vendredi 6 décembre 2013

Chroniques d'après guerre - 9 - La liberté

Cette nuit là... Cette nuit là ma vie s'est arrêtée, je devrais me souvenir précisément de chaque seconde...

Pourtant non, il ne me reste que des bribes, des instants puissants fondus enchainés dans un halo sombre.

C'était au printemps. J'étais enfin heureux, j'avais trouvé mon équilibre entre Camille et Andréa, entre drogue et alcool, entre études d'architecture et création artistique.
J'avais la vie devant moi et le monde était à moi. 



Mon projet de foyer avançait bien, j'étais sûr d'obtenir mon diplôme en fin d'année. Il faut dire que j'y avais mis du cœur, de l'idéal, de la beauté.
Ça me laissait pas mal de temps libre pour le reste.
Ma journée idéale ? Me lever tôt le matin, aller marcher dans Paris, glaner çà et là des idées pour mon projet, voir ce qui se faisait, ce qui ne se faisait pas, aller poursuivre mes recherches à la bibliothèque. Je pouvais rester des heures à l'Institut du Monde Arabe. Ce lieu me transportait, me donnait une énergie créatrice du feu de dieu...

Alors je repartais à Nanterre, chez Andréa, je cuisinais pour elle, nous faisions l'amour, puis nous mangions au lit, à échanger des idées farfelues sur le monde, et sur ce que nous en ferions quand nous régnerions dessus, à écrire des poèmes que nous récitions en criant par la fenêtre.

Andréa c'était ma joie de vivre, ma liberté, elle ne me reprochait jamais quoi que ce soit, encourageait mes folies sans les partager, restant toujours en retrait, vigilante, les bras ouverts pour me rattraper quand je tombais.
C'était mon soleil, ma vie, ma muse, la douceur et la gentillesse incarnées dans une femme un peu folle et un peu sorcière, indépendante, libre, libre, libre... Je l'aimais plus que tout. Mais je n'ai jamais pu le lui dire, ça n'allait pas avec mon personnage de Prince, je ne pouvais pas m'attacher à une seule.

Puis à un moment de l'après midi j'avais besoin d'inspiration. De spiritualité. Je m'évadais alors de la cage ouatée des bras d'Andréa, et je partais en quête de stupéfiants. Peu importait l'ivresse, je voulais tout connaître, et chaque drogue avait un effet différent, une influence créatrice propre à sa substance. Sous cocaïne j'écrivais comme un dieu, sous héroïne je faisais chanter les couleurs et vibrer les formes, et à défaut la bière me donnait l'inspiration nécessaire pour la sculpture, j'aimais par dessus tout mettre mes mains dans l'argile, dans la peinture, et créer la beauté avec mes doigts, avec mes paumes, avec ma peau.

Je repassais ensuite chez Andréa, goûter encore la douceur de son sexe, et lui montrer mon œuvre du jour, boire, chanter, fumer.

En fin de soirée je repartais chez Camille, prendre une dose de normalité, passer la nuit dans ses bras frais, me délecter de la blancheur et de la douceur de sa peau. Je l'aimais bien Camille, elle était belle, elle me remettait les pieds sur terre, et puis elle était présentable, pour le monde entier c'était la femme que j'épouserais un jour. Bien sûr elle ne savait pas qu'Andréa existait, alors qu'à ma sorcière je n'ai jamais rien caché, elle savait tout de moi.

Voilà, c'était la belle vie, la vie d'étudiant, la vie d'artiste, un jour le monde m'appartiendrait, j'aurais des enfants dans tous les pays du monde, et Andréa pour veiller sur moi et sur mon œuvre.

Jusqu'à cette nuit là.

Mes pas m'avaient porté chez Mohamed, un de mes dealers préférés, un peu givré comme moi, et puis généreux, il faisait goûter avant de vendre.
Quand je suis arrivé chez lui il était tout excité.

«Mokhtar, assieds toi, j'ai eu une livraison de papillons, il faut absolument que tu essayes ça ! »
« Quoi ? Des papillons ? Mohamed tu te fous de moi, je bouffe pas des insectes moi ho ! »
« Mais que t'es con ! Des papillons... du LSD quoi ! »
« Hahaha bien joué mon frère ! Tu m'as bien eu sur ce coup là. Bien sûr que je veux goûter, tu me connais, je ne vais pas laisser passer une occasion pareille ! »
« Parfait, alors prends ça man, tu m'en diras des nouvelles »

Et il m'a filé un papillon entier, que j'eus tôt fait d'ingurgiter.

Les heures qui suivent ne sont qu'un camaïeu de formes, et de couleurs dansantes. Un chemin tracé dans les airs, et moi qui survole le monde. Des mots dans les oreilles, indicibles, des images, indescriptibles. Et pourtant. Merde, je suis un créatif, il faut que je montre au monde entier la grandeur de mon esprit. Que le monde sache que la vie c'est ça, cette folie, cette brume, cette torpeur...

Au loin, une danseuse me nargue, dans son tutu et ses chaussons roses. Elle sait tout de moi, j'en suis sûr, c'est elle la clé, si je l'attrape, si je la caresse, si je la viole elle me transmettra son savoir, son pouvoir, et enfin je pourrai exprimer ce que je sens, ce que je vois.


Attends danseuse, ne t'en va pas, attends... elle a disparu dans une brume de paillettes roses... Je... je ne peux pas la suivre, mes jambes ne me portent plus, j'ai envie de vomir... Andréa ! Andréa saura, elle me comprendra, elle ira la chercher pour moi.

Je prends mon élan, déploie mes ailes de corbeau, et en un instant je suis sur le balcon de ma sorcière.
Elle est en train d'écouter de la musique. Bob chante « my woman is gone », et Andréa a l'air perdue dans ses pensées. Une bougie brûle, il y a des signes bizarres sur les murs... elle est en pleine crise mystique la pauvre.

Peu importe.

« Andréa ! Andréa, prends moi dans tes bras, prends moi dans tes cuisses, j'ai besoin de toi, regarde, regarde, la beauté est tout autour, tu la vois, hein, toi, tu vois, n'est ce pas ? Ma muse ma beauté mon amour... Tu vois ? Là bas ! Elle est là ! Sa jambe... un lacet... rose... Tu vois ? Oui, je sais, je sais que tu vois ! Aime moi Andréa, c'est le papillon tu sais, il faut que tu écrives pour moi, mais bordel, regarde ! »


Andréa me regarde d'un drôle d'air. Elle a les yeux exorbités, elle ne dit rien, elle râle seulement... et puis je m'aperçois que ses ongles acérés sont en train de me labourer les avants bras, mais qu'est ce qu'elle fait cette conne, je veux lui faire partager la beauté et elle elle me mutile...

Merde. Je suis en train de l'étrangler. Ça va pas moi, il faut que je m'asseye.
Je la lâche, elle s'éloigne d'un bond, l'air d'un petit oiseau affolé. Elle reprend son souffle. Elle pleure. Elle pleure cette conne ! Elle ne comprend rien !

Un truc visqueux et chaud coule le long de ma main. Du sang. Je pisse le sang. C'est ça. C'est ça que je dois faire. J'attrape une toile vierge dans un coin, je me vautre dessus, et je la recouvre de mon sang. Mon sang, ma peau sur cette toile, pour elle. Elle comprendra. Mes pastels.

Je ne sais plus ce que je voulais peindre.

Ça faisait... ça avait un rapport avec la danse... Une jambe, oui, c'est ça, regarde Andréa, il faut que que tu me trouves cette danseuse. Elle a... des jambes ! Et des chaussons ! Comme ça, regarde ! Andréa, Andréa je t'en supplie retrouve la moi, c'est elle, c'est la clé, sans elle je n'ai plus de talent, je ne suis plus rien... Regarde Andréa, je peins pour toi, sur mon sang, cette toile elle est pour toi, elle n'est que pour toi, la preuve de mon amour éternel !

« Je veux que dans le reflet de mes larmes tu voies ce que je vois. Comment te faire comprendre ce que je ressens, ce que je vis, qui je suis, à toi qui as capturé mon âme. Que ces traits tracés sur mon sang soient le lien qui nous par-delà les océans, par-delà les ans, nous unira à jamais. »

Il y a eu un bruit, une odeur, Andréa qui marmonnait quelque chose d'incompréhensible. Quand j'ai levé les yeux vers elle elle me lançait un regard de haine, sa bouche tordue en un affreux rictus, son cou rouge et enflé, et je me suis senti partir, comme aspiré par une force mystérieuse.
C'était... la toile. La toile m'aspirait. Cette sorcière m'avait piégé. Cette salope.

Je suis resté 50 ans dans cette toile. D'abord quelques temps dans un garde meubles. Les pires années de ma vie. Dans le noir. Pas de lumières, pas de couleurs, pas de mots. Juste moi, le froid, l'obscurité, et cette haine qui me rongeait. Cette soif de vengeance. Impossible de reprendre des forces, j'avais le sentiment de mourir un peu chaque jour, et pourtant non, je vivais, et le temps s'étirait, interminable, monotone, douloureux.

Un jour enfin la lumière a jailli. Des déménageurs sont arrivés, Ils m'ont emballé sans ménagement, j'y ai récolté quelques bosses et un peu plus de haine. Mais enfin il se passait quelque chose.
Je me suis retrouvé accroché à un mur, dans un coin sombre, dans cette grande maison lugubre.

J'ai dû subir l'amour dégoulinant d'Andréa et de Fabrice (Fabrice ! Ce petit misérable sans intérêt !), et leur bonheur ne faisait qu'accroître ma soif de vengeance.
Parfois Andréa s'approchait de moi et murmurait encore des formules magiques incompréhensibles ; elle s'imaginait me piéger à jamais.
Elle m'a sous-estimé.
Finalement c'est elle qui m'a tout appris, et chacun des mots qu'elle a prononcés en me regardant souffrir m'a enrichi, m'a redonné des forces, l'espoir de sortir un jour de ce cauchemar renaissait.

J'ai failli perdre la tête quand elle est partie. J'ai attendu, attendu longtemps, mais un jour j'ai compris qu'elle ne reviendrait pas. J'ai abandonné, un temps. A quoi bon ? Si elle était morte, jamais je ne pourrais me venger, je n'avais plus de raison de lutter.

Et puis des enfants sont venus trainer dans la maison. J'ai passé de bons moments avec eux. J'ai pu m'exercer à jeter des sorts. J'en ai inventé des dizaines, tant que ces petits merdeux continuaient à venir mes forces croissaient.

J'ai pu m'évader en rêve enfin. Déployer mes ailes de corbeau, planer dans les courants. C'est là que j'ai su. Que j'ai compris qu'une petite part d'Andréa subsistait quelque part.

La retrouver, l'amener jusqu'ici avec son jumeau taré a été un jeu d'enfant. La petite dinde a cru que j'étais Andréa ! Mais quel pied j'ai pris cette nuit là, je savais que l'heure de la vengeance avait sonné.

Et tout ensuite a fonctionné exactement comme prévu. Elle n'a pas pu résister. Elle a touché le tableau. Mon sang s'est mélangé à sa peau...

Je suis libre maintenant. Je vais pouvoir reprendre les choses là où je les avais laissées.

Mais d'abord une bière. Et une ligne de coke. Putain j'espère qu'ils ont ça au village.

Martine Désanges
6 Décembre 2013
*Tous droits réservés*


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