

Bien sûr Evelyne était déjà là, il fallait lui faire la bise, supporter l’examen silencieux qu’elle lui faisait subir chaque matin.

Mireille aimait bien Evelyne. Elles étaient collègues depuis 20 ans, elles avaient passé tant de temps ensemble, bu tant de verres, et fait la fête. Elle savait qu’elle pouvait lui faire confiance, et c’était à elle qu’elle se confiait le plus volontiers. C’est à elle qu’elle avait enfin avoué son penchant pour l’alcool au début de l’été. 

Evelyne était au courant, et pourtant elle la regardait toujours en souriant, l’attrapait par les épaules pour lui dire bonjour, avait toujours un petit mot gentil. Mais elle la reniflait aussi. Elle le sentait bien, chaque matin. Elle évitait de croiser son regard en sortant du bureau. Pas envie de subir encore un interrogatoire.

De toute façon elle avait été très claire, elle n’irait plus voir ce psychiatre qui avait failli la faire interner de force quelques semaines auparavant. Elle les prendrait pas, ses médicaments. 
Elle, elle voulait parler de sa solitude, parler du père de Cédric qui l’avait trompée alors même qu’elle était enceinte, et qui avait détruit à jamais sa confiance en la gent masculine. 
Elle, elle voulait parler de ce père qui l’humiliait en la traitant d’incapable quand elle faisait une erreur de caisse au magasin quand elle l’aidait après l’école. 
Elle, elle voulait parler de ces 10 km qu’elle ne ferait plus jamais pour aller voir maman à la maison de retraite, et du vide immense qu’ils représentaient. Elle, elle voulait parler de ce monde du travail auquel elle ne comprenait plus rien depuis qu’on lui avait imposé de faire ses offres sur excel, sur ce truc qu’elle ne maitriserait jamais. 
Elle, elle voulait parler de ce mal-être que seul l’alcool pouvait calmer… Elle voulait crier, dire qu’elle se sentait seule, qu’elle avait besoin d’aide, qu’elle n’y arriverait jamais seule, que c’était trop difficile, trop contraignant, trop fatigant, trop, trop, trop…

Ces pensées lui pesaient sur les épaules, et elle s’affaissait au fur et à mesure qu’elle parcourait le couloir menant à son bureau, petite femme faible et tremblante. Derrière elle, elle ne vit pas Evelyne qui essuyait discrètement une larme.

Elle pensait à ce soir. Enfin pouvoir se vautrer dans son canapé, avec sa bouteille, sa seule amie désormais, ne plus se cacher, Cédric serait en déplacement et elle serait enfin libre de se faire du bien.

Mais d’abord il fallait survivre à cette journée, au regard des autres, au jugement qu’elle lisait dans les yeux de Ghislaine, à la compassion qui adoucissait les traits de la sévère Amélia.

Survivre au travail qui s’amoncelait, aux clients qui réclamaient leurs offres, à ce chef qui la harcelait parce qu’elle ne tenait pas le rythme.

Alors Mireille se mit en mode absent, et commença à décortiquer ses mails, faisant machinalement défiler les lignes sur son écran…

Enfin vint l’heure du déjeuner.

A midi pile, elle se leva comme mue par un ressort, et alla s’enfermer dans la cuisine pour y faire réchauffer son plat et manger seule, à l’abri des regards de ses collègues.

Elle tremblait tellement que le plat lui échappa des mains. Ca lui arrivait souvent. Au bout de quelques heures de sobriété, le manque se faisait sentir, et ses mains étaient agitées de tremblements irrépressibles.

Elle se pencha en avant pour réparer ses bêtises. Perdit l’équilibre. Tomba lourdement, se cognant la tête contre le pied de la table. Perdit connaissance.

Autour d’elle, la ruche bruissait des pas de ses collègues, l’imprimante se déchaina, crachant des copies à n’en plus finir.

Personne ne la vit, personne ne la chercha.

A 12h30, voulant à son tour prendre son repas, Evelyne trouva Mireille baignant dans une mare de sang et de vomi.

Elle avait l’air serein. Elle ne tremblerait plus.

Martine Désanges
30 Janvier 2014
*Tous droits réservés*

mercredi 29 janvier 2014

Solitudes 1 - Roger



Ce furent les grésillements de la radio qui le tirèrent de sa torpeur.

Décontenancé, il se passa vigoureusement les mains sur les yeux, et se massa les tempes pour tenter de revenir à une pleine conscience.

Il était parti si loin. Bien sûr, ça n’aurait pas été pareil s’il avait eu quelqu’un à qui parler.

Au bout de quelques instants, rassemblant ses forces et son courage, il se leva, débarrassa son bol vide, ses couverts, son verre. Il mit le tout dans l’évier.

« Je ferai la vaisselle demain. »

Puis il reboucha la bouteille de bourgogne qu’il avait entamée pour son repas, et la rangea consciencieusement sur le petit meuble à côté du frigo.

« Faudra que je pense à la vider dans le vinaigrier si je la termine pas demain soir. »

Il était fatigué, et n’avait pas vraiment envie de faire le tour de sa petite maison de ville pour fermer tous les volets. Néanmoins il prit sur lui. 

« Quand il faut il faut, c’est ce que m’a appris maman, elle ne serait pas tranquille si je laissais les volets ouverts. Et puis je m’en voudrais de me faire cambrioler juste par négligence. »

Il n’y avait rien à voler chez lui pourtant. Son poste de radio commençait à se faire vieux, et pourtant il préférait l’utiliser plutôt que de regarder la télé. Sa nouvelle télé couleurs, oui, ça c’était un truc qu’on pourrait lui voler. Et la collection de 78 tours que lui avait léguée Tonton François.

Cette tâche barbante effectuée, il monta le petit escalier qui menait à sa chambre et à la salle de bains mansardée.

Il restait ces volets là à fermer. Mais d’abord il ouvrit en grand la fenêtre, alluma une gitane maïs, la cigarette plaisir, celle qu’il s’accordait chaque soir avant de se coucher. 
Il tira sur le cylindre jaune avec délectation, savourant cette sensation de plaisir intense, la fumée qui envahissait doucement ses poumons. Il retint un instant sa respiration, par habitude, histoire de s’intoxiquer pour de bon. Puis laissa la fumée s’évader par le nez, dans une longue expiration. Bordel que c’était bon.
Il en mourrait, sûrement. Mais de ça ou d’autre chose, quelle importance ?

D’une pichenette il envoya le mégot voler de l’autre côté de la rue.
Il entendait déjà la voix perçante de Madame Gaudin, le lendemain matin « ce salopiaud, y pourrait mettre ses mégots à la poubelle ! », et il ne put retenir un ricanement. Cette vieille sorcière, qu’elle lui foute la paix !

Machinalement il porta ses doigts à ses narines, pour respirer une dernière fois l’odeur forte du tabac incrustée dans sa chair. 

Puis il ferma les volets, laissa la fenêtre ouverte « faut dormir la fenêtre ouverte » disait maman, et commença à se déshabiller.

Il déboutonna un par un les boutons de sa chemise de flanelle, fit passer les bretelles par-dessus ses épaules, et enfin retira la chemise, qu’il rangea soigneusement sur son valet. 

Puis, les bretelles pendantes, en tricot de corps, il passa à la salle de bains pour se brosser les dents.

Il se regarda dans le miroir sans complaisance. « C’que t’es moche. Tu t’laisses aller, regarde moi ce double menton, ce front dégarni, ces dents jaunies. Pas étonnant que Suzanne ait préféré partir. T’es vieux, t’es moche, tu sais rien faire de tes 10 doigts. Pauvre type… »

Son examen terminé, il se retourna, souleva le battant des toilettes, et se prépara à pisser. La douleur le prit par surprise. Une violente brûlure qui rapidement rayonna dans tout son bassin et ses reins. Il ne put réprimer un cri. « Merde, mais qu’est ce que j’ai fait encore !? », et dût s’appuyer contre le mur le temps de reprendre ses esprits.

Quand il ouvrit les yeux il avait la joue contre le carrelage de la salle de bains, et il était coincé entre les chiottes et le lavabo, le pantalon sur les chevilles, le cul à l’air. Il avait froid et se demanda ce qu’il faisait dans cette attitude ridicule. Ah oui, la douleur, fulgurante, insupportable. Il n’osait pas bouger.

Il resta un moment ainsi, faisant mentalement le tour de ses abattis, essayant de remuer les doigts, les poignets, les pieds, les genoux, le cou… Tout semblait en ordre. S’armant de courage, il entreprit de se relever doucement. Il se retrouva assis sur le sol, le cœur battant. 
Ça avait l’air d’aller. D’un battement de pieds il se débarrassa de son froc, et, prenant appui sur les toilettes et sur le lavabo, il se redressa sur ses jambes. 

La douleur avait disparu. Plus de peur que de mal. Mais il faudrait quand même qu’il pense à en parler à Gautier lors de sa prochaine consultation.

Machinalement, il ramassa et plia son pantalon, puis se mit enfin au lit. Il regarda l’heure. Il était resté 10 mn dans la salle de bains. Donc peut être 3 mn inconscient, à tout casser.

Il régla son réveil sur 6h du matin, grosse journée demain, il devait aller rencontrer un client à Paris et prévoyait de prendre la micheline de 7h04.

Il sombra dans un sommeil sans rêve.

Roger n’alla pas tout de suite consulter son médecin de famille.

Il y avait trop à faire. Jamais de répit. Les endives demandaient beaucoup de soin, et puis il fallait préparer la terre pour le printemps, tout retourner pour venir à bout des mauvaises herbes, aérer, et être prêt en temps et en heure pour les semailles.

Son jardin n’était pas bien grand, mais il était sa fierté, il aimait à y passer ses après midis, bêchant, suant, s’activant… Ne pas réfléchir surtout, ne pas penser au vide de sa vie depuis que Sa Suzanne l’avait quitté.

De temps à autres, il allait rendre visite à son cousin Maurice. Au volant de sa vieille Ami 6 il traversait la Seine-et-Marne, de Dammarie à Claye-Souilly. Il y restait tout le week-end, il était toujours si bien reçu. Les journées  se passaient à table, à savourer la délicieuse cuisine de Rose, à échanger des souvenirs d’enfance, des souvenirs de jeunesse. Et puis il y avait Evelyne, sa filleule, qu’il aimait comme sa propre fille. Cette fille que Suzanne avait fait passer, un soir d’hiver, parce qu’il ne se sentait pas près pour être père. Cette fille morte sans être née, qui finalement les avait séparés.

A cette pensée il serrait la petite Evelyne dans ses bras, et lui faisait un  bisou sur la joue. Il n’avait qu’elle. Il passait le plus de temps possible avec elle, lui expliquant comment il cultivait ses endives, et imaginant tout ce qu’il allait planter dans son jardin. A l’été il lui amènerait un bouquet de dahlias.

L’été fit place à l’automne. Roger finit par s’apercevoir qu’il pissait de moins en moins souvent. Faut dire que ça le brûlait. Il se décida à aller voir le docteur Gautier.

« Ouhlà mon vieux Roger  qu’est ce qu’il t’arrive ? Monte un peu sur la balance, dis voir, on dirait que t’as sacrément maigri ! »

En un an il avait perdu 17 kg. Pourtant il n’avait pas changé son régime alimentaire.

Oui c’est vrai ses pantalons étaient un peu plus larges, ses chemises tiraient moins sur le ventre.

« Bon, mon gars, je suis inquiet là, je vais te faire passer des examens en urgence, ça va pas du tout, t’aurais dû venir me voir depuis longtemps.»

Oui, mais il y avait la routine, le jardin, et puis pas vraiment envie de savoir.
Roger fut hospitalisé le lendemain soir. Insuffisance rénale. Dans la nuit ses reins s’arrêtaient de fonctionner. On le mit sous dialyse.

Ses cousins, prévenus par l’hôpital, vinrent lui rendre visite dans la semaine. Maurice était là, avec Rose bien sûr, Jean-Louis et Marianne aussi. Ils passèrent l’après midi ensemble, comme si de rien n’était, ils jouèrent aux cartes, échangèrent des nouvelles et des blagues.

En partant, Jean-Louis et Maurice demandèrent au médecin ce qu’il en était. Oui ils avaient le droit, ils étaient sa famille la plus proche.

Roger était en train de mourir. Cancer généralisé. 

« Si d’autres proches veulent le voir, ils feraient bien de se dépêcher ». 

Maurice et Rose revinrent la semaine suivante. Seuls. Evelyne avait trop de devoirs et n’avait pas pu venir. Il faut dire qu’ils n’avaient pas osé lui dire à quel point l’état de son parrain était grave.

« Vous avez eu raison, elle viendra une autre fois, faut la laisser profiter de sa jeunesse, la gamine ».

Il n’y a pas eu de prochaine fois. Roger est mort le week-end suivant, à tout juste 55 ans, emporté par sa négligence.  Il n’a jamais pu sortir de terre ses géraniums pour les remettre à la cave.

Moi j’ai passé une bonne partie de ma vie à culpabiliser de ne pas être allée le voir ce jour là. Roger le timide, Roger l’adorable, toujours souriant. Je n’ai jamais su quelle était sa souffrance, pourquoi il était seul, s’il aimait ça, ce qu’il faisait de ses soirées.

Bien des années plus tard je suis allée sur sa tombe, à Dammarie-Les-Lys (petite, je croyais que c’était Dame Marie l’Hélice). J’y ai planté un petit rosier blanc. Dans la terre du rosier, une lettre. Ma lettre à Roger, mon premier disparu, ma première étoile au firmament des regrets.

Je lui disais que je l’aimais.

Martine Désanges
29 Janvier 2014
*Tous droits réservés*

mercredi 22 janvier 2014

Je t'appelais Boubou



Je pense souvent à toi tu sais. 

Tu avais quoi… 15 ou 16 ans ? Tu faisais le pitre à longueur de journée. Tu étais le cancre, l’amuseur. Tu avais ta cour. Dont je faisais partie. Enfin non, je veux croire qu’il y avait entre nous plus qu’un rapport d’admiration. Nous étions amis, je crois.

Même en dehors de l’école, nous passions tant de temps ensemble. Chez toi, à jouer au tennis sur la télévision, ah le souvenir de ces premiers jeux vidéo en noir et blanc, de nos crises de fou rires, de nos discussions aussi. Sur la vie, sur les chiens, sur les autres.




Tu étais mon ami, je t’appelais Boubou, j’avais 3 ans de moins que toi, j’entrais à peine dans l’adolescence et d’en bas, du haut de mes 12 ans, je te regardais vivre. 

C’est toi qui m’as appris à faire la bombe, à la piscine. Toi tu n’avais aucun jugement sur mon corps d’enfant maladroit, mal adapté, mal vu par les autres.

Tu étais différent et tu as accepté ma différence. Nous étions trois, toi le gros rigolo, Stéfan le petit ténébreux, et moi, Martine, la grosse, première de la classe.

Hey, mais c’est à cause de toi que je me suis fait virer du cours de maths en 4ème. Parce que tu me faisais rire. Tu vois, finalement tu as influencé ma vie jusqu’à aujourd’hui, 35 ans plus tard, c’est à toi que je dois ma vocation de littéraire. On va dire ça, oui. Parce que ça me fait plaisir.

En cours d’allemand, nous aurions pu être en compétition, mais non, tu le parlais couramment et ne t’en es jamais vanté, ça t’a juste servi à poursuivre sans encombre tes études qui te portaient vers l’aide à autrui.

Et puis il y a eu cette fois où nous chahutions dans les couloirs, nous nous pourchassions je crois, et tu es devenu blanc, tu ne pouvais plus respirer. Le diagnostic est tombé quelques jours plus tard, tu avais le cœur à l’envers, tu ne devais plus courir, tu devais mener une vie sage, sans excès, sans efforts.

Tu étais mon compagnon de théâtre, ton talent inné t’avait valu un rôle dans « les joyeuses commères de Windsor », et nous apprenions notre texte ensemble. Il me semble même que tu fais partie de ceux à qui j’avais tricoté une écharpe, dans ma folie créatrice si peu inspirée.

Nous prenions soin l’un de l’autre, alors. Ça doit être ça l’amitié.

A la fin de l’année scolaire, nous sommes partis en vacances, chacun de notre côté, insouciants de ce que nous réservait l’avenir.

L’année suivante nous n’étions plus dans la même classe et petit à petit nous nous sommes éloignés. Et puis je ne parlais plus à Stéfan, qui avait eu la bêtise de devenir mon premier amour, mon premier baiser, mon premier chagrin.

Même au théâtre tu n’étais plus là, tu participais à la pièce montée par ton prof de français, tandis que moi je demeurais fidèle aux midis animés par notre joyeux Rani. Pourtant j’aurais tant eu besoin de toi pour me défendre face aux quolibets de ces ados méchants, prêts à fondre de toute la force de leurs griffes acérées sur ceux qui ne leur ressemblaient pas.

Tu m’as manqué cette année là Boubou, j’avais d’autres amis, certes, mais tu sais comment ça s’est terminé. J’ai été rejetée une fois de plus. Je crois que je n’avais pas compris qu’on ne dit pas non à un homme qui vous aime, sous peine d’être jugée, dénigrée, moquée. Je vais te faire une confidence, je crois que je n’ai toujours pas compris, et que je continue à choisir celui qui me rejettera plutôt que celui qui m’aimera.

Et puis nous nous sommes retrouvés ! Il y a eu le lycée, et le bus que nous prenions tous deux à 7h pour avoir le temps d’aller prendre un café au St Rémy, jouer au flipper et fumer des cigarettes en cachette. Nous faisions partie des grands. Enfin toi, moi j’étais encore gamine, même si à 14 ans je croyais tout savoir de la vie.

Je te regardais vivre, encore, tandis que moi je ne faisais qu’observer, mal à l’aise dans ce corps, mal à l’aise dans cette vie, que je tentais de brûler et de noyer dans l’alcool. Je voulais faire comme les grands, je t’admirais, nous n’étions plus vraiment amis, je n’aimais pas les tiens et tu aimais un peu trop les miennes. Compagnons de route, tout au plus.

C’est à peu près là que nous nous sommes perdus de vue. Tu as quitté Moissan, tu es parti en section technique, plus proche de tes envies.
J’ai su que tu menais une vie dissolue, de loin, j’entendais parler de toi. Je ne pense pas que tu entendais parler de moi.



Je suis partie à la Fac, en résidence universitaire, à Nanterre. Une toute nouvelle vie commençait pour moi. D’observatrice je suis devenue actrice. Ma vie a basculé. Je te raconterai, un jour, si tu veux.

Puis il y a eu ce mois de décembre. Je t’ai aperçu sur le quai du RER à la Défense. Mon cœur a fait un bond, peut être s’est il arrêté un instant. Le train est reparti, je t’ai laissé sur ce quai, l’esprit et le cœur pleins de toi.
Quand je suis rentrée chez mes parents ce week end là, mon père m’a accueillie le visage sérieux.

« - Martine, tu te souviens de Guillaume Boukobza ?

- Ouiiii justement je crois l’avoir vu sur le quai du RER cette semaine !

- Martine, ce n’est pas possible. Je suis désolé, il est mort, il a été enterré cette semaine. »

Et puis ma sœur m’a raconté. Tu étais en train de faire la fête. Alcool et cigarettes, c’est ça une vie sage ? Tu t’es senti mal, tu t’es enfermé dans les toilettes. Et tu es mort là, tout seul. Crise cardiaque. A 20 ans. Tu as vécu vite, fort, peu. Je t’en veux un peu, tu ne sais pas ce que tu as raté.



J’avais envie de t’écrire depuis hier, parce que tu es le premier de mes amis à m’avoir quittée pour toujours, et qu’hier soir j’en évoquais un autre. Et puis là forcément je repense à Pascal parti bêtement l’année dernière, et les larmes coulent. J’avais envie de te dire que 20 ans c’est trop tôt pour tout lâcher, et que tu es toujours dans mon cœur. Avec ta manette de jeux vidéo et tes yeux bleus pleins de rêve et pleins de rires.

La vie c’est pas juste, c’est pas une récompense. C’est un truc qui va qui vient, certains meurent à 20 ans, d’autres à 99 ans, et chaque fois ça fait aussi mal à ceux qui restent. 

La vie c’est pas juste, mais comme dirait l’autre je vais me resservir un peu, en reprendre une part que je boirai à votre santé, mes disparus, autant d’étoiles dans le ciel de ma vie.