Cette
nuit là... Cette nuit là ma vie s'est arrêtée, je devrais me
souvenir précisément de chaque seconde...
Pourtant
non, il ne me reste que des bribes, des instants puissants fondus
enchainés dans un halo sombre.
C'était
au printemps. J'étais enfin heureux, j'avais trouvé mon équilibre
entre Camille et Andréa, entre drogue et alcool, entre études
d'architecture et création artistique.
J'avais
la vie devant moi et le monde était à moi.
Mon
projet de foyer avançait bien, j'étais sûr d'obtenir mon diplôme
en fin d'année. Il faut dire que j'y avais mis du cœur, de l'idéal,
de la beauté.
Ça me
laissait pas mal de temps libre pour le reste.
Ma
journée idéale ? Me lever tôt le matin, aller marcher dans Paris,
glaner çà et là des idées pour mon projet, voir ce qui se
faisait, ce qui ne se faisait pas, aller poursuivre mes recherches à
la bibliothèque. Je pouvais rester des heures à l'Institut du Monde
Arabe. Ce lieu me transportait, me donnait une énergie créatrice
du feu de dieu...
Alors
je repartais à Nanterre, chez Andréa, je cuisinais pour elle, nous
faisions l'amour, puis nous mangions au lit, à échanger des idées
farfelues sur le monde, et sur ce que nous en ferions quand nous
régnerions dessus, à écrire des poèmes que nous récitions en
criant par la fenêtre.
Andréa
c'était ma joie de vivre, ma liberté, elle ne me reprochait jamais
quoi que ce soit, encourageait mes folies sans les partager, restant
toujours en retrait, vigilante, les bras ouverts pour me rattraper
quand je tombais.
C'était
mon soleil, ma vie, ma muse, la douceur et la gentillesse incarnées
dans une femme un peu folle et un peu sorcière, indépendante,
libre, libre, libre... Je l'aimais plus que tout. Mais je n'ai jamais
pu le lui dire, ça n'allait pas avec mon personnage de Prince, je ne
pouvais pas m'attacher à une seule.
Puis à
un moment de l'après midi j'avais besoin d'inspiration. De
spiritualité. Je m'évadais alors de la cage ouatée des bras
d'Andréa, et je partais en quête de stupéfiants. Peu importait
l'ivresse, je voulais tout connaître, et chaque drogue avait un
effet différent, une influence créatrice propre à sa substance.
Sous cocaïne j'écrivais comme un dieu, sous héroïne je faisais
chanter les couleurs et vibrer les formes, et à défaut la bière me
donnait l'inspiration nécessaire pour la sculpture, j'aimais par
dessus tout mettre mes mains dans l'argile, dans la peinture, et
créer la beauté avec mes doigts, avec mes paumes, avec ma peau.
Je
repassais ensuite chez Andréa, goûter encore la douceur de son
sexe, et lui montrer mon œuvre du jour, boire, chanter, fumer.
En fin
de soirée je repartais chez Camille, prendre une dose de normalité,
passer la nuit dans ses bras frais, me délecter de la blancheur et
de la douceur de sa peau. Je l'aimais bien Camille, elle était
belle, elle me remettait les pieds sur terre, et puis elle était
présentable, pour le monde entier c'était la femme que j'épouserais
un jour. Bien sûr elle ne savait pas qu'Andréa existait, alors qu'à
ma sorcière je n'ai jamais rien caché, elle savait tout de moi.
Voilà,
c'était la belle vie, la vie d'étudiant, la vie d'artiste, un jour
le monde m'appartiendrait, j'aurais des enfants dans tous les pays du
monde, et Andréa pour veiller sur moi et sur mon œuvre.
Jusqu'à
cette nuit là.
Mes
pas m'avaient porté chez Mohamed, un de mes dealers préférés, un
peu givré comme moi, et puis généreux, il faisait goûter avant de
vendre.
Quand
je suis arrivé chez lui il était tout excité.
«Mokhtar,
assieds toi, j'ai eu une livraison de papillons, il faut absolument
que tu essayes ça ! »
« Quoi
? Des papillons ? Mohamed tu te fous de moi, je bouffe pas des
insectes moi ho ! »
« Mais
que t'es con ! Des papillons... du LSD quoi ! »
« Hahaha
bien joué mon frère ! Tu m'as bien eu sur ce coup là. Bien sûr
que je veux goûter, tu me connais, je ne vais pas laisser passer une
occasion pareille ! »
« Parfait,
alors prends ça man, tu m'en diras des nouvelles »
Et il
m'a filé un papillon entier, que j'eus tôt fait d'ingurgiter.
Les
heures qui suivent ne sont qu'un camaïeu de formes, et de couleurs
dansantes. Un chemin tracé dans les airs, et moi qui survole le
monde. Des mots dans les oreilles, indicibles, des images,
indescriptibles. Et pourtant. Merde, je suis un créatif, il faut que
je montre au monde entier la grandeur de mon esprit. Que le monde
sache que la vie c'est ça, cette folie, cette brume, cette
torpeur...
Au
loin, une danseuse me nargue, dans son tutu et ses chaussons roses.
Elle sait tout de moi, j'en suis sûr, c'est elle la clé, si je
l'attrape, si je la caresse, si je la viole elle me transmettra son
savoir, son pouvoir, et enfin je pourrai exprimer ce que je sens, ce
que je vois.
Attends
danseuse, ne t'en va pas, attends... elle a disparu dans une brume de
paillettes roses... Je... je ne peux pas la suivre, mes jambes ne me
portent plus, j'ai envie de vomir... Andréa ! Andréa saura, elle me
comprendra, elle ira la chercher pour moi.
Je
prends mon élan, déploie mes ailes de corbeau, et en un instant je
suis sur le balcon de ma sorcière.
Elle
est en train d'écouter de la musique. Bob chante « my woman is
gone », et Andréa a l'air perdue dans ses pensées. Une bougie
brûle, il y a des signes bizarres sur les murs... elle est en pleine
crise mystique la pauvre.
Peu
importe.
« Andréa
! Andréa, prends moi dans tes bras, prends moi dans tes cuisses,
j'ai besoin de toi, regarde, regarde, la beauté est tout autour, tu
la vois, hein, toi, tu vois, n'est ce pas ? Ma muse ma beauté mon
amour... Tu vois ? Là bas ! Elle est là ! Sa jambe... un lacet...
rose... Tu vois ? Oui, je sais, je sais que tu vois ! Aime moi
Andréa, c'est le papillon tu sais, il faut que tu écrives pour moi,
mais bordel, regarde ! »
Andréa
me regarde d'un drôle d'air. Elle a les yeux exorbités, elle ne dit
rien, elle râle seulement... et puis je m'aperçois que ses ongles
acérés sont en train de me labourer les avants bras, mais qu'est ce
qu'elle fait cette conne, je veux lui faire partager la beauté et
elle elle me mutile...
Merde.
Je suis en train de l'étrangler. Ça va pas moi, il faut que je
m'asseye.
Je la
lâche, elle s'éloigne d'un bond, l'air d'un petit oiseau affolé.
Elle reprend son souffle. Elle pleure. Elle pleure cette conne ! Elle
ne comprend rien !
Un
truc visqueux et chaud coule le long de ma main. Du sang. Je pisse le
sang. C'est ça. C'est ça que je dois faire. J'attrape une toile
vierge dans un coin, je me vautre dessus, et je la recouvre de mon
sang. Mon sang, ma peau sur cette toile, pour elle. Elle comprendra.
Mes pastels.
Je ne
sais plus ce que je voulais peindre.
Ça
faisait... ça avait un rapport avec la danse... Une jambe, oui,
c'est ça, regarde Andréa, il faut que que tu me trouves cette
danseuse. Elle a... des jambes ! Et des chaussons ! Comme ça,
regarde ! Andréa, Andréa je t'en supplie retrouve la moi, c'est
elle, c'est la clé, sans elle je n'ai plus de talent, je ne suis
plus rien... Regarde Andréa, je peins pour toi, sur mon sang, cette
toile elle est pour toi, elle n'est que pour toi, la preuve de mon
amour éternel !
« Je
veux que dans le reflet de mes larmes tu voies ce que je vois.
Comment te faire comprendre ce que je ressens, ce que je vis, qui je
suis, à toi qui as capturé mon âme. Que ces traits tracés sur mon
sang soient le lien qui nous par-delà les océans, par-delà les
ans, nous unira à jamais. »
Il
y a eu un bruit, une odeur, Andréa qui marmonnait quelque chose
d'incompréhensible. Quand j'ai levé les yeux vers elle elle me
lançait un regard de haine, sa bouche tordue en un affreux rictus,
son cou rouge et enflé, et je me suis senti partir, comme aspiré
par une force mystérieuse.
C'était...
la toile. La toile m'aspirait. Cette sorcière m'avait piégé. Cette
salope.
Je
suis resté 50 ans dans cette toile. D'abord quelques temps dans un
garde meubles. Les pires années de ma vie. Dans le noir. Pas de
lumières, pas de couleurs, pas de mots. Juste moi, le froid,
l'obscurité, et cette haine qui me rongeait. Cette soif de
vengeance. Impossible de reprendre des forces, j'avais le sentiment
de mourir un peu chaque jour, et pourtant non, je vivais, et le temps
s'étirait, interminable, monotone, douloureux.
Un
jour enfin la lumière a jailli. Des déménageurs sont arrivés, Ils
m'ont emballé sans ménagement, j'y ai récolté quelques bosses et
un peu plus de haine. Mais enfin il se passait quelque chose.
Je
me suis retrouvé accroché à un mur, dans un coin sombre, dans
cette grande maison lugubre.
J'ai
dû subir l'amour dégoulinant d'Andréa et de Fabrice (Fabrice ! Ce
petit misérable sans intérêt !), et leur bonheur ne faisait
qu'accroître ma soif de vengeance.
Parfois
Andréa s'approchait de moi et murmurait encore des formules magiques
incompréhensibles ; elle s'imaginait me piéger à jamais.
Elle
m'a sous-estimé.
Finalement
c'est elle qui m'a tout appris, et chacun des mots qu'elle a
prononcés en me regardant souffrir m'a enrichi, m'a redonné des
forces, l'espoir de sortir un jour de ce cauchemar renaissait.
J'ai
failli perdre la tête quand elle est partie. J'ai attendu, attendu
longtemps, mais un jour j'ai compris qu'elle ne reviendrait pas. J'ai
abandonné, un temps. A quoi bon ? Si elle était morte, jamais je ne
pourrais me venger, je n'avais plus de raison de lutter.
Et
puis des enfants sont venus trainer dans la maison. J'ai passé de
bons moments avec eux. J'ai pu m'exercer à jeter des sorts. J'en ai
inventé des dizaines, tant que ces petits merdeux continuaient à
venir mes forces croissaient.
J'ai
pu m'évader en rêve enfin. Déployer mes ailes de corbeau, planer
dans les courants. C'est là que j'ai su. Que j'ai compris qu'une
petite part d'Andréa subsistait quelque part.
La
retrouver, l'amener jusqu'ici avec son jumeau taré a été un jeu
d'enfant. La petite dinde a cru que j'étais Andréa ! Mais quel pied
j'ai pris cette nuit là, je savais que l'heure de la vengeance avait
sonné.
Et
tout ensuite a fonctionné exactement comme prévu. Elle n'a pas pu
résister. Elle a touché le tableau. Mon sang s'est mélangé à sa
peau...
Je
suis libre maintenant. Je vais pouvoir reprendre les choses là où
je les avais laissées.
Mais
d'abord une bière. Et une ligne de coke. Putain j'espère qu'ils ont
ça au village.
Martine Désanges
6
Décembre 2013
*Tous
droits réservés*



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