Cela peut paraître étrange, mais… je me
souviens d’avoir été un arbre. C’était il y a bien un siècle maintenant, dans
une forêt de Bourgogne. Je me souviens de la joie qui était la mienne lorsque
je sentais la sève parcourir mon tronc, mes branches, jusque dans mes épines…
L’allégresse quand enfin je fus assez grand pour sentir le soleil me
réchauffer… Ah que j’aimais me prélasser des journées entières, seulement
caressé par ses rayons, et recevant la visite de mes amis oiseaux et insectes. C’était
la belle vie.
Puis un jour les
hommes sont venus. Au début j’ai aimé sentir leurs mains rugueuses caresser mon
tronc. Ils ont prononcé les mots mélèze, fleur de l’âge, circonférence, hauteur
réglementaire.
Et puis ils ont frappé. Douleur intense,
incompréhension, peur… je ne me souviens pas de tout, je crois que j’ai perdu
conscience au troisième coup de hache.
Lorsque je me suis éveillé j’étais dans
un hangar. Il faisait froid. J’avais mal. Je n’avais plus de branches, plus de
racines. Je n’étais plus que l’ombre de moi-même. Les jours suivants (ou
peut-être des mois ?) sont en pointillés. La morsure de la scie.
L’humiliation d’être divisé. N’être plus qu’une vulgaire planche.
Et puis, il y a eu lui. Le menuisier. Je
me suis éveillé à la chaleur de son regard. J’ai compris qu’il m’aimait. Qu’il
me désirait. Il m’a caressé longuement, et m’a emmené chez lui. Je fus pendant
quelques jours l’objet de toute son attention. Découpé encore pour me donner
une forme différente, avec des bords plus arrondis. Raboté. Poncé. L’amour, la
délicatesse qu’il mettait dans chacun de ses gestes anesthésiaient la douleur
de la lame. Il y a eu les clous, la peinture. Je devenais autre, je subissais
une nouvelle transformation. Et j’aimais ça, cette nouvelle existence qui s’offrait
à moi, le contact de l’homme.
Le contact, j’allais en avoir beaucoup
tout au long de ma vie. Des mains, des fesses, des pantalons de toile, des
pieds d’enfant. J’ai tout aimé. Je les ai tous aimés.
L’homme qui m’a offert ma vie s’appelait
André. Il était instituteur à la retraite. Il m’a mis dans sa cour, au soleil,
contre le mur juste à côté de la porte de la cave.
Chaque matin, André allait chercher le
lait dans la ferme voisine. Il sortait par la cave, sa bicyclette à la main,
puis je recevais ses fesses dodues le temps qu’il mette ses pinces à vélo. Il
s’appuyait sur moi de ses deux mains pour se relever. J’aimais les mains
d’André. Elles étaient calleuses et ses doigts étaient tout tordus. L’index et
le majeur étaient jaunes et sentaient bon la gitane maïs.
Quand il revenait du lait il répétait le
même processus en sens inverse. Mais il s’attardait un peu plus longtemps sur
moi, le temps de la gitane.
Ensuite je ne le voyais plus beaucoup,
il déjeunait, jouait à la belote, puis jardinait. En été, certains soirs, lui
et Lucienne, son épouse, venaient se reposer sur moi en revenant de leur
promenade digestive. Il la prenait dans ses bras, elle mettait sa tête sur son
épaule, et ils restaient longtemps ainsi à contempler leur jardin, à parler de
leurs journées et de leurs projets.
Ma saison préférée ? L’été.
En juillet, les petites-filles d’André
et Lucienne venaient passer quelques semaines avec nous. Alors là j’adorais ça.
J’avais de la compagnie. Certes j’étais un peu malmené, les petites n’hésitaient
pas à se mettre debout et à marcher ou courir sur moi.
Mais avec elles j’ai eu mille vies. J’ai
été bateau secoué par les tempêtes, château assiégé par des hordes de Huns,
avion, maison de poupée. J’ai même servi de piste de course pour les
escargots ! Maintes et maintes fois je fus leur refuge lors des parties de
chat perché. Plus tard, c’est sur moi qu’elles se firent leurs premières
confidences amoureuses.
Je crois même que l’une d’elles a
échangé son premier baiser assise sur moi. J’étais tout fier. Je n’osais pas
bouger pour ne pas gâcher la magie de l’instant.
Au fil des années, André me peignait de
différentes couleurs. Ainsi les filles en me voyant s’exclamaient : « Oh
pépé, il est rouge cette année, comme c’est beau ! » C’était devenu
un jeu entre eux. Le pépé était tout fier de faire cette surprise à ses
petites-filles, et elles de le complimenter sur son habileté. J’aimais pour ma
part être le centre de l’attention générale.
Et puis leurs parents, Albert et
Mauricette, venaient les rejoindre. Je n’aimais pas trop les voir arriver car
cela signifiait qu’elles allaient partir bientôt pour un pays inconnu, le Gers,
dans le sud de la France. Je détestais le Gers qui me volait mes petites
chéries.
Mais j’aimais bien Albert et Mauricette.
Ils avaient tous leurs amis d’enfance ici, et ils partaient parfois des
journées entières faire la fête dans les coutas, les collines qui entourent
notre village. Et quand ils rentraient… Albert n’avait pas toujours la force de
monter l’escalier pour rentrer dans la maison, il se laissait tomber sur moi et
criait « Momo ! Réveille-moi pour le dîner ! », et
bim ! Il s’allongeait sur le côté et au bout de quelques instants ses
ronflements résonnaient dans le jardin. C’était tout doux et tout chaud.
A l’heure du dîner, la douce Mauricette
descendait et le réveillait d’un baiser. Parfois un peu plus mais je tairai certains
secrets qui resteront leur intimité. Parfois aussi c’étaient les filles qui
descendaient et faisaient « une attaque de bisous ». Et tout cela se
terminait dans les rires, les chatouilles et la tendresse.
Ah oui, j’aimais les étés.
Et puis un jour la maison s’est vidée.
Les filles ont grandi, elles ne venaient plus en vacances chez leurs
grands-parents. André a arrêté de fumer, et d’aller chercher le lait. Je crois
qu’il s’occupait de Lucienne qui ne pouvait plus sortir de la maison.
Les saisons passaient, ma peinture
s’écaillait, je m’ennuyais, je ne savais plus trop ce que je faisais là.
Un matin ils sont partis tous les deux.
Et ils ne sont plus jamais revenus. J’ai connu encore quelques rires d’enfants,
des visites des filles devenues mères à leur tour.
Et la maison fut vendue.
Oh j’ai eu si peur qu’ils ne
m’abandonnent !
Mais il faut croire qu’ils tenaient à
moi finalement. Des messieurs sont venus, ils m’ont mis dans un gros camion. Ce
fut un long voyage.
Au bout, il y avait le soleil. Albert et
Mauricette m’ont emmené avec eux dans ce Gers détesté ! Eh bien
figurez-vous que c’est drôlement bien le Gers ! Il y a beaucoup plus de
soleil que dans l’Yonne.
Je suis posé le long de la grange, face
à l’est. Chaque matin je contemple de sublimes levers de soleil.
De temps à autres, des enfants viennent
me faire rêver de nouveau, me rappelant le temps de ma jeunesse rayonnante. Un
jour j’espère qu’ils me repeindront, j’en ai besoin, il y a longtemps que je
n’ai pas senti la caresse du pinceau.
Chaque jour, Albert et Mauricette
viennent se reposer sur moi au retour de leur promenade. Il y a un petit chien
avec eux. Il n’a pas le droit de monter sur le banc, mais je sens le battement
de sa queue quand il fait la joie à ses maîtres.
Je suis un vieux banc posé au soleil,
j’ai connu quatre générations. J’espère en connaître une cinquième prochainement.
J’ai eu une belle vie.
Je suis un vieux banc heureux.
Martine Désanges
Mars 2016
Mars 2016
*Tous droits réservés*
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