Assise sur la cuvette des toilettes, Mireille attendait
que passe son étourdissement, et que cessent ses tremblements. Elle sentait dans
sa gorge et dans son ventre le feu apaisant du whisky. Elle guettait la chaleur
qui ne tarderait pas à circuler dans toutes ses veines, et à lui apporter le
réconfort et la chaleur nécessaires pour entamer cette nouvelle journée.
Elle tressaillit en entendant Cédric tousser. Elle ne
voulait pas le croiser ce matin, elle savait que s’il sentait dans son haleine
l’odeur de l’alcool il la sermonnerait de nouveau, et que quand elle rentrerait
ce soir l’appartement aurait été fouillé de fond en comble, et les bouteilles
vidées consciencieusement dans l’évier.
Elle ferma les yeux et réprima un sanglot. Cédric lui
faisait peur. Elle savait qu’il l’aimait et s’inquiétait pour elle, mais elle
redoutait tellement qu’il ne décide de quitter le foyer maternel pour aller
voler de ses propres ailes. Elle n’avait que lui, elle ne pourrait pas survivre
sans lui.
Machinalement, ses yeux se posèrent sur la pendulette…
8h02… elle avait le temps de boire un dernier verre pour chasser cette peur qui
lui vrillait le ventre subitement. Un dernier, et tenir toute la journée.
Elle ressortit sa bouteille ¾ vide et son verre de
cristal de leur cachette dans la bouche d’aération, et se servit le verre
salvateur. Elle l’avala d’une gorgée, pas vraiment le temps de déguster, celui
là n’était pas le verre plaisir, c’était le verre courage, celui qui lui
donnerait la force de tenir.
Puis elle se brossa consciencieusement les dents,
vérifia que ses tremblements avaient diminué… Et se laissa retomber lourdement
sur la cuvette des W.C. « Allez ma fille, allez, lève toi, tu sais qu’ils
t’attendent au bureau, et au moins là bas tu ne boiras pas… ».
Elle se releva péniblement, ses jambes la portaient à
peine. Sortant de la salle de bains, elle passa par la cuisine, attrapa un plat
surgelé pour son repas du midi, un quignon de pain, un bout de pâté. Puis elle
enfila son manteau rouge, celui qu’elle avait récupéré dans la garde robe de sa
mère décédée un an auparavant, le manteau des dimanches qui lui rappelait tant
sa chère disparue.
Quand elle sortit de l’appartement, elle eut le
désagrément de rencontrer Mr Paul sur le palier. Il la regarda d’un air
bizarre, les narines pincées, et détourna le regard d’un air gêné. Les larmes
lui montèrent aux yeux. Ce mépris. C’était ce qu’il y avait de pire. Si elle en
avait été capable, elle serait descendue par l’escalier plutôt que d’attendre
l’ascenseur dans ces conditions…
Mais sa phobie des escaliers le lui
interdisait, ce n’était pas le moment de faire une crise, avec toutes ses
absences elle était déjà en négatif pour ses congés. Elle baissa la tête, se
concentrant sur le bout de ses chaussures usées. Faudrait bien qu’elle en
achète de nouvelles. Faudrait, oui. Mais elle avait déjà les huissiers au cul, alors
les chaussures lui feraient bien encore un hiver.
La descente des 2 étages lui sembla durer une éternité.
Enfin ils arrivèrent au parking.
Elle monta en voiture et mit le contact. Attendit un
instant que s’éloigne la voiture de flics qu’elle avait aperçue du coin de l’œil.
Heureusement qu’elle était vigilante. Elle n’avait pas vraiment les moyens de
se voir retirer son permis. Ni de payer une amende pour conduite en état d’ivresse.
Elle redoubla de prudence et d’attention durant le trajet de 8 km qui la
séparait du bureau. Une fois là il fallait encore garer la voiture en évitant
le pilier. Puis reprendre un ascenseur, affronter encore ces regards
accusateurs.
Enfin elle franchit la porte des bureaux de sa société.
S’appuya un instant contre le chambranle afin de reprendre son souffle. Elle
était chez elle. En sécurité avec les seuls amis qui lui restaient.
Bien sûr Evelyne était déjà là, il fallait lui faire la
bise, supporter l’examen silencieux qu’elle lui faisait subir chaque matin.
Mireille aimait bien Evelyne. Elles étaient collègues
depuis 20 ans, elles avaient passé tant de temps ensemble, bu tant de verres, et
fait la fête. Elle savait qu’elle pouvait lui faire confiance, et c’était à
elle qu’elle se confiait le plus volontiers. C’est à elle qu’elle avait enfin
avoué son penchant pour l’alcool au début de l’été.
Evelyne était au courant, et pourtant elle la
regardait toujours en souriant, l’attrapait par les épaules pour lui dire
bonjour, avait toujours un petit mot gentil. Mais elle la reniflait aussi. Elle
le sentait bien, chaque matin. Elle évitait de croiser son regard en sortant du
bureau. Pas envie de subir encore un interrogatoire.
De toute façon elle avait été très claire, elle n’irait
plus voir ce psychiatre qui avait failli la faire interner de force quelques
semaines auparavant. Elle les prendrait pas, ses médicaments.
Elle, elle voulait
parler de sa solitude, parler du père de Cédric qui l’avait trompée alors même
qu’elle était enceinte, et qui avait détruit à jamais sa confiance en la gent
masculine.
Elle, elle voulait parler de ce père qui l’humiliait en la traitant
d’incapable quand elle faisait une erreur de caisse au magasin quand elle l’aidait
après l’école.
Elle, elle voulait parler de ces 10 km qu’elle ne ferait plus
jamais pour aller voir maman à la maison de retraite, et du vide immense qu’ils
représentaient. Elle, elle voulait parler de ce monde du travail auquel elle ne
comprenait plus rien depuis qu’on lui avait imposé de faire ses offres sur
excel, sur ce truc qu’elle ne maitriserait jamais.
Elle, elle voulait parler de
ce mal-être que seul l’alcool pouvait calmer… Elle voulait crier, dire qu’elle
se sentait seule, qu’elle avait besoin d’aide, qu’elle n’y arriverait jamais
seule, que c’était trop difficile, trop contraignant, trop fatigant, trop,
trop, trop…
Ces pensées lui pesaient sur les épaules, et elle s’affaissait
au fur et à mesure qu’elle parcourait le couloir menant à son bureau, petite
femme faible et tremblante. Derrière elle, elle ne vit pas Evelyne qui essuyait
discrètement une larme.
Elle pensait à ce soir. Enfin pouvoir se vautrer dans
son canapé, avec sa bouteille, sa seule amie désormais, ne plus se cacher,
Cédric serait en déplacement et elle serait enfin libre de se faire du bien.
Mais d’abord il fallait survivre à cette journée, au
regard des autres, au jugement qu’elle lisait dans les yeux de Ghislaine, à la
compassion qui adoucissait les traits de la sévère Amélia.
Survivre au travail qui s’amoncelait, aux clients qui
réclamaient leurs offres, à ce chef qui la harcelait parce qu’elle ne tenait
pas le rythme.
Alors Mireille se mit en mode absent, et commença à
décortiquer ses mails, faisant machinalement défiler les lignes sur son écran…
Enfin vint l’heure du déjeuner.
A midi pile, elle se leva comme mue par un ressort, et
alla s’enfermer dans la cuisine pour y faire réchauffer son plat et manger
seule, à l’abri des regards de ses collègues.
Elle tremblait tellement que le plat lui échappa des
mains. Ca lui arrivait souvent. Au bout de quelques heures de sobriété, le
manque se faisait sentir, et ses mains étaient agitées de tremblements
irrépressibles.
Elle se pencha en avant pour réparer ses bêtises.
Perdit l’équilibre. Tomba lourdement, se cognant la tête contre le pied de la
table. Perdit connaissance.
Autour d’elle, la ruche bruissait des pas de ses
collègues, l’imprimante se déchaina, crachant des copies à n’en plus finir.
Personne ne la vit, personne ne la chercha.
A 12h30, voulant à son tour prendre son repas, Evelyne
trouva Mireille baignant dans une mare de sang et de vomi.
Elle avait l’air serein. Elle ne tremblerait plus.
Martine Désanges
30 Janvier 2014
*Tous droits réservés*


