mardi 7 janvier 2014

Raymond Marestaing



Je m’appelle… Je ne sais plus. En revanche, je sais bien comment ils m’appellent, eux.

Enfin, elle, là, dans le fauteuil. Elle m’appelle Chéri. J’aime bien quand elle m’appelle comme ça, ça me fait chaud partout. Je la connais bien, je la vois tous les jours. A heure fixe. L’heure du goûter. Elle est mon point de repère.

Je l’aime bien parce que quand elle arrive elle me sort ma boite de bonbons. Des crocodiles mous, de toutes les couleurs. J’adore ça. Ca me fait tout doux dans la bouche. Comme un bisou.

A propos de bisou, je me demande bien quand elle va venir… elle. Celle qui vient à intervalles réguliers me faire plein de bisous et me caresser la main. Celle qui m’appelle papa. C’est joli aussi papa.

Celui que j’aime pas c’est le grand barbu. Il vient aussi pour m’aider à chier. Il m’appelle André. Il me fait lever de force et il me baisse la culotte. Après il revient, il me relève de force, il me remet cette culotte qui gratte. Il est vraiment chiant. 
Enfin je préfère quand même quand c’est lui parce que ça m’embête de montrer mes cerisettes aux petites nénettes.

Je m’appelle pas André d’abord, je m’appelle Raymond. Raymond Marestaing. Comment je le sais ? Ben suffit de regarder par la fenêtre ! C’est écrit sur le mur là bas. Je sais lire quand même !

Chérie, c’est elle la reine de la télécommande. Moi je sais plus m’en servir. Mes mains tremblent trop, et mes yeux pleurent, je vois plus les boutons. Et faut avouer que je saurais pas sur lequel appuyer, c’est un peu trop compliqué. 
Alors je la laisse faire. Je la regarde. Elle le sait pas, mais je la regarde. Un deux trois pressions et hop la lucarne s’allume. Un deux trois pressions encore et c’est mon émission préférée, celle où ils tirent des lettres et des chiffres. 

J’aime bien. Je sais lire, quand même. Alors les lettres font des mots dans ma tête. Chérie a l’air étonnée à chaque fois que je lui demande de dire à lolo le mot que je viens de trouver. Et elle est lente. Trop lente. Le temps qu’elle réagisse lolo a déjà tiré d’autres lettres. Il est bouché lui aussi faut dire. J’ai beau crier il fait comme s’il ne m’entendait pas. Je l’aime pas. C’est un con.

Après, quand lolo s’en va, y en a d’autres qu’arrivent. Mais là je dois dire je comprends plus vraiment ce qu’ils attendent de moi. Enfin ça fait des jolies couleurs dans la fenêtre lumineuse. Puis je les écoute raconter leurs trucs incompréhensibles. Je mange mes bonbons.

Des fois, je mets un bonbon dans l’eau. Chérie elle aime pas quand je fais ça. Elle me houspille. Je lui réponds pas. J’ai rien à dire. Je sais pas pourquoi je fais ça. Y a le verre, et le bonbon, et puis le bonbon se retrouve dans le verre, et voilà. Pourquoi, comment, on s’en fout. 

Elle me houspille et je la regarde. J’ai envie de l’embrasser. Je l’aime, elle. Ca me fait chaud partout.

Elle s’occupe bien de moi, Chérie. C’est elle qui me donne à manger. Je sais pas ce que je bouffe, c’est que de la purée, c’est dégueulasse. Mais elle est là à côté de moi, elle me parle, même si je comprends pas ce qu’elle dit j’aime le son de sa voix.
J’aime la regarder. Et la bouffe dans ma bouche, ça aussi ça me fait chaud partout. Ca me remplit de l’intérieur.

J’aime bien être rempli de l’intérieur et avoir Chérie à côté de moi. C’est elle, ma vie, je crois. Et ces sensations. Le chaud, la plénitude.

Ce que j’aime pas, c’est quand elle s’en va. Elle m’abandonne. 

D’abord il revient, lui, le grand barbu, il me met tout nu et il m’enferme dans mon lit. Ce que j’ai pu détester ces barreaux de prison au début. Maintenant je me suis habitué. Je les laisse faire. Je fais comme si je les voyais pas. Je regarde la lucarne.

Elle, j’essaye de la retenir quand elle veut me dire au revoir. Mais dans le fond ça change rien. 

A cette heure là de toute façon elle me donne plus de bonbons.

Il faudra que j’attende demain.

Martine Désanges
7 Janvier 2014
*Tous droits réservés*

vendredi 3 janvier 2014

Vivant Poème - 4 - Le Prophète





« Votre raison et votre passion sont le gouvernail et les voiles de votre âme qui navigue de port en port. Si votre gouvernail ou vos voiles se brisent, vous ne pouvez qu’être ballottés et aller à la dérive, ou rester ancrés au milieu de la mer. Car la raison, régnant seule, est une force qui brise tout élan ; et la passion, livrée à elle-même, est une flamme qui se consume jusqu’à sa propre extinction. »

Khalil Gibran, le Prophète

31 Mai 2033

Stéphane, il faut que je te dise.

Je t’ai oublié.

Toutes ces années je les ai vécues sans avoir aucune idée de ton existence. Oh, bien sûr, il me restait quelque part un petit goût de quelque chose, une vague déception, une vague exaltation, une amourette de jeunesse dont on a conscience sans pouvoir en retracer le fil exact.

J’ai beau faire, j’ai beau essayer de me repasser le film de cette histoire, de me creuser la tête, je ne sais plus à quoi tu ressemblais.

Juillet 1998. Il s’est passé tant de choses depuis ! Une vie s’est passée.
Je me souviens de la date de mon départ pour le Canada. 12 mai 2003. 2 Jours après mon anniversaire. 

J’avais eu la chance d’être repérée par ce metteur en scène qui recherchait une Française pour jouer dans sa pièce,  et l’audition avait été un succès. Je partais au Québec avec en poche un contrat qui me liait à sa troupe pour 5 ans.

Si tu savais le bonheur qui a été le mien durant ces années. 

Chaque soir vivre l’émoi du lever de rideau, de l’entrée sur scène, l’adrénaline qui monte, la conscience qui s’altère, cette autre moi qui surgit, inconnue, indomptable, qui se déchaine une heure durant puis rentre dans sa coquille pour redevenir la timide Aline.

Les fêtes à n’en plus finir, les week-ends à la cabane à sucre, les heures de répétitions, de brainstorming pour la mise au jour d’un nouveau personnage.
J’ai vécu mon rêve là-bas.

Et puis il y a eu Loïc. Le petit breton rencontré au hasard d’une soirée dans un bar à vin, amateur de mots, de fromage et de vin rouge.

Loïc et son rire, sa voix de velours quand il me chantait « Dans un an et un jour », Loïc et sa cour assidue, des fleurs chaque jour, des surprises à n’en plus finir.

Loïc et sa folie.

Il débarquait un soir avec des billets d’avion pour aller survoler les chutes du Niagara en ULM, nous partions sans valise, nous achèterions le nécessaire sur place. Nous ne revenions qu’un mois plus tard, parce qu’entretemps nous avions décidé de partir faire un trek dans le désert.

Sais tu qu’il m’a demandée en mariage devant le Trésor, à Petra ?



J’en ris encore. Nous étions exténués, nous revenions de 3 jours dans le Wadi Rum, à dormir à la belle étoile, privés de sanitaires, puants et gluants de sueur. Nous étions heureux. Épuisés mais radieux de cette vie qui nous souriait si bien.

Alors que nous contemplions le somptueux ouvrage, il est tombé à genoux, m’a attrapé la main et m’a fait promettre de ne plus jamais lâcher la sienne.
Nous sommes rentrés en France pour nous marier en famille. Nous avons fait la fête pendant des mois, invités de droite et de gauche à travers tout le pays.

C’était le temps de l’insouciance, Stéphane, de l’amour et de la joie.

Et tu sais, le mieux ? C’est que ça ne s’est jamais arrêté.

Ensemble nous sommes indestructibles. Nous traversons les épreuves et nous nous rions des difficultés car nous savons que la seule chose qui compte est l’amour éternel que nous nous vouons.

Bien sûr Loïc a de l’argent, ce qui nous met à l’abri des ennuis financiers.
Mais tu sais, nous avons perdu un bébé. Une petite fille. Un petit ange blond comme son père, rond et rose comme sa mère. Partie avant que d’avoir vécu. Morte dans son lit à 3 mois. Nous n’avons rien pu faire.

Nous aurions pu nous effondrer à l’époque. Mais nous étions tous les deux, c’est ce qui comptait. Nous nous sommes étourdis.

J’ai rejoint Peter quelques mois à Quebec, cet amour d’homme m’a trouvé un rôle sur mesure, tu sais, le théâtre c’est ma sauvegarde. Loïc est venu avec moi bien sûr, jamais nous ne nous sommes séparés plus de quelques heures. C’est lui l’homme que j’avais toujours attendu.

Et maintenant, en relisant ces quelques pages, ce journal de jeunesse, je comprends.

J’étais folle. Il me fallait trouver un homme à la mesure de ma démesure, à l’échelle de ma passion. Cet homme il devait être libre. Libre comme je l’étais.
Tu ne l’étais pas, toi, engoncé dans ta vie, tes obligations de futur chef d’entreprise, de père de famille. Peut être, Stéphane, peut être aurais tu pu être cet homme là, en me relisant je comprends que tu en avais envie. Mauvais timing.

Je me souviens maintenant. Ce jour là, le jour du saut, tu m’as tant déçue. Tu aurais dû être là, ça ne rimait à rien de sauter toute seule, à rien d’autre qu’à me prouver que je n’avais pas besoin de toi pour vivre intensément, que je n’avais besoin de personne pour ça.

Je suis rentrée en pleurant.

Je t’ai laissé partir en vacances, je n’avais pas le cœur de te dire à quel point je te trouvais petit, timoré, à quel point je te méprisais de ne pas être celui que tu m’avais promis.

Quand tu es rentré 4 semaines plus tard, j’avais démissionné, et j’étais déjà partie pour l’Asie, dans ce monastère bouddhiste dont nous rêvions tous deux quand nous refaisions le monde dans ton bureau tendu de velours rouge.

C’est là que je t’ai oublié, je suppose. C’est là que je me suis trouvée et que j’ai arrêté de chercher ce qui n’existait qu’en moi. Que j’ai accepté ma différence, et de la donner au monde sans attendre de retour. Que j’ai appris qu’une passion ça ne se décrète pas, une passion ça se vit.

Je crois que je n’aurais jamais repensé à toi si tout à l’heure en rangeant mes affaires pour notre déménagement je n’étais tombée sur ce livre que tu m’avais donné, comme pour te dédouaner de n’être que toi, et si n’en était tombée cette feuille de liquidambar desséchée, qui s’est éparpillée en poussière en tombant sur le plancher du grenier.

Tu sais quelle aura été ta dernière influence dans ma vie ? Tu sais de quoi je me souviendrai à la fin du compte ? Que tu m’as fait éternuer !

Ne m’en veux pas Stéphane, mais je dois cette fois t’abandonner
définitivement, Loïc m’appelle, je crois qu’il a un alligator à aller chasser, à moins que ce ne soit juste un dinosaure à déterrer. Ou peut être un voyage dans la Lune. Mais non, suis-je bête, la Lune nous la connaissons par cœur, depuis le temps. 

Nous y vivons.

Martine Désanges
3 janvier 2013
*Tous droits réservés*



jeudi 2 janvier 2014

Chroniques d'après guerre 10 - Epilogue




Quand l’homme noir est apparu, nous avons tout de suite su que quelque chose de terrible s’était produit. 

Il était… terrifiant. Grand, l’air hagard, hirsute, vêtu de vieux vêtements comme on en portait avant guerre, un jeans trop large, une chemise en coton (du coton ! Vous vous rendez compte ! Il devait rouler sur l’or cet homme !), le tout maculé de taches de peinture.

Il roulait des yeux comme s’il ne savait plus où donner de la tête. Pourtant il est allé directement au bistrot, chez Ben. Et il y est resté toute la journée, ingurgitant des demis comme si c’était de l’eau.

Il n’a parlé à personne. Il continuait à rouler des yeux comme des billes d’ébène.

Le soir venu il a disparu.

On l’a vu les jours suivants trainant dans les ruelles les plus sombres. Défoncé. Personne ne sait où il avait trouvé de la drogue, on aurait juré que personne ici ne savait même ce que c’était. Pourtant le fait est que lui en avait trouvé. 

Il déambulait en chantant, en apostrophant les femmes 

« Sorcière ! Je t’ai bien eue ! »
« Andréa ! Il n’y a que toi… »
« Vous ne me comprenez pas, reviens ! »

Des bribes de phrase sans suite, et sans aucun sens.

Au bout d’un moment on s’est habitués. Ben l’a pris en pitié et l’a logé dans une chambre au dessus du bistrot, une mansarde inoccupée qu’il n’utilisait pas, de toute façon. Il le nourrissait contre des heures de ménage, lui fournissait de la bière. Ne voulait rien savoir du reste.

De temps en temps, l’homme noir se plantait au milieu de la place et se mettait à déclamer des histoires de sorciers et de fantômes africains. On s’attroupait autour de lui. On riait. Les enfants le regardaient bouche bée, captivés par ces contes d’un autre temps, ces légendes d’un continent qui avait été rayé de la carte depuis si longtemps.



Il est devenu notre célébrité locale. Des gens venaient même des villages voisins pour l’écouter, fascinés par sa voix grave, ses bégaiements, son rire fou qui jaillissait soudain tandis que ses yeux roulaient, pris d’une folie incontrôlable.

Nous on l’aimait bien. Au moins nous avions quelque chose que personne d’autre n’avait. A la ville, notre village est bientôt devenu « le village de l’homme noir ». 

Il n’a jamais adressé la parole à personne. Jamais dit son nom. On n’a rien su de lui, était il fou, génial, d’où venait-il, de quelle époque révolue ? Quelle faille spatio-temporelle l’avait amené jusqu’à notre petit village dans le creux de la rivière ?

Un jour on l’a retrouvé mort dans sa chambre, une aiguille dans le bras. Ca nous a bien embêtés. 

Ben a rebaptisé son bistrot, et les gens ont continué à venir de partout pour boire un coup chez « l’homme noir ».

La vie a repris son cours normal. Enfin à peu près. On aurait bien aimé qu’il recommence à pleuvoir. Depuis l’arrivée des gamins blonds pas une goutte d’eau n’était tombée. D’ailleurs on les avait jamais revus, ils n’étaient jamais descendus au village, à vrai dire on les avait un peu oubliés, avec un tel chambardement !

Un matin notre maire est venu me voir. « Nell », qu’il m’a dit. « Tu la connaissais la sorcière toi, on a pensé que ça serait bien que tu ailles voir là haut ce qu’ils deviennent les ptiots. Toi tu risques rien ».

C’est vrai que j’avais bien connu Andréa. Enfin connu est un bien grand mot, mais on avait discuté plusieurs fois. C’est que sa vie me passionnait, elle avait vu tant de choses, c’était incroyable pour une fille comme moi qu’avait jamais quitté sa vallée. Puis elle m’avait appris deux ou trois sorts aussi. Comment ôter le mal, conjurer un zona, concocter un philtre d’amour, des choses simples mais qui ont bien servi au fil des ans.

Bref j’y suis allée sans trop rechigner, puis faut bien dire que j’étais curieuse, et que ça me plaisait d’être celle qu’on viendrait voir pour savoir.
Quand je suis arrivée là haut j’ai eu un choc.

J’ai dû m’asseoir sous le coup de l’émotion qui m’a assaillie.
Y n’y avait plus de maison. Plus rien.

Mais j’avais jamais rien vu d’aussi beau ni d’aussi charmant.
La colline était recouverte d’une herbe aussi douce que du velours, parsemée de pâquerettes, de myosotis, de coucous  et de primevères. J’ai ôté mes godillots pour avoir le plaisir de me laisser chatouiller entre les doigts de pied. Il régnait une paix… comme dans un lieu saint. 

Un petit ruisseau prenait sa source dans le terrain, et descendait en chantant jusqu’à notre rivière sans nom. L’eau en était si claire que les galets tapissant son lit, brillants au soleil, semblaient la transformer en or liquide.

De fins roseaux bordaient ses rives, et la brise jouant dans leurs panaches multicolores en tirait une mélodie enivrante et obsédante.

A la place de la maison se trouvait maintenant une roseraie. Des milliers de fleurs de toutes les couleurs, formant un labyrinthe impénétrable et attirant. Un parfum lourd et pénétrant venait vous chatouiller les narines.

L’harmonie était parfaite.

Au milieu de la roseraie se dressait un arbre, inaccessible, protégé par cette forêt d’épines. 

Le regardant avec plus d’attention, je me mis à frissonner. 

Ses formes parfaites étaient celles de deux amants enlacés, elle avait de longs cheveux blonds et des yeux immenses, et lui la regardait avec adoration.




Sur la plus haute branche, un canari me regardait, l’air moqueur.

Un soudain coup de vent apporta une feuille de papier qui vint se plaquer sur les plis de ma robe.

Intriguée, je la ramassai. Le parchemin, ancien, était si fragile qu’il se déchirait sous mes doigts. 

Avant que le vent ne me l’arrache de nouveau des mains, j’eus le temps de lire ces caractères écrits à l’encre violette « Mémoires d’Andréa ». Enfin je crois. Je ne pourrais pas l’affirmer.

Je tournai doucement les talons et m’en retournai au village, étrangement apaisée.

Martine Désanges
2 Janvier 2013
*Tous droits réservés*