mardi 4 février 2014

Solitudes 3 - Lucie



Je ne sais pas comment elle s’appelait. Alors j’ai décidé de l’appeler Lucie, comme la première femme.

A dire vrai, c’était il y a à peine quelques mois et pourtant je ne me souviens pas vraiment à quoi elle ressemblait.

Je dirais que Lucie était petite, blonde, les cheveux courts, un peu ronde. Pas très jolie. Pas souriante, ça non. Je ne l’ai jamais vue sourire.

Je ne lui ai même jamais adressé la parole. 

Mais Lucie ne parlait jamais à personne.

A l’époque j’avais décidé que je descendrais « fumer » avec mes collègues au moins 3 fois par jour.

Oui je dis « fumer » entre guillemets, parce que j’ai arrêté de fumer il y a 15 ans et que je n’ai pas du tout l’intention de recommencer. En fait, elles, elles fumaient, moi je ne faisais que profiter de la lumière du jour. A ce souvenir, j’en déduis donc que ça se passait en hiver, peut-être bien durant l’hiver 2011/2012. J’avais besoin de la lumière du jour, à cette époque, pour compenser l’obscurité qui commençait à envahir mon âme.

Donc deux à trois fois par jour nous descendions fumer entre guillemets. 
L’occasion d’échanger sur tout et sur rien, enfin surtout sur l’état financier de notre société, qui à l’époque n’était pas au mieux. On craignait du chômage partiel, voire une cessation d’activité pure et simple.

C’est vous dire si Lucie nous intéressait peu.

Pourtant je ne pouvais m’empêcher de remarquer que, quelle que soit l’heure à laquelle nous descendions, Lucie était là, en train de fumer. Elle était là avant nous, et quand nous remontions elle était encore là.

Toujours seule. 

Si bien qu’au bout de quelques semaines nous nous mettions à parler d’elle, aussi. 

« C’est bizarre, elle est tout le temps là » 

« Ouais, puis t’as vu, elle est tout le temps seule »

Et puis voilà, nous avions d’autres chats à fouetter, ça ne nous préoccupait pas plus que ça.

Nous n’avons pas non plus remarqué quand elle a disparu.

C’est Karine je crois qui m’en a parlé.

« Au fait, tu te rappelles de cette femme qui était tout le temps en bas, à fumer toute seule ? »

« Ah oui, tiens, c’est vrai, ça fait un moment qu’on ne l’a pas vue !»

« Ben figure toi qu’elle a disparu ! » 

« Hein ? »

« Oui oui ça fait 3 semaines qu’elle ne s’est pas présentée à son poste, personne ne sait ce qu’il lui est arrivé »

« Ha bon, mais t’es sûre ? »

« Oui je te jure, c’est la fliquette avec qui on fume souvent qui nous l’a dit »

« Han ben merde alors, la pauvre ! »

Et puis voilà. On n’en a plus jamais reparlé.

Lucie avait disparu, et dans l’ fond tout l’ monde s’en foutait.

Martine Désanges
4 Février 2014
*Tous droits réservés*

9 commentaires:

  1. Cette manière que tu as d'écrire, m:emporte et me transporte . Il est certain que toi tu ne passeras pas inaperçu. Bisous

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    1. Qui sait, peut-être Lucie tenait-elle un blog, elle aussi ? Merci pour ces mots qui me touchent.

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  2. " C'est pas marqué dans les livres que le plus important à vivre... "
    Pascal Obispo.
    Avec toi c'est marqué dans tes textes et c'est à vivre de tout cœur.

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    1. C'est à vivre avant de disparaitre et que personne ne s'en aperçoive... Merci pour tes mots, encore, mon poète préféré ♥

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  3. C'est triste de voir à quel point on peut etre tellement transparent et n'interresser les autres que lorsqu'on a disparu du paysage!
    Combien se reconnaitront dans ce texte?
    Merci a toi!

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    1. Oui, la vie n'est ni rose ni juste. Il y a des destins heureux, des destins tragiques, et des destins dont tout le monde se fout... merci d'être passé, et d'avoir pris la peine de déposer tes mots.

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  4. Toi en tout cas, tu ne te "fous pas" de ces destins-transparence. Tu leur redonnes une voix - une présence. Merci pour eux. Bisous doux de Marseille ^^

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  5. JE PERSISTE ET SIGNE : tu as du talent. Ce texte écrit en quelques minutes le prouve, un style épuré et simple à la Camus que j'ai cru un instant réincarné.C'est pathétique et prenant, la fin est triste, mais pouvez-t-on faire autrement pour dénoncer le drame de la solitude et de l'égoïsme. Pour ma part je vais partir à la recherche de Lucie ;-))

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  6. Merci beaucoup, et la comparaison avec Camus me flatte ;-) Si tu retrouves Lucie, fais moi signe, j'aimerais qu'elle sache qu'elle n'est pas passée totalement inaperçue.

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