mardi 17 décembre 2013

Le repas des fêlés

Nous nous étions mises sur notre quarante-douze.

Maman, malgré sa difficulté à se déplacer, avait tenu à ressortir la robe en voile achetée pour la fête de leurs noces d'or. Pour l'occasion, elle arborait de magnifiques sandales à talons aiguilles, qui donnaient à son pied menu et charmant un air de jeune premier.

"Vous m'apporterez mon repas" avait elle déclaré péremptoirement en se laissant tomber dans un fauteuil à côté de son Bobby. 

Elle ne bougerait plus de toute l'après midi, nous le savions, et les regardions avec tendresse.

50 ans de partages, de privations, d'engueulades, de voyages, de réconciliations sur l'oreiller (au moins trois, sinon nous ne serions pas là), de rêves, de projets avortés ou réalisés. Pour en arriver à cet instant, dans cette maison de retraite, à ce repas de fête mêlant anarchiquement jeunes et vieux, fêlés et sains d'esprit, aides soignants et dirigeants.


Dans un coin, le vieux Nano avait sorti sa guitare, il répétait sans cesse le même accord, et hurlait "Carrie" sur toutes les notes de ses pauvres cordes vocales usées et fatiguées. Ce mot scandé, martelé, rythmerait notre après midi.

Ça faisait une belle cacophonie, mais personne ne s'en préoccupait. C'était fête, et il était d'usage que chacun participe à sa façon. Nous haussions un peu le ton de nos conversations pour nous entendre, et si Nano arrêtait de chanter on avait cette drôle d'impression que tout le monde s'arrêtait de respirer... et revivait quand il braillait de nouveau.

Bobby était placide. Ses grands yeux bleus souriaient comme à leur habitude, tandis que sa bouche se tordait en un rire ou en une grimace, selon qu'il recevait un baiser d'une jolie et jeune aide-soignante, ou que ce grand idiot de Syl lui tendait ses médicaments d'un air bourru.

"Il change de service à la fin de l'année", marmonnait Maman, "c'est pas trop tôt, personne ne le regrettera !"... Et elle riait et demandait une autre coupe de champagne. C'était si bon de la voir rire, de la voir ivre.

De temps en temps, Bobby attrapait sa main gauche et se mettait à crier "enlevez moi ça, ça brûle, c'est pas ma branche, laissez moi sortir !". Puis il réalisait qu'il lui était impossible de s'en débarrasser, et ses mains retombaient, inutiles, agitées de soubresauts et s'envolant soudain en gestes désordonnés et incontrôlés.

Moi j'en profitais pour lui faire ingurgiter une cuillerée de viande hachée menue, puis pour lui masser gentiment l’œsophage, l'air de rien, comme une caresse. Il fallait à tout prix éviter une nouvelle fausse route, aujourd'hui c'était la fête, et tout mon être était tendu dans le seul but de lui garder un caractère joyeux et gai. C'était peut être la dernière fois que nous étions tous réunis pour nous amuser et ripailler.

A son habitude, Holly parlait au mur en tortillant le coin de son cardigan aux fines rayures dorées : "Regardez moi ce salaud, il m'a laissée tomber, bordel, quel con quel con quel con. Salaud, salaud, salaud, salaud..."

Nous évitions soigneusement de nous approcher d'elle, car nous savions qu'elle saisirait la moindre occasion de nous attraper le bras et nous abreuver d'injures, et qu’il nous faudrait écouter ses jérémiades un long moment avant de recouvrer une liberté toute relative.

La pauvre Sandy déambulait, la bouche ouverte, son regard désespéré et suppliant criant silencieusement un assourdissant « aidez moi, mais aidez moi, achevez moi, je vous en supplie ». Nous faisions tous mine de l’ignorer, ce n’était pas de notre ressort, et puis aujourd’hui, c’était la fête. Sourire et ivresse obligatoires.

Tout allait aussi bien que possible. On avait même pensé à entraver Franz, pour éviter qu’il ne passe sa colère sur la douce Maguy et ne la laisse encore une fois avec un œil au beurre noir.

Tout allait bien, oui, l’ambiance était à la fête, tout le monde était beau et gentil.

Surmontant ma timidité et ma peur, j’osai même demander à Nano de me prêter sa vieille guitare, aussi ridée que lui. 

Je regardai mes sœurs d’un air complice, et au moment où je plaquai les premières mesures de notre chanson rituelle, Mary commença le compte à rebours de "Space Oddity".
Un vieux numéro bien rodé, mais qui nous plongeait chaque fois dans la même extase. Et qui se finissait toujours sous un tonnerre d’applaudissements… Heureusement que les vieux avaient les tympans aussi fêlés que leurs cerveaux, l’honneur était sauf, et nous si heureuses de ces instants que nous prendrions soin de graver à jamais dans nos mémoires et dans nos cœurs éplorés.


Vint le moment du dessert. Profiterolles. Phil me regardait d’un air béat, tandis que la salive coulait sur son menton. Les larmes me montèrent aux yeux. Du fond de sa folie, il se souvenait donc de nos jeux. Du surnom affectueux qu’il m’avait donné. Chantilly.

C’en était trop pour moi, j’allai me réfugier dans un coin, pour pleurer amèrement sur ces bonheurs perdus, sur ces hommes et ces femmes déchus, sur ce qu’ils avaient été, ce que nous avions partagé et qui ne vivrait plus jamais ailleurs que sous ma plume. Une vie d’encre et de papier, c’est tout ce qu’il me restait.

Longtemps je suis restée prostrée, secouée de sanglots silencieux. La migraine menaçait. Ou la gueule de bois. Overdose de bonheur, je finissais toujours par pleurer, de toutes façons.

Puis Yann est venu me chercher. L’heure tournait, ce serait bientôt le couvre feu. Il était temps de se dire adieu. A cette pensée mes larmes bien sûr ont redoublé. Chaque fois le même déchirement. Quand les reverrions-nous ? Aurions-nous seulement l’occasion de les serrer de nouveau dans nos bras ?

J’ai pris le temps de sécher mes yeux, et de me remaquiller. C’était fête. Sourire obligatoire.

Un à un je les ai tous embrassés. Un à un je leur ai dit « je t’aime » en les regardant droit dans leurs yeux si troublés. En leur tenant la main. Pour garder à jamais le souvenir de leur regard, de leur lumière, la chaleur et l’empreinte de leur peau.

Puis Syl et les autres les ont emmenés. Nano et Bobby dans leurs fauteuils roulants. Maguy sur le dos de l’adorable Driss. Holly au bras de Chris. Chacun si beau et émouvant à sa façon. Chacun si cher à mon cœur et essentiel à ma vie. Toutes ces années. L’idée saugrenue me vint d’additionner leurs âges. C’étaient au moins 800 ans, presque un siècle qui passait la porte de notre prison.

Quand ils furent tous partis, nous sommes restées un long moment, tristes, désœuvrées, au milieu du réfectoire. 

Puis la tête basse et les pieds traînants nous avons regagné chacune notre chambre. La peur d’un quotidien solitaire était dans tous les esprits.

Silencieuse, insidieuse, elle reprit possession de nos corps et de nos âmes. Jusqu’au prochain repas des fêlés.

Joy 3.0
17 Décembre 2013
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4 commentaires:

  1. C'est super mignon ça. Quelle belle idée. Merci pour ce bon moment Loulou. Mais je ne beugle pas ho ! ;-) Tendresses.

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    1. Gatsby ! Mais non tu ne beugles pas. "Nano" oui. Enfin quand il chantait encore, aujourd'hui sa voix s'est tarie. Et il ne déambule plus non plus dans les couloirs en criant "je vous aime" avec son accent gersois. Ce sont des images tendres et dérisoires que je souhaite garder à tout jamais. Elles font partie de mon histoire. Merci pour ta lecture, ton petit mot, ta tendresse. Et l'idée... nous l'avions eue ensemble, alors merci pour ça aussi ♥

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  2. Des moments d'humanité, la réalité de la vie, de la fin de la vie.... Martine, tu décris si bien ces réalités avec toute ton immense sensibilité, des réalités qui peuvent être douloureuses,.. Encore une fois tu me donnes l'impression de vivre en même temps que toi ces instants racontés. Sensible je suis, c'est vrai et je trouve très émouvante cette page.

    Peut-être est-ce aussi parce que cela me rappelle des souvenirs...
    Merci Martine. Je suis désolée d,avoir tant tardé à te laisser ce commentaire..

    Surtout ne cesse pas d'écrire! ♥

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    1. Ne sois surtout pas désolée, tu as pris le temps qu'il te fallait pour m'écrire de jolis mots qui me touchent profondément.
      Merci de percevoir la vie au delà de mes mots.
      Je t'embrasse (et je ne cesserai plus jamais d'écrire) ♥

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