samedi 21 décembre 2013

Vivant Poème - 3 - La Falaise





Jeudi 11 juin 1998 07h34
De : Aline B.
A : Stéphane F.
Objet : THE GAME – 1ère partie : La falaise – Diane Tell

Vous l’aurez deviné, ce morceau est en totale relation avec la Bulle. Voici ce que j’écrivais le 30 Mai au lieu de réviser mon texte :
… Nous nous dirigeons à grande vitesse vers des abîmes inconnus. Saurons-nous nous arrêter au bord de la falaise ou sauterons-nous dans le vide avec cet élan qui nous caractérise ? Connaîtrons-nous le bonheur de la chute libre, sensation de liberté nous élevant au rang de divinités, pour nous déchirer ensuite dans les rochers et nous enfoncer dans les profondeurs sombres de l’océan, nous noyer dans la souffrance ? Ou saurons-nous profiter simplement de cette vue imprenable ?...
Cette chanson est rassurante, car elle laisse entrevoir la solution de longer la falaise, sans jamais plonger ! Mais alors, les falaises étant ce qu’elles sont, me suis-je dit hier, nous finirions forcément par déboucher sur une impasse.
Décision ? Pas beaucoup de choix : soit rester là, ne plus avancer et s’arrêter pour une douce éternité, soit sauter dans le vide, soit rebrousser chemin.
Et aujourd’hui s’impose plutôt à moi l’image d’un marécage dans lequel nous avançons prudemment, pas à pas, par crainte de ce que peuvent cacher ces eaux si noires. Mais malgré tout, fascinés par la beauté de ce paysage, par le mystère et les promesses dissimulés sous ces voiles de brume, nous ne pouvons nous empêcher d’avancer.
Peu importe, j’aimerai toujours cette chanson.

Vendredi 12 juin 1998 07h58
De : Stéphane F.
A : Aline B.
Objet : the game, part 1 : La falaise 

Étrange, j’ai l’impression de connaître ce chemin à travers bois et cette découverte éblouissante, qui devient sans encombre et nous anime d’un second souffle lorsqu’elle est à vue…
Mais une fois approchée il y a cette falaise incontournable, infranchissable et indispensable pour prendre conscience de la réalité de nos sentiments…
Par vos écrits j’ai baissé les yeux et j’ai été agité d’un violent vertige devant ces récifs si bas… Ce matin de mon regard enfin la panique s’est estompée et il est remonté vers l’horizon.
Car en vérité la falaise n’est un obstacle que pour une partie de notre être…

08-07-1998
La France euphorique s’apprête à passer la soirée devant son poste de télévision pour assister à la demi-finale de coupe du monde opposant l’équipe nationale à la Croatie.

Moi j’ai posé une journée de congés. Jusqu’au bout j’ai espéré que Stéphane aurait le courage de faire de même et de se joindre à moi, pour m’accompagner vers une destination de lui inconnue.

Mais il n’a pas eu ce courage. Tant pis pour lui, j’accomplirai mon exploit seule, et il n’aura que le plaisir de suivre mon aventure en différé. Les yeux dans les yeux. 

Moi, rien ne m’arrêtera.

Depuis notre échange l’idée me hante. Qu’y a-t-il au-delà de la falaise ? Mort ou salut ?

Il n’y a bien entendu pas 50 façons de le savoir. Il faut sauter. Ou renoncer. Et renoncer… non, ça n’est même pas envisageable.

Alors je suis partie toute seule. Direction la Normandie, le viaduc de la Souleuvre.

Je m’apprête à sauter dans le vide d’une hauteur de 60m. Avec une corde non au cou, mais aux pieds.



Seule. Mais ça j’ai l’habitude. Pas comme si j’avais coutume de me faire assister dans mes entreprises.

C’est un ami, Patrick qui m’a conseillé cet endroit. Il n’a pas idée de ce que je m’apprête à faire. Je n’en ai parlé à personne.

J’ai rendez vous à 14h, je ne suis pas pressée. Au volant de ma vieille Clio, je profite de la route, de ces paysages que je ne connais pas. Je devrais aller plus souvent en Normandie. Ce n’est pas tellement loin, et c’est vraiment joli. C’est une belle journée il faut dire.

Le lecteur cassettes dévide à l’infini les titres qu’il a choisis pour moi. Many to many et cette magnifique intro. Je la mets en repeat.

Les kilomètres défilent. Et dans ma tête se joue le scénario de mon récit à Stéphane. J’ai tellement hâte de le surprendre encore, de voir dans ses yeux l’excitation que ne manquera pas de susciter mon exploit. L’admiration. Il ne cesse de me pousser à me dépasser. Moi je veux juste être la femme de ses rêves.

C’est dans un état second et fébrile que je vis le reste de la journée. L’arrivée au viaduc. L’adrénaline qui monte, le cœur qui s’accélère. « Vous avez des problèmes cardiaques ? » « Veuillez signer cette décharge s’il vous plaît » « bien, c’est votre tour, suivez-moi ».

La première difficulté se profile à l’horizon. L’accès au viaduc se fait par une étroite passerelle surplombant le vide impressionnant.

Mouais. Ben je ne vais pas laisser un pauvre vertige m’empêcher de prouver que je suis la femme la plus courageuse du monde ! Je prends une grande bouffée d’air et je m’élance.

J’aurais bien fumé une petite clope avant de mourir, moi. Bon tant pis. On verra ça au paradis.

L’équipe est sympa, rassurante. On me fait asseoir sur un banc, les jambes tendues, et on m’attache les deux pieds à l’aide d’un harnais (non je ne suis pas devenue fan du bondage). « Serrez bien, hein ». Je n’en mène pas large quand même. C’est un peu effrayant d’être formidable parfois.

« Bon, Aline, c’est à ton tour, viens ». Tant bien que mal je m’installe au bord du vide. Le plus près possible. Mes pointes de pied tutoient le précipice. 
Le charmant instructeur me chuchote des mots rassurants à l’oreille. 

« Regarde loin devant toi. Prends une grande respiration. Ne réfléchis pas. Vas-y tout de suite. Et surtout tu bondis en avant hein, tu ne te laisses pas tomber, fais ça bien, fais nous un saut digne de ce nom ! »

Je ne réfléchis pas. Je m’élance. Un hurlement jaillit de ma poitrine, enfin je crois que c’est moi, on dirait un cri de bête. 




Ça va tellement vite. Mon cœur d’arrête un micromillième de nanoseconde. Puis se rallume. J’arrive en bas… merde ! Elle est élastique cette putain de corde, il y a un rebond ! La même peur m’étreint tandis que je tombe une seconde fois. C’est inhumain. 

Pendue au bout de ma ficelle, les mains frôlant l’eau, la tête en bas, je ne pense plus. Je ne suis plus qu’un bout de chiffon, une pauvre chose sans forces et sans conscience.

Un assistant me tend une perche (littéralement), je l’attrape et il me tire (oui oui…) jusqu’à la rive. Il me récupère et m’allonge doucement sur un banc prévu à cet effet.

Je veux dormir… 

Au bout de quelques minutes, mes forces sont revenues. Il est temps de repartir, mon exploit accompli.

Ce qui veut dire aussi 60 m de dénivelé à remonter à pied. On avait bien pris soin de nous cacher ce détail. C’est que j’ai laissé toutes mes forces dans l’aventure, moi !

Je gravis le sentier doucement. Je suis fière de moi. Je me suis jetée dans le vide par amour. Et j’ai survécu. 

Tandis que je roule en direction de Paris, sur une route désertée par une France fanatique, une question me taraude.

Stéphane aurait-il sauté ? Aurait-il franchi ce pas ?

Je ne le saurai jamais. 

Et je suis lasse. J’ai le sentiment de jouer toute seule à être amoureuse.
J’en ai un peu marre d’être formidable pour l’autre. J’aimerais que quelqu’un soit formidable pour moi, aussi, un jour.

Martine Désanges
21 Décembre 2013
*Tous droits réservés*

mardi 17 décembre 2013

Le repas des fêlés

Nous nous étions mises sur notre quarante-douze.

Maman, malgré sa difficulté à se déplacer, avait tenu à ressortir la robe en voile achetée pour la fête de leurs noces d'or. Pour l'occasion, elle arborait de magnifiques sandales à talons aiguilles, qui donnaient à son pied menu et charmant un air de jeune premier.

"Vous m'apporterez mon repas" avait elle déclaré péremptoirement en se laissant tomber dans un fauteuil à côté de son Bobby. 

Elle ne bougerait plus de toute l'après midi, nous le savions, et les regardions avec tendresse.

50 ans de partages, de privations, d'engueulades, de voyages, de réconciliations sur l'oreiller (au moins trois, sinon nous ne serions pas là), de rêves, de projets avortés ou réalisés. Pour en arriver à cet instant, dans cette maison de retraite, à ce repas de fête mêlant anarchiquement jeunes et vieux, fêlés et sains d'esprit, aides soignants et dirigeants.


Dans un coin, le vieux Nano avait sorti sa guitare, il répétait sans cesse le même accord, et hurlait "Carrie" sur toutes les notes de ses pauvres cordes vocales usées et fatiguées. Ce mot scandé, martelé, rythmerait notre après midi.

Ça faisait une belle cacophonie, mais personne ne s'en préoccupait. C'était fête, et il était d'usage que chacun participe à sa façon. Nous haussions un peu le ton de nos conversations pour nous entendre, et si Nano arrêtait de chanter on avait cette drôle d'impression que tout le monde s'arrêtait de respirer... et revivait quand il braillait de nouveau.

Bobby était placide. Ses grands yeux bleus souriaient comme à leur habitude, tandis que sa bouche se tordait en un rire ou en une grimace, selon qu'il recevait un baiser d'une jolie et jeune aide-soignante, ou que ce grand idiot de Syl lui tendait ses médicaments d'un air bourru.

"Il change de service à la fin de l'année", marmonnait Maman, "c'est pas trop tôt, personne ne le regrettera !"... Et elle riait et demandait une autre coupe de champagne. C'était si bon de la voir rire, de la voir ivre.

De temps en temps, Bobby attrapait sa main gauche et se mettait à crier "enlevez moi ça, ça brûle, c'est pas ma branche, laissez moi sortir !". Puis il réalisait qu'il lui était impossible de s'en débarrasser, et ses mains retombaient, inutiles, agitées de soubresauts et s'envolant soudain en gestes désordonnés et incontrôlés.

Moi j'en profitais pour lui faire ingurgiter une cuillerée de viande hachée menue, puis pour lui masser gentiment l’œsophage, l'air de rien, comme une caresse. Il fallait à tout prix éviter une nouvelle fausse route, aujourd'hui c'était la fête, et tout mon être était tendu dans le seul but de lui garder un caractère joyeux et gai. C'était peut être la dernière fois que nous étions tous réunis pour nous amuser et ripailler.

A son habitude, Holly parlait au mur en tortillant le coin de son cardigan aux fines rayures dorées : "Regardez moi ce salaud, il m'a laissée tomber, bordel, quel con quel con quel con. Salaud, salaud, salaud, salaud..."

Nous évitions soigneusement de nous approcher d'elle, car nous savions qu'elle saisirait la moindre occasion de nous attraper le bras et nous abreuver d'injures, et qu’il nous faudrait écouter ses jérémiades un long moment avant de recouvrer une liberté toute relative.

La pauvre Sandy déambulait, la bouche ouverte, son regard désespéré et suppliant criant silencieusement un assourdissant « aidez moi, mais aidez moi, achevez moi, je vous en supplie ». Nous faisions tous mine de l’ignorer, ce n’était pas de notre ressort, et puis aujourd’hui, c’était la fête. Sourire et ivresse obligatoires.

Tout allait aussi bien que possible. On avait même pensé à entraver Franz, pour éviter qu’il ne passe sa colère sur la douce Maguy et ne la laisse encore une fois avec un œil au beurre noir.

Tout allait bien, oui, l’ambiance était à la fête, tout le monde était beau et gentil.

Surmontant ma timidité et ma peur, j’osai même demander à Nano de me prêter sa vieille guitare, aussi ridée que lui. 

Je regardai mes sœurs d’un air complice, et au moment où je plaquai les premières mesures de notre chanson rituelle, Mary commença le compte à rebours de "Space Oddity".
Un vieux numéro bien rodé, mais qui nous plongeait chaque fois dans la même extase. Et qui se finissait toujours sous un tonnerre d’applaudissements… Heureusement que les vieux avaient les tympans aussi fêlés que leurs cerveaux, l’honneur était sauf, et nous si heureuses de ces instants que nous prendrions soin de graver à jamais dans nos mémoires et dans nos cœurs éplorés.


Vint le moment du dessert. Profiterolles. Phil me regardait d’un air béat, tandis que la salive coulait sur son menton. Les larmes me montèrent aux yeux. Du fond de sa folie, il se souvenait donc de nos jeux. Du surnom affectueux qu’il m’avait donné. Chantilly.

C’en était trop pour moi, j’allai me réfugier dans un coin, pour pleurer amèrement sur ces bonheurs perdus, sur ces hommes et ces femmes déchus, sur ce qu’ils avaient été, ce que nous avions partagé et qui ne vivrait plus jamais ailleurs que sous ma plume. Une vie d’encre et de papier, c’est tout ce qu’il me restait.

Longtemps je suis restée prostrée, secouée de sanglots silencieux. La migraine menaçait. Ou la gueule de bois. Overdose de bonheur, je finissais toujours par pleurer, de toutes façons.

Puis Yann est venu me chercher. L’heure tournait, ce serait bientôt le couvre feu. Il était temps de se dire adieu. A cette pensée mes larmes bien sûr ont redoublé. Chaque fois le même déchirement. Quand les reverrions-nous ? Aurions-nous seulement l’occasion de les serrer de nouveau dans nos bras ?

J’ai pris le temps de sécher mes yeux, et de me remaquiller. C’était fête. Sourire obligatoire.

Un à un je les ai tous embrassés. Un à un je leur ai dit « je t’aime » en les regardant droit dans leurs yeux si troublés. En leur tenant la main. Pour garder à jamais le souvenir de leur regard, de leur lumière, la chaleur et l’empreinte de leur peau.

Puis Syl et les autres les ont emmenés. Nano et Bobby dans leurs fauteuils roulants. Maguy sur le dos de l’adorable Driss. Holly au bras de Chris. Chacun si beau et émouvant à sa façon. Chacun si cher à mon cœur et essentiel à ma vie. Toutes ces années. L’idée saugrenue me vint d’additionner leurs âges. C’étaient au moins 800 ans, presque un siècle qui passait la porte de notre prison.

Quand ils furent tous partis, nous sommes restées un long moment, tristes, désœuvrées, au milieu du réfectoire. 

Puis la tête basse et les pieds traînants nous avons regagné chacune notre chambre. La peur d’un quotidien solitaire était dans tous les esprits.

Silencieuse, insidieuse, elle reprit possession de nos corps et de nos âmes. Jusqu’au prochain repas des fêlés.

Joy 3.0
17 Décembre 2013
*Tous droits réservés*

vendredi 6 décembre 2013

Chroniques d'après guerre - 9 - La liberté

Cette nuit là... Cette nuit là ma vie s'est arrêtée, je devrais me souvenir précisément de chaque seconde...

Pourtant non, il ne me reste que des bribes, des instants puissants fondus enchainés dans un halo sombre.

C'était au printemps. J'étais enfin heureux, j'avais trouvé mon équilibre entre Camille et Andréa, entre drogue et alcool, entre études d'architecture et création artistique.
J'avais la vie devant moi et le monde était à moi. 



Mon projet de foyer avançait bien, j'étais sûr d'obtenir mon diplôme en fin d'année. Il faut dire que j'y avais mis du cœur, de l'idéal, de la beauté.
Ça me laissait pas mal de temps libre pour le reste.
Ma journée idéale ? Me lever tôt le matin, aller marcher dans Paris, glaner çà et là des idées pour mon projet, voir ce qui se faisait, ce qui ne se faisait pas, aller poursuivre mes recherches à la bibliothèque. Je pouvais rester des heures à l'Institut du Monde Arabe. Ce lieu me transportait, me donnait une énergie créatrice du feu de dieu...

Alors je repartais à Nanterre, chez Andréa, je cuisinais pour elle, nous faisions l'amour, puis nous mangions au lit, à échanger des idées farfelues sur le monde, et sur ce que nous en ferions quand nous régnerions dessus, à écrire des poèmes que nous récitions en criant par la fenêtre.

Andréa c'était ma joie de vivre, ma liberté, elle ne me reprochait jamais quoi que ce soit, encourageait mes folies sans les partager, restant toujours en retrait, vigilante, les bras ouverts pour me rattraper quand je tombais.
C'était mon soleil, ma vie, ma muse, la douceur et la gentillesse incarnées dans une femme un peu folle et un peu sorcière, indépendante, libre, libre, libre... Je l'aimais plus que tout. Mais je n'ai jamais pu le lui dire, ça n'allait pas avec mon personnage de Prince, je ne pouvais pas m'attacher à une seule.

Puis à un moment de l'après midi j'avais besoin d'inspiration. De spiritualité. Je m'évadais alors de la cage ouatée des bras d'Andréa, et je partais en quête de stupéfiants. Peu importait l'ivresse, je voulais tout connaître, et chaque drogue avait un effet différent, une influence créatrice propre à sa substance. Sous cocaïne j'écrivais comme un dieu, sous héroïne je faisais chanter les couleurs et vibrer les formes, et à défaut la bière me donnait l'inspiration nécessaire pour la sculpture, j'aimais par dessus tout mettre mes mains dans l'argile, dans la peinture, et créer la beauté avec mes doigts, avec mes paumes, avec ma peau.

Je repassais ensuite chez Andréa, goûter encore la douceur de son sexe, et lui montrer mon œuvre du jour, boire, chanter, fumer.

En fin de soirée je repartais chez Camille, prendre une dose de normalité, passer la nuit dans ses bras frais, me délecter de la blancheur et de la douceur de sa peau. Je l'aimais bien Camille, elle était belle, elle me remettait les pieds sur terre, et puis elle était présentable, pour le monde entier c'était la femme que j'épouserais un jour. Bien sûr elle ne savait pas qu'Andréa existait, alors qu'à ma sorcière je n'ai jamais rien caché, elle savait tout de moi.

Voilà, c'était la belle vie, la vie d'étudiant, la vie d'artiste, un jour le monde m'appartiendrait, j'aurais des enfants dans tous les pays du monde, et Andréa pour veiller sur moi et sur mon œuvre.

Jusqu'à cette nuit là.

Mes pas m'avaient porté chez Mohamed, un de mes dealers préférés, un peu givré comme moi, et puis généreux, il faisait goûter avant de vendre.
Quand je suis arrivé chez lui il était tout excité.

«Mokhtar, assieds toi, j'ai eu une livraison de papillons, il faut absolument que tu essayes ça ! »
« Quoi ? Des papillons ? Mohamed tu te fous de moi, je bouffe pas des insectes moi ho ! »
« Mais que t'es con ! Des papillons... du LSD quoi ! »
« Hahaha bien joué mon frère ! Tu m'as bien eu sur ce coup là. Bien sûr que je veux goûter, tu me connais, je ne vais pas laisser passer une occasion pareille ! »
« Parfait, alors prends ça man, tu m'en diras des nouvelles »

Et il m'a filé un papillon entier, que j'eus tôt fait d'ingurgiter.

Les heures qui suivent ne sont qu'un camaïeu de formes, et de couleurs dansantes. Un chemin tracé dans les airs, et moi qui survole le monde. Des mots dans les oreilles, indicibles, des images, indescriptibles. Et pourtant. Merde, je suis un créatif, il faut que je montre au monde entier la grandeur de mon esprit. Que le monde sache que la vie c'est ça, cette folie, cette brume, cette torpeur...

Au loin, une danseuse me nargue, dans son tutu et ses chaussons roses. Elle sait tout de moi, j'en suis sûr, c'est elle la clé, si je l'attrape, si je la caresse, si je la viole elle me transmettra son savoir, son pouvoir, et enfin je pourrai exprimer ce que je sens, ce que je vois.


Attends danseuse, ne t'en va pas, attends... elle a disparu dans une brume de paillettes roses... Je... je ne peux pas la suivre, mes jambes ne me portent plus, j'ai envie de vomir... Andréa ! Andréa saura, elle me comprendra, elle ira la chercher pour moi.

Je prends mon élan, déploie mes ailes de corbeau, et en un instant je suis sur le balcon de ma sorcière.
Elle est en train d'écouter de la musique. Bob chante « my woman is gone », et Andréa a l'air perdue dans ses pensées. Une bougie brûle, il y a des signes bizarres sur les murs... elle est en pleine crise mystique la pauvre.

Peu importe.

« Andréa ! Andréa, prends moi dans tes bras, prends moi dans tes cuisses, j'ai besoin de toi, regarde, regarde, la beauté est tout autour, tu la vois, hein, toi, tu vois, n'est ce pas ? Ma muse ma beauté mon amour... Tu vois ? Là bas ! Elle est là ! Sa jambe... un lacet... rose... Tu vois ? Oui, je sais, je sais que tu vois ! Aime moi Andréa, c'est le papillon tu sais, il faut que tu écrives pour moi, mais bordel, regarde ! »


Andréa me regarde d'un drôle d'air. Elle a les yeux exorbités, elle ne dit rien, elle râle seulement... et puis je m'aperçois que ses ongles acérés sont en train de me labourer les avants bras, mais qu'est ce qu'elle fait cette conne, je veux lui faire partager la beauté et elle elle me mutile...

Merde. Je suis en train de l'étrangler. Ça va pas moi, il faut que je m'asseye.
Je la lâche, elle s'éloigne d'un bond, l'air d'un petit oiseau affolé. Elle reprend son souffle. Elle pleure. Elle pleure cette conne ! Elle ne comprend rien !

Un truc visqueux et chaud coule le long de ma main. Du sang. Je pisse le sang. C'est ça. C'est ça que je dois faire. J'attrape une toile vierge dans un coin, je me vautre dessus, et je la recouvre de mon sang. Mon sang, ma peau sur cette toile, pour elle. Elle comprendra. Mes pastels.

Je ne sais plus ce que je voulais peindre.

Ça faisait... ça avait un rapport avec la danse... Une jambe, oui, c'est ça, regarde Andréa, il faut que que tu me trouves cette danseuse. Elle a... des jambes ! Et des chaussons ! Comme ça, regarde ! Andréa, Andréa je t'en supplie retrouve la moi, c'est elle, c'est la clé, sans elle je n'ai plus de talent, je ne suis plus rien... Regarde Andréa, je peins pour toi, sur mon sang, cette toile elle est pour toi, elle n'est que pour toi, la preuve de mon amour éternel !

« Je veux que dans le reflet de mes larmes tu voies ce que je vois. Comment te faire comprendre ce que je ressens, ce que je vis, qui je suis, à toi qui as capturé mon âme. Que ces traits tracés sur mon sang soient le lien qui nous par-delà les océans, par-delà les ans, nous unira à jamais. »

Il y a eu un bruit, une odeur, Andréa qui marmonnait quelque chose d'incompréhensible. Quand j'ai levé les yeux vers elle elle me lançait un regard de haine, sa bouche tordue en un affreux rictus, son cou rouge et enflé, et je me suis senti partir, comme aspiré par une force mystérieuse.
C'était... la toile. La toile m'aspirait. Cette sorcière m'avait piégé. Cette salope.

Je suis resté 50 ans dans cette toile. D'abord quelques temps dans un garde meubles. Les pires années de ma vie. Dans le noir. Pas de lumières, pas de couleurs, pas de mots. Juste moi, le froid, l'obscurité, et cette haine qui me rongeait. Cette soif de vengeance. Impossible de reprendre des forces, j'avais le sentiment de mourir un peu chaque jour, et pourtant non, je vivais, et le temps s'étirait, interminable, monotone, douloureux.

Un jour enfin la lumière a jailli. Des déménageurs sont arrivés, Ils m'ont emballé sans ménagement, j'y ai récolté quelques bosses et un peu plus de haine. Mais enfin il se passait quelque chose.
Je me suis retrouvé accroché à un mur, dans un coin sombre, dans cette grande maison lugubre.

J'ai dû subir l'amour dégoulinant d'Andréa et de Fabrice (Fabrice ! Ce petit misérable sans intérêt !), et leur bonheur ne faisait qu'accroître ma soif de vengeance.
Parfois Andréa s'approchait de moi et murmurait encore des formules magiques incompréhensibles ; elle s'imaginait me piéger à jamais.
Elle m'a sous-estimé.
Finalement c'est elle qui m'a tout appris, et chacun des mots qu'elle a prononcés en me regardant souffrir m'a enrichi, m'a redonné des forces, l'espoir de sortir un jour de ce cauchemar renaissait.

J'ai failli perdre la tête quand elle est partie. J'ai attendu, attendu longtemps, mais un jour j'ai compris qu'elle ne reviendrait pas. J'ai abandonné, un temps. A quoi bon ? Si elle était morte, jamais je ne pourrais me venger, je n'avais plus de raison de lutter.

Et puis des enfants sont venus trainer dans la maison. J'ai passé de bons moments avec eux. J'ai pu m'exercer à jeter des sorts. J'en ai inventé des dizaines, tant que ces petits merdeux continuaient à venir mes forces croissaient.

J'ai pu m'évader en rêve enfin. Déployer mes ailes de corbeau, planer dans les courants. C'est là que j'ai su. Que j'ai compris qu'une petite part d'Andréa subsistait quelque part.

La retrouver, l'amener jusqu'ici avec son jumeau taré a été un jeu d'enfant. La petite dinde a cru que j'étais Andréa ! Mais quel pied j'ai pris cette nuit là, je savais que l'heure de la vengeance avait sonné.

Et tout ensuite a fonctionné exactement comme prévu. Elle n'a pas pu résister. Elle a touché le tableau. Mon sang s'est mélangé à sa peau...

Je suis libre maintenant. Je vais pouvoir reprendre les choses là où je les avais laissées.

Mais d'abord une bière. Et une ligne de coke. Putain j'espère qu'ils ont ça au village.

Martine Désanges
6 Décembre 2013
*Tous droits réservés*