Jeudi
11 juin 1998 07h34
De :
Aline B.
A :
Stéphane F.
Objet :
THE GAME – 1ère partie : La falaise – Diane Tell
Vous l’aurez deviné, ce morceau est en totale relation
avec la Bulle. Voici ce que j’écrivais le 30 Mai au lieu de réviser mon
texte :
… Nous nous dirigeons à grande vitesse vers des abîmes
inconnus. Saurons-nous nous arrêter au bord de la falaise ou sauterons-nous
dans le vide avec cet élan qui nous caractérise ? Connaîtrons-nous le
bonheur de la chute libre, sensation de liberté nous élevant au rang de
divinités, pour nous déchirer ensuite dans les rochers et nous enfoncer dans
les profondeurs sombres de l’océan, nous noyer dans la souffrance ? Ou
saurons-nous profiter simplement de cette vue imprenable ?...
Cette chanson est rassurante, car elle laisse entrevoir
la solution de longer la falaise, sans jamais plonger ! Mais alors, les
falaises étant ce qu’elles sont, me suis-je dit hier, nous finirions forcément
par déboucher sur une impasse.
Décision ? Pas beaucoup de choix : soit rester
là, ne plus avancer et s’arrêter pour une douce éternité, soit sauter dans le
vide, soit rebrousser chemin.
Et aujourd’hui s’impose plutôt à moi l’image d’un
marécage dans lequel nous avançons prudemment, pas à pas, par crainte de ce que
peuvent cacher ces eaux si noires. Mais malgré tout, fascinés par la beauté de
ce paysage, par le mystère et les promesses dissimulés sous ces voiles de
brume, nous ne pouvons nous empêcher d’avancer.
Peu importe, j’aimerai toujours cette chanson.
Vendredi
12 juin 1998 07h58
De :
Stéphane F.
A :
Aline B.
Objet :
the game, part 1 : La falaise
Étrange, j’ai l’impression de connaître ce chemin à
travers bois et cette découverte éblouissante, qui devient sans encombre et
nous anime d’un second souffle lorsqu’elle est à vue…
Mais une fois approchée il y a cette falaise
incontournable, infranchissable et indispensable pour prendre conscience de la
réalité de nos sentiments…
Par vos écrits j’ai baissé les yeux et j’ai été agité
d’un violent vertige devant ces récifs si bas… Ce matin de mon regard enfin la
panique s’est estompée et il est remonté vers l’horizon.
Car en vérité la falaise n’est un obstacle que pour une
partie de notre être…
08-07-1998
La France euphorique s’apprête à passer la soirée
devant son poste de télévision pour assister à la demi-finale de coupe du monde
opposant l’équipe nationale à la Croatie.
Moi j’ai posé une journée de congés. Jusqu’au bout j’ai
espéré que Stéphane aurait le courage de faire de même et de se joindre à moi,
pour m’accompagner vers une destination de lui inconnue.
Mais il n’a pas eu ce courage. Tant pis pour lui,
j’accomplirai mon exploit seule, et il n’aura que le plaisir de suivre mon
aventure en différé. Les yeux dans les yeux.
Moi, rien ne m’arrêtera.
Depuis notre échange l’idée me hante. Qu’y a-t-il
au-delà de la falaise ? Mort ou salut ?
Il n’y a bien entendu pas 50 façons de le savoir. Il
faut sauter. Ou renoncer. Et renoncer… non, ça n’est même pas envisageable.
Alors je suis partie toute seule. Direction la
Normandie, le viaduc de la Souleuvre.
Je m’apprête à sauter dans le vide d’une hauteur de
60m. Avec une corde non au cou, mais aux pieds.
Seule. Mais ça j’ai l’habitude. Pas comme si j’avais
coutume de me faire assister dans mes entreprises.
C’est un ami, Patrick qui m’a conseillé cet endroit. Il
n’a pas idée de ce que je m’apprête à faire. Je n’en ai parlé à personne.
J’ai rendez vous à 14h, je ne suis pas pressée. Au
volant de ma vieille Clio, je profite de la route, de ces paysages que je ne
connais pas. Je devrais aller plus souvent en Normandie. Ce n’est pas tellement
loin, et c’est vraiment joli. C’est une belle journée il faut dire.
Le lecteur cassettes dévide à l’infini les titres qu’il
a choisis pour moi. Many to many et cette magnifique intro. Je la mets en
repeat.
Les kilomètres défilent. Et dans ma tête se joue le
scénario de mon récit à Stéphane. J’ai tellement hâte de le surprendre encore,
de voir dans ses yeux l’excitation que ne manquera pas de susciter mon exploit.
L’admiration. Il ne cesse de me pousser à me dépasser. Moi je veux juste être
la femme de ses rêves.
C’est dans un état second et fébrile que je vis le
reste de la journée. L’arrivée au viaduc. L’adrénaline qui monte, le cœur qui s’accélère.
« Vous avez des problèmes cardiaques ? » « Veuillez signer
cette décharge s’il vous plaît » « bien, c’est votre tour, suivez-moi ».
La première difficulté se profile à l’horizon. L’accès au viaduc se fait par
une étroite passerelle surplombant le vide impressionnant.
Mouais. Ben je ne vais pas laisser un pauvre vertige m’empêcher
de prouver que je suis la femme la plus courageuse du monde ! Je prends
une grande bouffée d’air et je m’élance.
J’aurais bien fumé une petite clope avant de mourir,
moi. Bon tant pis. On verra ça au paradis.
L’équipe est sympa, rassurante. On me fait asseoir sur
un banc, les jambes tendues, et on m’attache les deux pieds à l’aide d’un
harnais (non je ne suis pas devenue fan du bondage). « Serrez bien, hein ».
Je n’en mène pas large quand même. C’est un peu effrayant d’être formidable
parfois.
« Bon, Aline, c’est à ton tour, viens ». Tant
bien que mal je m’installe au bord du vide. Le plus près possible. Mes pointes
de pied tutoient le précipice.
Le charmant instructeur me chuchote des mots
rassurants à l’oreille.
« Regarde loin devant toi. Prends une grande respiration.
Ne réfléchis pas. Vas-y tout de suite. Et surtout tu bondis en avant hein, tu
ne te laisses pas tomber, fais ça bien, fais nous un saut digne de ce nom ! »
Je ne réfléchis pas. Je m’élance. Un hurlement jaillit
de ma poitrine, enfin je crois que c’est moi, on dirait un cri de bête.
Ça va
tellement vite. Mon cœur d’arrête un micromillième de nanoseconde. Puis se
rallume. J’arrive en bas… merde ! Elle est élastique cette putain de
corde, il y a un rebond ! La même peur m’étreint tandis que je tombe une
seconde fois. C’est inhumain.
Pendue au bout de ma ficelle, les mains frôlant l’eau,
la tête en bas, je ne pense plus. Je ne suis plus qu’un bout de chiffon, une
pauvre chose sans forces et sans conscience.
Un assistant me tend une perche (littéralement), je l’attrape
et il me tire (oui oui…) jusqu’à la rive. Il me récupère et m’allonge doucement
sur un banc prévu à cet effet.
Je veux dormir…
Au bout de quelques minutes, mes forces sont revenues.
Il est temps de repartir, mon exploit accompli.
Ce qui veut dire aussi 60 m de dénivelé à remonter à
pied. On avait bien pris soin de nous cacher ce détail. C’est que j’ai laissé
toutes mes forces dans l’aventure, moi !
Je gravis le sentier doucement. Je suis fière de moi.
Je me suis jetée dans le vide par amour. Et j’ai survécu.
Tandis que je roule en direction de Paris, sur une
route désertée par une France fanatique, une question me taraude.
Stéphane aurait-il sauté ? Aurait-il franchi ce
pas ?
Je ne le saurai jamais.
Et je suis lasse. J’ai le sentiment de jouer toute
seule à être amoureuse.
J’en ai un peu marre d’être formidable pour l’autre. J’aimerais
que quelqu’un soit formidable pour moi, aussi, un jour.
Martine Désanges
21 Décembre 2013
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