Je ne sais pas comment elle s’appelait. Alors j’ai
décidé de l’appeler Lucie, comme la première femme.
A dire vrai, c’était il y a à peine quelques mois et
pourtant je ne me souviens pas vraiment à quoi elle ressemblait.
Je dirais que Lucie était petite, blonde, les cheveux
courts, un peu ronde. Pas très jolie. Pas souriante, ça non. Je ne l’ai jamais
vue sourire.
Je ne lui ai même jamais adressé la parole.
Mais Lucie ne parlait
jamais à personne.
A l’époque j’avais décidé que je descendrais « fumer »
avec mes collègues au moins 3 fois par jour.
Oui je dis « fumer » entre guillemets, parce
que j’ai arrêté de fumer il y a 15 ans et que je n’ai pas du tout l’intention
de recommencer. En fait, elles, elles fumaient, moi je ne faisais que profiter
de la lumière du jour. A ce souvenir, j’en déduis donc que ça se passait en
hiver, peut-être bien durant l’hiver 2011/2012. J’avais besoin de la lumière du
jour, à cette époque, pour compenser l’obscurité qui commençait à envahir mon
âme.
Donc deux à trois fois par jour nous descendions fumer
entre guillemets.
L’occasion d’échanger sur tout et sur rien, enfin surtout sur
l’état financier de notre société, qui à l’époque n’était pas au mieux. On
craignait du chômage partiel, voire une cessation d’activité pure et simple.
C’est vous dire si Lucie nous intéressait peu.
Pourtant je ne pouvais m’empêcher de remarquer que,
quelle que soit l’heure à laquelle nous descendions, Lucie était là, en train
de fumer. Elle était là avant nous, et quand nous remontions elle était encore
là.
Toujours seule.
« C’est bizarre, elle est tout le temps là »
« Ouais, puis t’as vu, elle est tout le temps
seule »
Et puis voilà, nous avions d’autres chats à fouetter,
ça ne nous préoccupait pas plus que ça.
Nous n’avons pas non plus remarqué quand elle a
disparu.
C’est Karine je crois qui m’en a parlé.
« Au fait, tu te rappelles de cette femme qui
était tout le temps en bas, à fumer toute seule ? »
« Ah oui, tiens, c’est vrai, ça fait un moment qu’on
ne l’a pas vue !»
« Ben figure toi qu’elle a disparu ! »
« Hein ? »
« Oui oui ça fait 3 semaines qu’elle ne s’est pas présentée
à son poste, personne ne sait ce qu’il lui est arrivé »
« Ha bon, mais t’es sûre ? »
« Oui je te jure, c’est la fliquette avec qui on
fume souvent qui nous l’a dit »
« Han ben merde alors, la pauvre ! »
Et puis voilà. On n’en a plus jamais reparlé.
Lucie avait disparu, et dans l’ fond tout l’ monde s’en
foutait.
Martine Désanges
4 Février 2014
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