mercredi 27 novembre 2013

Autumn Leaves


Allongée dans la pénombre, dans cette maison qui fut le rêve de mes parents, je songe à ce futur imparfait qui veut me voler mon passé.

Ce matin, toute de noir vêtue, j’ai accompagné maman à sa dernière demeure.

J’étais seule bien sûr, il y a si longtemps que tout le monde nous a tourné le dos. Peur de la différence, indifférence, manque de temps. Peur de la folie, cette maladie qui repousse tous ceux qu’elle aime, cette malédiction qui noie dans l’oubli et dans la haine tout ce qu’il y a de beau dans une personne.

Au crématorium malgré tout, j’ai tenu à lui lire ce texte que j’avais écrit pour elle, pour lui dire une dernière fois que je l’aimais de tout mon cœur, et qu’en dépit de ce que la vie et la maladie nous avaient pris, elle resterait à jamais présente en mon souvenir, elle qui m’a tout donné avant de tout me reprendre.

Je ne savais pas quelles musiques elle aimait. Mais je me suis souvenue que lorsque j’étais petite elle chantait « Autumn leaves » à chaque repas de famille, de sa voix tremblotante fragile et mal assurée, tellement émouvante.
C’est donc au son d’Edith Piaf qu’elle est partie doucement. 

Je n’ai pas pleuré. Je souriais car je la voyais, blonde et porcelaine, cette petite anglaise que j’avais appelée maman. Elle me regardait, et me murmurait à l’oreille des mots de réconfort, qu’elle était heureuse de nouveau, qu’elle avait retrouvé son amour, et qu’à eux deux ils prendraient grand soin de mon petit Antoine, mon bébé mort avant d’avoir pu aimer la vie.

Ma main tremblante a lâché sur le cercueil cette ultime rose rouge, comme une larme de sang qui jamais ne s’évaporerait.

Et puis je suis repartie. J’ai dû faire tout le chemin dans le brouillard, mais en arrivant j’ai eu le plaisir de voir que la maison émergeait de cette bouillie grise, et que le soleil réchauffait ses vieux murs lézardés.

Je me suis attardée à l’extérieur, irrésistiblement attirée par ce vieux banc que j’avais toujours connu, et pensant à toutes les culottes qu’il avait usées.

Le pantalon de toile de pépé, retenu par ses bretelles, agrafé aux chevilles par des pinces  pour qu’il ne se prenne pas dans la chaine de l’antique bicyclette.

Le pépé revenant au petit matin de la ferme, arborant fièrement son pot de lait frais. Chaque fois il s’arrêtait, rangeait le vélo puis s’asseyait sur le banc pour fumer une de ses gitanes maïs.

Je venais m’asseoir à côté de lui et l’écoutais me raconter la vie de cette bourgogne qui l’avait vu naître, me raconter ses coutas et ses coutignas, l’alambic et le tilleul qui séchait dans la chambre du bas.

Le pantalon de velours de papa, tout râpé aux fesses, avec son feu de plancher. Papa avec son marcel et son béret, buvant à la bouteille le vin rouge produit par son ami Gigi, riant de voir sa trogne si rouge. Papa titubant jusqu’au banc et s’endormant dessus en plein soleil, puis s’éveillant en sursaut, assailli de bisous par sa Daphné. 

Papa la renversant sur le banc et l’embrassant à pleine bouche, et elle riant, et criant « Darling, no, pas devant la kid, c’est shocking ! », et m’enjoignant de me retourner pour ne pas voir ça.

Moi enfin, et mes robes à fleurs, allaitant Antoine, l’enfant du bonheur, tandis qu’Henry me faisait des bisous dans le cou. Daphné, au loin, taillait ses rosiers…

La roseraie… j’ai levé les yeux pour vérifier, mais non, elle n’existe plus. Ce n’est plus qu’un espace sans vie, un carré de terre où plus rien ne pousse. En perdant la tête, Daphné a perdu le goût de tout, et les couleurs lui sont devenues insupportables. Elle a vécu une fin de vie en noir et blanc.

Et pourtant… comme elle chérissait ses Pullman Orient Express, ses Arielle Dombasle et autres Pierre de Ronsard. De ses mains délicates elle ôtait les roses flétries, puis taillait avec précision, un œil, deux yeux, pour s’assurer de multiples floraisons au cours de la saison. Et chaque soir nous faisions l’inventaire, respirions le parfum des roses anciennes, prenions des photographies à n’en plus finir, en prévision des hivers sans fleurs.

Le jardin aujourd’hui n’est pas vilain, mais il n’y a plus de fleurs, juste des arbres, ce hêtre majestueux qui abrita mes jeux d’enfant et les aventures de mes poupées, ce bouleau aux taches blanches qui m’intriguaient tant, et dont j’ai si souvent arraché les écorces pour en faire d’éphémères radeaux, et les chênes millénaires qui au souffle du vent me confiaient des histoires venues de l’autre côté de la terre.

Des sanglots montent à ma gorge, et éclatent en un râle animal, puis en un hurlement de femme blessée.

Comment tant de beauté, tant de joies de vivre ont-elles pu ainsi s’envoler pour ne laisser que la tristesse et la désolation ?

J’entends les rires d’Antoine. Mon tout petit, mon adoré, qui court après ce ballon qu’Henry lui a ramené d’Angleterre au terme de son dernier voyage.

Je tourne la tête un instant pour verser l’eau bouillante sur les feuilles de thé et de menthe fraiche. Nous sommes si bien en cette fin d’après midi, quiétude familiale des jours d’été qui coulent lentement et sereinement.

Un crissement de pneus sur le gravier, le bruit d’un choc mou, le hurlement d’un homme. Une portière claque, des pas se précipitent, Daphné qui hurle à son tour et s’écroule… je lève les yeux et découvre cette scène qui à jamais hantera mes jours et mes nuits.

Antoine git au sol, son petit corps sans vie mutilé par les roues de l’énorme 4x4 de Daphné, sa dernière folie. Henry à terre, hagard, berçant désespérément son fils, criant, ne voulant croire à l’horreur. Daphné, les yeux révulsés, encore plus blanche que d’habitude.

Je me suis précipitée, je pleurais, je hurlais, je ne voyais que des taches rouges, j’ai repoussé tout le monde, voulu faire du bouche à bouche à Antoine, ce n’était pas possible, non, pas mon enfant… 

Je ne sais pas comment j’ai survécu. Les années suivantes ont été un long cauchemar, une suite de dépressions, de crises de larmes interminables, de maisons de repos, de tentatives de suicide, d’asiles psychiatriques, de somnifères et de spécialistes en tous genres.

Et puis la vie a repris ses droits. Henry était reparti vivre en Angleterre. Il a bien fallu que j’accepte de m’occuper de Daphné, devenue folle de douleur et de culpabilité.

Deux ans de silence et d’aliments blancs. 

Et la libération, enfin, jeudi dernier. Désormais Je peux faire ce que je veux, plus personne ne compte sur moi. 

Je peux enfin réaliser mon rêve, faire revivre cette maison, la remplir à nouveau de rires d’enfants et d’odeurs de tartes tatin et de feux de bois.

Ou me laisser mourir sur ce lit. 

Je déciderai demain.

Joy 3.0
27 Novembre 2013
*Tous droits réservés *



lundi 25 novembre 2013

Chroniques d'après guerre - 8 - La maison sur la colline



La première fois, elle m’est apparue en rêve. C’était peu de temps après l’histoire avec Tom.

Une femme étrange, pas vraiment belle, âgée déjà, toute fripée, des cheveux d’un noir de jais coupés très courts. Ce qui frappait c’était ses yeux. Je serais incapable pourtant de dire de quelle couleur ils étaient. Mais ses yeux… ils vous transperçaient, on avait l’impression que d’un seul regard elle savait tout de vous…

Je l’ai aimée tout de suite. J’ai eu envie de la suivre. De la connaître. Mon esprit s’est fait canari, et je l’ai suivie, elle le corbeau messagère de mort. En un instant nous étions déjà loin de la ville, nous survolions la campagne. Je me sentais bien. En sécurité. Nous nous jouions des vents et des courants contraires, nous laissions porter par les orages, traversions les nuages en riant. 



Auprès d’elle j’avais chaud, mon cœur explosait de bonheur, j’étais toute puissante. J’avais oublié ma condition de pute, les humiliations, les morsures de la vie. J’avais envie de me blottir sous son aile. De temps à autre elle se retournait et me jetait un regard complice et encourageant.

Au bout de ce qui me sembla une seconde à peine, ou peut être toute une vie, nous nous posâmes au faîte de cette grande bâtisse ocre et rouge. 

Nous dominions la lande pluvieuse. Depuis la maison courait un petit chemin rocailleux, long d’un kilomètre ou deux, qui débouchait sur une route étroite et sinueuse. Au loin, je distinguai un village perdu dans une boucle de la rivière. La route semblait s’y arrêter en cul-de-sac. Était ce vraiment une impasse, ou une illusion d’optique ? Lorsque mes yeux se portèrent sur lui, je fus parcourue d’un frisson de haine irrépressible, inexplicable.

A ma gauche, à quelques kilomètres, un viaduc traversait la roche, sa simple vue me glaçait de peur, j’entrevoyais les destins tragiques qu’il avait dû voir passer entre ses jambes démesurées.

Je frissonnais. J’avais envie de repartir, cet endroit était aussi déplaisant qu’attirant. Puis je croisai le regard d’Andréa. De nouveau la chaleur de son affection m’envahit. 

Tout se troubla, et je m’éveillai en sursaut. Mon lit était trempé de sueur, je ne savais plus où j’étais. Mais je savais que je devais coûte que coûte me rendre là bas, dans cette maison qui était mon héritage. Loin d’elle plus de survie.

Nous sommes partis le soir même, le temps de faire notre valise, de résilier le bail de l’appartement de la Défense, de prendre un billet de train.
Le train. Rien que ça, ça me faisait rêver. Je n’avais jamais quitté Paris, le train, c’était déjà la grande aventure. Et euh en fait c’était plutôt drôle de voir la gueule des gens quand Roy leur demandait de l’aider avec le fauteuil.
Nous nous sommes amusés comme des petits fous durant toute la durée du voyage.

Je revivais. Je voyais du monde, et pas seulement des hommes venus tirer leur coup avec l’infirme du 18ème étage. A chaque arrêt des gens montaient tandis que les précédents descendaient. Et à chaque fois nous inventions une histoire différente.

J’avais eu les jambes coupées lors d’un accident de voiture qui avait vu la mort de nos parents. Et, héritiers des seigneurs cathares, nous partions, en pèlerinage sur les traces de notre famille.

Ou bien mon amputation était due à un séjour prolongé dans un glacier lors d’une expédition dans la cordillère des Andes. Oui, oui, nous étions un couple d’explorateurs, et nous avions beaucoup voyagé.

Nous étions de jeunes mariés en voyage de noce. 

Surtout nous nous aimions enfin au grand jour. Nous avons passé ces heures à nous embrasser, à nous câliner, à nous extasier devant les paysages qui défilaient sous nos yeux. C’était merveilleux. Je vivais dans un rêve.

Et puis enfin nous sommes arrivés à Bled-Paumé-Sur-Rivière. Descendre du train n’a pas été simple, mais bon, c’est pas comme si nous n’avions pas l’habitude de nous démerder seuls, Roy et moi. Je ne sais pas par quel miracle nous avons trouvé un taxi, nous avons tout entassés dedans et lui avons demandé de nous emmener là-bas, dans la maison de la sorcière. Je ne sais même pas si nous avons croisé des villageois ou non, j’étais perdue dans mon rêve, dans un état second, tout me revenait par flashs. Comme le nom qu’on avait donné à Andréa par ici. Ces abrutis n’avaient jamais compris qu’elle était tellement plus qu’une sorcière.

La maison, enfin. Tout était exactement comme dans mon rêve. Le chemin, la colline, les volets rouges grand ouverts sur des pièces noyées de poussière.

Doucement, Roy m’a prise dans ses bras. Il nous fallait être un pour franchir cette porte, comme un rite initiatique auquel nous ne pouvions nous dérober.

Dès que j’ai posé ma main sur le bois abimé, une foule d’images m’ont assaillie.
Des couleurs, des danses, des mots, des voix se sont mis à résonner dans ma tête. Au tressaillement de Roy j’ai su qu’il résonnait avec moi.

L’intérieur de la maison était étonnamment dénué de toute humidité. De l’entrée, un escalier vermoulu menait à l’étage. Nous l’avons ignoré d’abord, et avons continué d’avancer vers ce qui semblait être la pièce principale. 

A notre arrivée une nuée de moineaux se mit en mouvement, et dans un joyeux pépiement ils s’envolèrent par la fenêtre orpheline de ses carreaux.

La pièce n’avait rien de sinistre, contrairement à ce que je pensais en arrivant. Aux fenêtres subsistaient quelques vitraux de couleur vive, qui projetaient sur le carrelage des taches mouvantes et chatoyantes.

Dans un coin, une cheminée attendait que l’on daigne l’embraser. Les bûches étaient déjà disposées dans l’âtre, surmontant le petit bois apparemment nécessaire à l’allumage du tout. J’attrapai une boite d’allumettes et m’empressai d’en craquer une et de la jeter dans le bois.

Nous restâmes, rêveurs, dans les bras  l’un de l’autre, à regarder le feu courir le long des branches sèches, et les flammes bientôt vinrent réchauffer nos visages d’enfants émerveillés.

Puis nous fîmes le tour de la grande pièce. Une table rustique, une grande armoire emplie de vieux draps et de linge embaumant encore la sauge.
Et surtout, partout, des toiles entassées du sol au plafond, des cieux multicolores, des tempêtes et des couchers de soleil à n’en plus finir.
Face à la fenêtre principale se trouvait un chevalet, portant une toile inachevée.

Nous nous approchâmes religieusement. La toile représentait notre immeuble de la Défense. Sur les carreaux se reflétait un coucher de soleil. En comptant les étages jusqu’au 18ème, je repérai notre terrasse.
Et sur la terrasse, ce couple enlacé qui contemplait la ville. Roy et Joy, les jumeaux incestueux. Derrière nous, la ville brûlait. Nous étions seuls au monde. 



C’était tellement saisissant et incompréhensible que je me suis mise à pleurer.

C’est là que la pluie s’est arrêtée. Forcément je m’en souviens. Car aussi loin que remontent mes souvenirs, jamais la pluie n’avait cessé.

Une immense clarté a inondé la maison. C’était magique, même la poussière scintillait dans les rayons de soleil qui se faufilaient jusqu’à nous.
L’un d’eux, taquin, me chatouilla le nez, puis partit se figer sur l’un des tableaux accrochés au mur.

Il ne ressemblait en rien aux autres. Pas de cieux sur cette toile, juste un fond marron rougeâtre. Et, en gros plan, une jambe, sur laquelle s’entrelacent des rubans maintenant sur un pied délicat un chausson de danseuse.

Une signature griffonnée, à peine lisible. Mokhtar.

Quelques mots :
 « Je veux que dans le reflet de mes larmes tu voies ce que je vois. Comment te faire comprendre ce que je ressens, ce que je vis, qui je suis, à toi qui as capturé mon âme. Que ces traits tracés sur mon sang soient le lien qui nous par-delà les océans, par-delà les ans, nous unira à jamais. »

Le canari s’est mis à s’agiter dans la cage. Mon cœur battait comme s’il voulait sortir de ma poitrine.

Je me suis évanouie.


Martine Désanges
25 Novembre 2013
*Tous droits réservés*



dimanche 17 novembre 2013

Vivant poème - 2 - Cinquante mille nuits d'amour



« LE BON A RIEN. Alors, apprends qu’il n’y a qu’un seul bonheur : ne pas être né. Mais trop d’amateurs se sont fait un plaisir de nous en priver.

L’APPRENTI. Des amateurs, monsieur ?

LE BON A RIEN. Par milliers. Le combat était inégal. S’il y a cinq générations dans un siècle et si l’homme traîne sur terre depuis un million d’années par exemple, combien de générations nous séparent de l’animal ?

L’APPRENTI. Cinquante mille.

LE BON A RIEN. Donc, pour former un malheureux contemporain, cent mille jeunes gens se sont donné rendez-vous au fond d’une grotte ou sur un balcon. Cinquante mille nuits d’amour pour aboutir à moi ! »

Extrait de « 50000 nuits d’amour », Jean-Pierre MILOVANOFF



Le rideau vient de se lever, en cette soirée du 30 mai 1998. Je suis en coulisses, patiemment j’attends la scène 3.

Dans un instant, le bon à rien va tirer un coup de fusil, arrêtant dans son élan un couple lancé dans un tango endiablé… 
Moi je joue la stagiaire, j’accompagne l’inspecteur chargé de l’enquête. Je suis un peu amoureuse de lui, je crois. Enfin, pas moi, la stagiaire.

Donc scène 3… c’est mon tour enfin, je débarque sur scène dans mon trench vert, avec mon échelle sur l’épaule.

J’adore cette pièce, elle est magnifique, et puis Roxane, notre metteur en scène, y a inséré des morceaux de danse, des chants (seigneur ! moi ! chanter sur scène !), et une folie douce qui sied tellement bien à ce texte fin, drôle, dramatique.

Et puis surtout… « il » est dans la salle. Stéphane. Jamais il ne m’a vue jouer. Mais nous en avons tellement parlé !

Je vis comme dans un rêve depuis 3 semaines. Chaque matin nous nous retrouvons très tôt au bureau, suivant un rituel immuable je lui apporte un café bien serré, que je pose sur son bureau. Puis je repars fermer la porte. Je me retourne, et il est là, à quelques millimètres, il me prend dans ses bras, me colle contre l’armoire et nous pouvons enfin nous embrasser. La passion. C’est la passion qui nous anime.

Nous vivons dans la crainte aussi, que quelqu’un ne nous surprenne. D’où l’armoire. Elle est loin de la fenêtre, personne ne peut nous voir lorsque nous sommes contre l’armoire. Zut, ça m’énerve d’avoir pensé à ça, moi qui rêve de spontanéité !

Lorsque nous sommes à bout de souffle, nous retournons au bureau, et nous asseyons en face l’un de l’autre. Nos mains se touchent du bout des doigts, nos pieds sont emmêlés sous le meuble qui nous sépare, et nos yeux… Que dire de ses yeux ? Que je ne me lasse de contempler cette flamme dorée qui naît en ces eaux sombres ? Stéphane a les yeux noisette, parsemés de petites taches vertes, et dans une certaine lumière ils flamboient… d’amour pour moi, bien entendu. Ses yeux sont deux poignards qui me labourent le cœur dès lors que nous devons nous séparer.

Chaque matin nous bénéficions ainsi d’une petite heure de tranquillité. Puis quand la ruche commence à s’animer, je retourne à mon poste. Nous ne sommes séparés que par le bureau de la secrétaire, par deux cloisons vitrées. Lorsque je travaille sur mon ordinateur, je lui tourne le dos. Mais parfois je sens cette brûlure dans mon cou. Je relève la tête doucement, passe la main sur ma nuque, comme une caresse, puis je me retourne et lui fais face. Il me regarde, bien sûr. Nos yeux se croisent, s’accrochent, et cette chaleur dans mon ventre se fait brûlante… Ce sont des instants brefs, fugaces, car la secrétaire nous observe, elle se doute de quelque chose je crois.
Alors je me retourne. Et je lui écris. Notre liaison est, par la force des choses, essentiellement épistolaire. 

Un jour il est arrivé avec une cassette qu’il avait enregistrée pour moi. Il n’y a dessus presque que des morceaux que je ne connais pas : Phil Collins, Prefab Sprout, Vanessa Paradis, Liane Foly… J’ai répliqué le lendemain en lui apportant une cassette de mon cru : Peter Gabriel, Diane Tell, David Bowie, Maurane, Mariah Carey… Et j’ai inventé un jeu. 

Pour chaque morceau de la cassette, il devra écrire ce que ça lui évoque. Et de mon côté, j’expliquerai pourquoi j’ai choisi ce morceau, car bien entendu je n’ai rien fait au hasard. Les échanges qui en ressortent sont… poétiques, merveilleux, fusionnels… A chaque mot je l’aime encore plus.

Mes journées se passent à attendre le soir. Que nos collègues partent enfin. Que je puisse de nouveau retrouver la chaleur et la douceur de ses bras, pour une brève étreinte.

Puis viennent les week ends… Il me manque, bien sûr, et pourtant chaque seconde est emplie de sa présence, il est avec moi à chaque instant. Parfois Je laisse sur son téléphone des messages à la façon d’un reportage. 

Car je suis à la recherche de la lune.

Je n’ai jamais regardé la lune, moi, je suis une terrestre, j’aime les fleurs, les plantes vertes, les animaux, je m’en fous de la lune et des étoiles, elles sont trop loin, trop nombreuses. Oui, j’avoue c’est joli. Mais bon.

Lui, il m’a appris à l’aimer. Il m’a appris les noms de chaque cratère, de chaque désert, et pour chacun d’eux m’a conté une légende… vraie ou fausse peu importe, l’important est qu’elle me parvienne par sa voix grave et profonde, à nulle autre pareille.

Moi je veux tout apprendre de lui, j’ai donc décrété que je ne lirai rien et ne me documenterai pas. Il m’a alors confié pour mission d’observer la lune à la jumelle, et de lui décrire ce que je voyais.

Seulement y a un hic. Y a pas de lune hélas c’est là qu’est l’os. En tous cas je ne la vois pas de mon balcon. Alors je pars en chasse, jumelles en bandoulière, et je lui dis au téléphone ce que je fais, où je vais, et qu’à chaque tournant j’espère tomber nez à nez avec l’astre qui se dérobe. Un soir je suis même retournée dans le jardin de notre ancienne maison, à la campagne, je me disais que là-bas la vue serait dégagée, et débarrassée de tout éclairage public… Que dalle. Pas de Lune.

Lui ça le fait rire. Moi je lui dis que je le déteste, et il m’embrasse pour me faire taire. Mystère irrésolu, pour l’instant. On a volé la lune. Je m’en fous puisqu’il éclaire ma vie.



Scène 3, c’est mon tour. J’ai le cœur qui bat. C’est si excitant de jouer pour lui. Je sais que je serai bonne, excellente, car son amour me transcende, et puis je suis bonne comédienne, après tout.

Ça nous a valu notre première crise, il y a trois jours. Je lui disais que j’étais une excellente actrice, et il a pâli. Il s’est mis en tête que je jouais un jeu avec lui. Que notre bulle (c’est comme ça que nous appelons notre relation) n’était pour moi qu’un champ d’expérimentation propice à construire mon jeu de comédienne. Tout ça parce que je lui ai avoué qu’il y avait une magnifique scène d’amour entre l’inspecteur et la stagiaire.

« Patron », je lui ai répondu, « Vous savez pourquoi je fais du théâtre ? Pour pouvoir m’amuser à être quelqu’un d’autre, à ressentir autre chose, le temps d’une pièce, quelques minutes, quelques heures. Parce que faire semblant dans la vie c’est trop fatiguant, il faut se souvenir de tous les mensonges débités et j’en ai pas la force. Patron, si je fais du théâtre c’est pour pouvoir être totalement sincère et vraie dans la vie ».

Oui je l’appelle Patron, j’adore parce que ça l’énerve. Il faut dire qu’à une époque je lui avais dit que je ne pourrais jamais être amie avec lui car il était mon patron… c’est notre private joke à nous.

Il a eu l’air rassuré par ma déclaration. En tous cas ses yeux se sont mis à briller comme un lac au soleil, et il m’a embrassée doucement. Moi j’ai fermé les yeux et me suis laissée emporter sur ce lac, essayant d’endiguer le raz de marée de mes émotions.

Scène 3. Le trench, l’échelle, l’appareil photo. J’essaye de scruter la salle pour le voir… je crois que ce sont ses yeux que j’aperçois au premier rang… les miens s’illuminent, je ne jouerai que pour ce premier rang, que pour cette lueur dans l’obscurité du public.

Je lui ai demandé de ne pas rester à la fin. Parce qu’il vient avec son épouse, et que je ne veux pas croiser son regard, à elle. Car si elle nous voit ensemble, elle saura dans l’instant ce qu’il y a entre nous. Il s’est plié à mes exigences, je sais qu’il sera parti quand je sortirai de scène et irai dans le public en quête de compliments.

Mais tant qu’il ne quitte pas la scène de ma vie, tout me va.

Les scènes s’enchainent, l’enquête progresse… Tiens, le bon à rien a été l’amant de la veuve… Puis mon grand moment. Assise au bord de la scène, les jambes dans le vide, les yeux dans ceux que je crois être ceux de Stéphane, j’explique à l’inspecteur toutes les raisons qui m’ont menée jusqu’à lui. L’alcoolisme de mon père, l’indifférence de ma mère, le hasard de ces  cinquante mille nuits d’amour.


Et j’ai peur. J’ai peur que tout ceci s’arrête. Tandis que je m’envole sur mon nuage, j’ai peur que n’éclate l’orage. Dans quelques jours Stéphane partira 4 semaines en vacances.



Que restera-t-il de notre amour à son retour ? Et comment vais-je survivre au manque, moi qui déjà ai l’impression de mourir chaque week end, chaque soir de devoir l’abandonner, le laisser reprendre le cours de sa vie ?

Le rideau tombe, nous saluons, les applaudissements fusent, nous avons réussi,  la vie est belle.


Je suis parfaitement heureuse.


 

Martine Désanges
17 Novembre 2013
*Tous droits réservés*