mercredi 18 juin 2014

Le foulard d'Aline



Aline est debout dans le salon. Figée. 

De sa bouche pendouille le lambeau de foulard qu’elle mâchouille du matin au soir, celui qui porte l’odeur de sa bouche, de sa salive, et de  sa maman. Son refuge.

Mais Aline ne mâchouille pas. Elle se contente d’être. Son regard s’est vidé, elle s’est transportée ailleurs, dans les bras douillets de sa mamie d’amour, ou bien sur les genoux de son pépé ventru qui lui lit une histoire de fleurs et d’arbres.

Aline est debout dans le salon, mais elle n’est pas là.

Quelques minutes auparavant, Aline, 4 ans, jouait dans le jardin avec son petit chien, Bobby. Elle lui faisait des guilis, Bobby la léchait en retour, délicatement, et sa grande sœur Janine les surveillait, attentive et sérieuse.
Puis le portail s’est ouvert, et la quatrelle verte est venue stationner dans la cour.

Guy, leur père, en est sorti, il a attrapé sa mallette et est rentré précipitamment dans la maison.

Il ne les a pas vues. Aline était déçue, elle avait attendu ce moment toute la journée, cet instant où Guy la soulèverait de terre pour poser sur ses joues rebondies des gros bisous claquants.

Aline aimait bien être dans les bras de son papa. C’était si rare, cela faisait pour elle figure d’ultime récompense.

Alors Aline a quitté Bobby et Janine, et elle est partie ne courant vers la maison, pour cueillir ses bisous claquants. Elle a grimpé l’escalier aussi vite qu’elle le pouvait, c’est-à-dire en posant d’abord les mains sur les marches supérieures pour s’assurer le meilleur appui possible, puis elle a poussé la porte entrée et s’est précipitée dans le salon.

Et maintenant elle est là, sans être là, corps présent et tremblant, esprit absent et rêveur, en quête de câlins.

En entrant dans le salon, Aline a failli se prendre une assiette sur la tête. Guy était là, hurlant sur la douce Nicole qui tentait vainement de le calmer et de le raisonner.

Il était 19h00, le repas n’était pas prêt. 

Pourtant Nicole ne travaillait pas, elle n’avait que ça à faire de ses journées, préparer la tambouille, merde à la fin, déjà qu’ils devaient faire attention à chaque fin de mois parce que Madame avait décidé de rester à la maison pour élever ses mômes ! 
Elle qui n’était même pas capable de lui donner un garçon et l’avait affublé d’une fratrie de trois filles, trois chieuses qui ne savaient que pleurnicher à longueur de journée !

Alors Guy avait sorti les assiettes de la desserte de la salle à manger, et il les cassait une à une, les fracassant sur le sol en hurlant.

Aline avait peur. Peur de ces hurlements, peur de cette violence, dont elle ressentait vaguement qu’elle en était la cause. Elle s’en voulait, elle ne comprenait pas ce qu’elle avait fait de mal, pourtant elle ne s’était pas fait mordre par le chien aujourd’hui, elle n’avait même pas sali sa blouse, ni fait pipi dans sa culotte.

Alors, comme chaque fois qu’elle ne comprenait plus, et que Guy lui faisait peur, elle se réfugiait dans un rêve.

Elle se sentit soudain soulevée de terre.

Sur ses joues, deux énormes bisous claquent, tandis que Guy l’accueille d’un retentissant « Salut ma Liline ! ».

La crise est passée. Elle peut réinvestir son corps. Sentir la chaleur de ces mains autour de son torse, l’affectueuse brutalité de ces bisous. 

Guy la repose à terre. Elle le regarde de ses grands yeux verts. Elle l’aime tant. Elle ferait n’importe quoi pour lui. Elle rit, puis recommence à mâchouiller son foulard.

Dans la chambre du fond, la petite Florence commence à pleurer. Elle se précipite vers elle, peut être que maman la laissera donner le biberon. Peut-être qu’elle pourra voler un peu de ce lait si chaud qui lui fait comme un câlin dans la bouche.

Elle aime tant les câlins, Aline.

Martine Désanges
18 Juin 2014
*Tous droits réservés*

4 commentaires:

  1. En te lisant,je deviens cette enfant avide de câlins, cette enfant qui veut être importante pour son papa. Surtout ne pas passer inaperçue! Par son regard,par ses bras autour d'elle elle existe enfin. Et d'une manière générale elle existe par les câlins qu'ele reçoit. Un câlin c'est un moment où l'on se sent vivre par l'autre, un moment de plaisir.... Un câlin c'est une nourriture... indispensable...

    Merci à toi, talentueuse Martine, de nous prendre par la main pour nous emmener avec toi dans ce récit racontant si bien l'essentiel...: Ce qui permet à un être humain de se construire.

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    1. Ma Jeanne ♥
      Désolée d'avoir mis si longtemps a répondre à ton adorable commentaire. Il s'agit de mots que j'ai en moi, que j'ai envie de partager, de vous offrir. Merci d'être là pour les lire, car le partage ne se peut faire seule.

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  2. Oui. Le partage ne peut se faire seul. Mais si on n'a pas l'art de partager, il ne pourra se transmettre. Merci, belle marquise, de nous donner l'essence de tes mots pour en imprégner notre lecture.

    Nous nous retrouvons toutes en Aline.

    Mon père n'a jamais trouvé les mots ni les gestes pour que se développe l'amour en moi. J'ai mal pour Aline car j'ai mal pour l'enfant en moi.

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    1. Merci AnnaJo, encore une fois entre nous la compréhension se passe de mots et de regards.Tout est affaire de sentiments, de ressentis.Tout est dans le silence et les non-dits.

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