vendredi 26 septembre 2014

Automne à Paris



Joëlle est exténuée. Impossible de dormir cependant, elle a trop froid. Pourtant elle pensait avoir trouvé l’endroit idéal pour passer la nuit, tout à l’heure, à l’abri sous un porche, sur une marche suffisamment large pour qu’elle puisse ramener ses jambes devant elle et se ramasser en boule, se tenir chaud à elle-même.
Mais rien n’y fait, elle ne cesse de grelotter. 

« On n’est pas encore en hiver, merde, qu’est-ce que ça va être ? »
« Miaou ! »
« Hein quoi ? On merde t’es con Le Chat, d’un coup j’ai cru que tu me répondais ! Tiens viens par-là, on va se réchauffer toutes les deux. Viens, je t’ai gardé un peu de gras de mon jambon ! »

« Le Chat » est en réalité une chatte blanche, présentant sous l’abdomen une excroissance laissant présager d’une grossesse bientôt à terme. Elle regarde Joëlle d’un œil intéressé. Elle aime bien sa voix. Ça lui fait comme une caresse, elle pourrait l’écouter pendant des heures. Elle a fait sa connaissance il y a quelques semaines, quand elle a débarqué, hirsute, les vêtements déchirés, des marques de coups sur le visage. Jo ne pleurait pas. Elle ne criait pas. Elle avait déjà cette douce voix résignée et pleine d’amour.



Le Chat n’a pas voulu s’approcher, d’abord, c’est bête les humains, ça passe, ça vous fait une caresse, et puis ça s’en va sans laisser d’adresse. Elle s’est fait avoir quelquefois déjà.  On lui a même pris ses petits la dernière fois, et elle ne les a jamais revus. Remarque c’est pas plus mal, elle serait morte d’épuisement si elle avait dû les nourrir. Mais quand même. Ses bébés…

Et puis elle a croisé Jo régulièrement dans le quartier. Et chaque fois cette voix douce qui lui provoquait des ondes de plaisir dans l’échine et dans le ventre… Alors elle a baissé ses défenses, elle s’est laissé caresser, un peu. C’était presque aussi bien que la voix. Puis comme ça de fil en aiguille, elle a fini par accepter le gras de jambon que Jo lui proposait chaque soir. Et elle a finalement fait le grand saut : celui qui l’a menée sur les genoux de l’humaine à la belle voix. Depuis elle dort ainsi toutes les nuits. De la douceur partout, autour d’elle, sous elle. Et elles se tiennent chaud.

Jamais Le Chat n’aurait cru s’attacher  comme ça a un humain.

« Bon eh tu viens ou quoi, je vais pas rester comme ça toute la nuit moi ! »

Jo lui tend le bout de gras quotidien, et lui parle en souriant. Elle l’aime bien, ce chat, c’est son ami du soir. Sans lui la vie serait encore un peu plus pourrie.

Autour d’elle, la ville bruisse de mille murmures. Des volets claquent, des portes s’ouvrent, des chiens aboient. Des voix fusent, de la musique sort même de la piaule de l’étudiant, là-haut…

Elle est réveillée en sursaut par le klaxon du camion poubelle. Ali la regarde par la fenêtre en lui faisant de grands signes. Il rigole, comme d’habitude. 

« Allez grouille toubab, j’ai pas qu’ça à faire moi, grimpe, je t’emmène à Grenelle, y a Momo qui te cherche ! »

Jo sourit. Trois fois par semaine, Ali la réveille ainsi, toujours avec une excuse différente. Dans son camion l’attendent un café bien chaud, et un sandwich au jambon. Ali, c’est un peu son papa des rues, il prend soin d’elle, comme ça, juste par gentillesse. Il ne lui a jamais rien demandé en retour. Pas une question, enfin, sauf pour lui demander son prénom, et pas une fois il ne lui a fait la morale. Il est juste là, avec la cabine chauffée de son camion, son café, son sandwich.

« Dis, tu le bouffes ton sandwich ou quoi ? »
« J’ai pas trop faim mon pote, je le garde pour plus tard si tu veux bien. Mais je veux bien un autre café ! Il a fait froid cette nuit bordel ! »

Jo plonge dans son café. Elle déteste mentir. Mais il faut bien avouer que pour l’instant elle n’a pas d’autre repas en vue que ce sandwich, et qu’elle ne mangera probablement rien d’autre d’ici le prochain passage d’Ali. Et si elle lui dit il va vouloir lui donner de l’argent. Et ça il n’en est pas question. Elle n’a pas fugué pour se retrouver dépendante de quelqu’un d’autre, ni pour profiter d’un gentil mec comme lui.

« Mais on va faire quoi à Grenelle au juste ? »
« De c’que j’ai compris, Momo t’a eu un plan pour vendre des fruits et légumes sur le marché ce matin, c’est chouette non ? C’est bien payé les marchés, puis si t’es courageuse ils te garderont peut être. Et surtout, y a les invendus. »

Nouveau plongeon dans le café. Pour cacher ses larmes cette fois. Larmes de joie, d’émotion, de tendresse. Elle sait pas d’où elle a mérité ça, mais putain quelle chance elle a d’être tombée sur ces deux frangins, là, ce matin-là !

Bien que… techniquement, c’est plutôt Momo qui lui est tombé dessus.  Et un peu lourdement même. Il a sauté du camion d’Ali et a trébuché sur les pompes de Jo. Il ne l’avait pas vue, elle était emmitouflée dans du papier journal, à l’abri entre deux poubelles. Passée la première surprise, ils ont tous les deux éclaté de rire, de ce rire sain, tonitruant et bon qui scelle aussitôt les grandes amitiés.

Elle, elle n’avait pas ri comme ça depuis le soir où elle avait quitté la maison. Depuis que l’autre lui avait tapé dessus… Pourquoi déjà ? Ah oui, parce que les huissiers étaient passés le matin et que c’est elle qui avait été chargée de lui dire qu’ils reviendraient le lendemain avec un avis d’expulsion.

Elle avait l’habitude de se prendre des baffes ou des coups de pied, mais cette haine dans les yeux de sa mère, c’est ça qui l’avait décidée. Pas les coups, elle s’en foutait, elle avait la peau dure, et les coquards disparaitraient tôt ou tard. Mais la haine bon dieu, c’était trop, elle a préféré partir, tant pis, ça durerait ce que ça durerait.

« Ho, Jo, qu’est-ce que tu fous ? J’ai des poubelles à ramasser moi ! »
« Oh pardon Ali, j’étais ailleurs, je file, merci pour tout, des bécots, à vendredi ! »
« Grouille, les camions arrivent, si t’es pas là pour débarquer la marchandise ils vont jamais te prendre… »
« Ok, tchô mon pote ! »
« Ouais c’est ça, tchô, gamine… »
Il la regarde avec tendresse et tristesse alors qu’elle court vers le marché encore désert.
« Sacrée petite sauterelle. Elle a encore maigri. Fait chier, tiens. Et merde, il neige… »
* * *
Ce soir-là, Jo a pu manger à sa faim, même un peu plus.
C’était bien, sur le marché, elle a bien rigolé, les gens sont sympas, l’ambiance à la déconnade. Ca crie d’un étal à l’autre, ça se balance des vannes et des mots d’amour. Elle a bien aimé le poissonnier et son humour sous la ceinture, mais sans aucune malice. Surtout, elle a gagné 30 €. Une fortune. De quoi manger jusqu’au surlendemain sans se priver. Et en prime elle a eu le droit de récupérer quelques fruits abimés. Elle en pleure, encore. Depuis qu’elle est partie de chez la folle c’est la première fois qu’elle a mal au ventre d’avoir trop mangé. Elle avait oublié comment c’était trop bon d’avoir mal, des fois. Du coup elle a carrément donné tout le jambon au chat. Il ronronne sur ses genoux. Son porche était encore libre ce soir, on peut dire qu’elle a de la veine. Si seulement elle avait pas si froid, ce serait le bonheur.
* * *
Le Chat est bien content. Elle a mis bas cette nuit, elle se sent mieux. Bon, elle a eu un peu mal, mais c’est tellement bien d’être libérée. Et puis grâce à Jo elle va pouvoir nourrir les 6 chatons qui ne cessent de la harceler. Elle adore les entendre piailler. Ça lui fait presque aussi doux que la voix de l’humaine. Elle ronronne. Et regarde son humaine avec tendresse. Elle voudrait bien qu’elle se réveille, pour lui montrer son œuvre. Elle est enfin heureuse.
* * *
Le vendredi suivant, Ali a trouvé Jo toujours endormie. Il a dû descendre du camion pour la secouer. Toute raide. Elle était morte pendant la nuit, de froid probablement. Il n’a jamais su son nom, ni son âge. Juste Jo. Les flics l’ont emmenée, elle finira surement à la fosse commune, comme tous ces inconnus sans nom.
Lui il a récupéré Le Chat et ses petits. Il l’a appelée Automne, en souvenir. Il fallait bien que quelqu’un survive.

Martine Désanges
28 Juillet 2014
*Tous droits réservés*

jeudi 3 juillet 2014

Le Château d'Aline



Aline est allongée sur le sol du grand hall carré. 

Sous ses fesses, ses talons, ses omoplates, sous ses mains et sous son crâne, elle sent la froideur du carrelage. Au-dessus d’elle, cette lucarne qui donne sur le grenier et d’ordinaire l’effraie tant.

Mais Aline n’a pas peur. Elle perçoit les sensations de son corps, mais n’est pas vraiment là. Elle est dans son château, assise devant son miroir magique, et sa femme de chambre brosse ses longs cheveux dorés, tandis qu’elles commentent en riant les événements importants de la journée.


En réalité, depuis quelques semaines Aline et ses sœurs sont en vacances dans l’Yonne, chez leurs grands-parents, instituteurs à la retraite, et leurs parents doivent venir les rejoindre dans quelques jours. Ils partiront ensuite tous ensemble à la mer, chez les cousins bretons. Aline se réjouit, elle adore la mer. 

Ce matin, Aline a refusé de faire un bisou à Madame Moreau, amie d’enfance de sa mémé invitée pour le déjeuner du dimanche. Elle ne l’aime pas, cette Madame Moreau, elle trouve qu’elle sent mauvais, et puis elle a une voix bizarre, comme collante, comme si elle faisait semblant d’être gentille. Alors elle ne voit pas pourquoi elle l’embrasserait. Au début ça a fait rire les adultes, mais comme ils insistaient et qu’Aline, obstinée, baissait la tête en croisant les bras, son pépé, emporté par la colère lui a donné un coup de pied dans le tibia.

Stupéfaite, elle a levé les yeux, juste à temps pour le  voir qui la regardait d’un air méchant.

En une fraction de seconde, elle a compris que si elle cédait cet épisode se reproduirait encore et encore. Elle devait être la plus forte. 
Alors, vrillant son regard dans celui du pépé qui ne décolérait pas, elle s’est laissé tomber à terre, là où elle se trouvait, dans ce hall froid et lugubre.

Elle a refusé de se relever. Bien sûr mémé a disputé pépé. 
C’était bien fait, il n’avait qu’à pas la taper. Les grands ont supplié pendant plusieurs minutes, mais Aline a fermé les yeux, elle s’est échappée dans son château, à l’abri derrière ses remparts recouverts de rosiers fantastiques, et elle s’est mise à essayer les merveilleuses toilettes qui emplissent ses placards tapissés d’or et de velours.

Au bout d’un moment, ils ont renoncé, le pépé est parti en grognant qu’elle serait privée de gigot d’agneau, elle qui aimait tant ça. Ils l’ont laissée là, partant du principe que la faim lui rendrait la raison.

Et maintenant Aline est là, toute seule, dans le hall, elle ne sait pas depuis quand, elle sent l’odeur du café, et suppose que le repas est bientôt terminé. Depuis sa rêverie éveillée, elle perçoit de temps à autres les pas feutrés de sa chétive mémé qui vient vérifier si par hasard la petite a bougé… Mais Aline n’a pas bougé d’un cil, elle git là où elle est tombée. Partie dans son monde onirique, elle sait qu’elle peut y rester des heures sans même sentir la faim qui commence à lui tordre les boyaux.

Les heures passent, rythmées par le carillon de la salle à manger. Madame Moreau finit par s’en aller, elle susurre de sa voix douceâtre un « au revoir ma petite chérie » auquel Aline ne réagit même pas.

Les grands parents, inquiets, viennent au chevet de leur petite fille.

« Bon Aline, relève toi maintenant,  la plaisanterie a assez duré ».

La petite ouvre les yeux, et les regarde comme si elle les voyait pour la première fois. Elle daigne s’asseoir. Les fixe encore longuement. Puis elle se met à quatre pattes et s’en va dans sa chambre en leur montrant son derrière !

Les vieux n’en reviennent pas. La mémé pleure, le pépé gronde. Puis viennent les reproches. 

« Enfin Adrien, tu lui as fait mal, tu aurais pu faire attention, tu vois bien, elle ne peut même plus marcher » 

« Mais ma pauvre Louise, tu vois pas qu’elle nous joue la comédie, cette chipie, on va la priver de dessert, tu vas voir si elle va pas courir dans les 10 minutes ! »

La soirée passe, Aline ne se relève pas. Elle ne se déplace qu’à quatre pattes.  De même le lendemain matin. Les grands parents affolés appellent le bon docteur Hazard, et si la petite avait quelque chose de cassé ? Ou une entorse peut être ? Le pépé n’en mène pas large, merde, et si jamais il avait estropié sa petite fille ?

Mais le docteur ne trouve rien de cassé. 

« Bah, elle remarchera quand elle n’aura plus mal, ne vous inquiétez pas Louise, c’est solide à cet âge-là. Ça fera 20 Francs s’il vous plait. »

Les jours suivants, aucune amélioration. Aline ne semble pas souffrir, mais elle ne marche pas. Elle se prive ainsi des parties de cache-cache auxquelles s’adonnent ses sœurs et les petits voisins des grands parents. Les rires d’enfants résonnent dans la cour, jusque tard le soir, c’est tellement plus amusant de jouer dans la nuit.

Aline n’en a que faire. Elle passe ces heures allongée sur son lit. Enfin, en apparence. Puisqu’elle est en fait dans son château, dans lequel le Prince Philippe est venu la rejoindre depuis quelques jours, ils font tous deux de longues balades à cheval dans la forêt, s’arrêtent dans des clairières où ils dansent avec tous les animaux de la forêt…



Ses sœurs heureusement ont pitié d’elle, et elles font aussi de longues parties de nain jaune, ou de Kem’s,  attablées dans le salon, durant les heures les plus chaudes où elles sont de toute façon interdites de jardin.

Les grands parents en ont pris leur parti. Ils ont appelé Guy et Nicole pour les prévenir de l’incident, et ceux-ci ont avancé leur arrivée d’une journée. Ils ne pouvaient pas venir plus tôt, Guy travaille tant ! Certes, Nicole a retrouvé un emploi depuis que Florence est à l’école, mais ce n’est pas avec son maigre salaire qu’ils vont faire bouillir la marmite.

Enfin le jour tant attendu arrive.

Aline est sur son lit. Mais elle est incapable de s’évader dans son château. Les sens aux aguets, elle attend l’arrivée du héros. Son papa. Qui va lui faire un câlin. En fin de matinée, elle perçoit le bruit de la Simca qui ralentit, s’arrête. Le portail grince, les portières claquent, la voix douce de Nicole vite couverte par celle de Guy.

Puis son héros, enfin. Il la regarde, hilare, depuis le pas de la porte.

« Bon ça suffit maintenant Aline, lève-toi et marche ! »

Un immense sourire illumine le visage de la petite fille. Elle saute hors de son lit d’un pas alerte, et se précipite dans les bras tendus. 

« Papa, papa ! Tu es là, je suis tellement contente »

Elle rit et pleure à la fois, tandis que l’homme de sa vie la serre dans ses bras et lui prodigue un de ces câlins pour lesquels elle mettrait le feu à son château.

Tout va bien, il est là, plus rien ne peut lui arriver, le pépé ne la frappera plus jamais, elle est enfin en sécurité. 

Ses yeux verts se perdent dans les yeux bleus de son sauveur, puis elle enfouit son petit museau dans son cou. Elle est bien. Elle voudrait rester là pour toujours.
Martine Désanges
3 Juillet 2014
*Tous droits réservés*

mercredi 18 juin 2014

Le foulard d'Aline



Aline est debout dans le salon. Figée. 

De sa bouche pendouille le lambeau de foulard qu’elle mâchouille du matin au soir, celui qui porte l’odeur de sa bouche, de sa salive, et de  sa maman. Son refuge.

Mais Aline ne mâchouille pas. Elle se contente d’être. Son regard s’est vidé, elle s’est transportée ailleurs, dans les bras douillets de sa mamie d’amour, ou bien sur les genoux de son pépé ventru qui lui lit une histoire de fleurs et d’arbres.

Aline est debout dans le salon, mais elle n’est pas là.

Quelques minutes auparavant, Aline, 4 ans, jouait dans le jardin avec son petit chien, Bobby. Elle lui faisait des guilis, Bobby la léchait en retour, délicatement, et sa grande sœur Janine les surveillait, attentive et sérieuse.
Puis le portail s’est ouvert, et la quatrelle verte est venue stationner dans la cour.

Guy, leur père, en est sorti, il a attrapé sa mallette et est rentré précipitamment dans la maison.

Il ne les a pas vues. Aline était déçue, elle avait attendu ce moment toute la journée, cet instant où Guy la soulèverait de terre pour poser sur ses joues rebondies des gros bisous claquants.

Aline aimait bien être dans les bras de son papa. C’était si rare, cela faisait pour elle figure d’ultime récompense.

Alors Aline a quitté Bobby et Janine, et elle est partie ne courant vers la maison, pour cueillir ses bisous claquants. Elle a grimpé l’escalier aussi vite qu’elle le pouvait, c’est-à-dire en posant d’abord les mains sur les marches supérieures pour s’assurer le meilleur appui possible, puis elle a poussé la porte entrée et s’est précipitée dans le salon.

Et maintenant elle est là, sans être là, corps présent et tremblant, esprit absent et rêveur, en quête de câlins.

En entrant dans le salon, Aline a failli se prendre une assiette sur la tête. Guy était là, hurlant sur la douce Nicole qui tentait vainement de le calmer et de le raisonner.

Il était 19h00, le repas n’était pas prêt. 

Pourtant Nicole ne travaillait pas, elle n’avait que ça à faire de ses journées, préparer la tambouille, merde à la fin, déjà qu’ils devaient faire attention à chaque fin de mois parce que Madame avait décidé de rester à la maison pour élever ses mômes ! 
Elle qui n’était même pas capable de lui donner un garçon et l’avait affublé d’une fratrie de trois filles, trois chieuses qui ne savaient que pleurnicher à longueur de journée !

Alors Guy avait sorti les assiettes de la desserte de la salle à manger, et il les cassait une à une, les fracassant sur le sol en hurlant.

Aline avait peur. Peur de ces hurlements, peur de cette violence, dont elle ressentait vaguement qu’elle en était la cause. Elle s’en voulait, elle ne comprenait pas ce qu’elle avait fait de mal, pourtant elle ne s’était pas fait mordre par le chien aujourd’hui, elle n’avait même pas sali sa blouse, ni fait pipi dans sa culotte.

Alors, comme chaque fois qu’elle ne comprenait plus, et que Guy lui faisait peur, elle se réfugiait dans un rêve.

Elle se sentit soudain soulevée de terre.

Sur ses joues, deux énormes bisous claquent, tandis que Guy l’accueille d’un retentissant « Salut ma Liline ! ».

La crise est passée. Elle peut réinvestir son corps. Sentir la chaleur de ces mains autour de son torse, l’affectueuse brutalité de ces bisous. 

Guy la repose à terre. Elle le regarde de ses grands yeux verts. Elle l’aime tant. Elle ferait n’importe quoi pour lui. Elle rit, puis recommence à mâchouiller son foulard.

Dans la chambre du fond, la petite Florence commence à pleurer. Elle se précipite vers elle, peut être que maman la laissera donner le biberon. Peut-être qu’elle pourra voler un peu de ce lait si chaud qui lui fait comme un câlin dans la bouche.

Elle aime tant les câlins, Aline.

Martine Désanges
18 Juin 2014
*Tous droits réservés*

jeudi 27 mars 2014

Solitudes 4 - Monique



D’un index rageur, Monique appuie sur la touche entrée. Ses yeux lancent des éclairs, elle est rouge de colère. Pour un peu elle balancerait volontiers cet ordinateur de malheur.

« Allez respire ma fille. Musique ! »

Elle ouvre un nouvel onglet et cherche dans sa playlist youtube la musique qui sera le plus à même d’apaiser sa rage. Son choix se porte sur Shakira « Fire ».

« Allez mes chéris, on danse ! On transe ! »

Elle allume une cigarette et boit une gorgée de ce whisky qui lui brûle si agréablement la gorge. Mourir de ça ou d’autre chose…

Regarde l’heure. 21 heures, seulement. Et l’autre connasse qui vient de l’incendier en TL. Elle aimerait tellement répliquer. Mais non, impossible, si elle fait ça elle casse son image de sainte nitouche, adorable et coléreuse certes, mais ne disant jamais de mal des autres…

Depuis quelques mois, Monique ne vit plus qu’au travers de Twitter.

Il y a un an, sortant de sa douche, elle a eu la mauvaise surprise de sentir une grosseur rouler sous ses doigts. Sa vie a basculé ce jour là. Les événements se sont enchaînés si vite… 
Rendez vous chez la gynéco, échographie, biopsie, puis le verdict tant redouté, celui que personne ne veut entendre. Cancer du sein. Vite, le traitement a commencé. Une chimio d’abord, qui serait suivie d’une double mastectomie et s’achèverait par une radiothérapie. Vite, trop vite, il s’est avéré qu’elle ne pourrait pas continuer à travailler, la chimio la rendait tellement malade.

Monique alors doit faire face à la solitude. Aux longues heures tuées dans son petit appartement. Trop faible pour sortir, elle s’isole, s’enferme, passe ses journées entre le lit et les toilettes, dormir, vomir, pleurer, son quotidien peu à peu tourne au cauchemar.


Un jour, par hasard, surfant sur internet depuis son lit, elle suit un lien, un fil bleu qui la mène sur ce réseau social à la mode chez les quadras comme elle : Twitter. Elle s’inscrit, sans trop réfléchir, choisit le premier pseudo qui lui vient à l’esprit, Poison, après tout le poison court en elle, dans ses veines, cette chimio qui lui brûle les sangs.

D’abord elle s’abonne à quelques célébrités, ces chanteurs qui lui tiennent compagnie au long de ses journées sans ciel. Puis de fil en aiguille, de hashtag en mention, elle découvre le petit monde des twittos. Et s’y plonge avec bonheur. 

Sans sortir de son lit, Monique a accès à l’info du monde entier, elle peut partager ses musiques, parler à ses chanteurs préférés (qui, à une ou deux exceptions près, ne lui répondent pas, mais qu’importe), lier connaissance avec des personnes improbables, découvrir des blogs, lire, lire en illimité, jusqu’au bout de ses nuits sans sommeil.

Peu à peu, elle se fait quelques amis. Un rocker barjo, un peu asocial mais qui ne résiste pas à ses choix musicaux audacieux, quelques zicos, et puis des gens comme elle, seuls ou mal dans leurs vies, qui partagent leur douleur de vivre en faisant semblant d’être heureux.

Monique perd la notion du temps. Il y a toujours quelqu’un pour lui tenir compagnie, elle se sent vivante de nouveau, après les mille morts subies lors des chimios. 
Elle a ses petits préférés, bien sûr. 
Ce DJ un peu triste, terriblement sexy bien que parfois un peu rude. Il ne se prend pas la tête, il plaisante avec elle, il aime partager des musiques avec elle. Alors Monique s’emballe. Elle imagine un futur improbable, de folles équipées en scooter pour rejoindre son sexy DJ en sa cité gironde, des nuits entières consacrées à la musique. Monique s’évade dans un monde onirique et oublie peu à peu son triste quotidien de maladie et de souillure.

Et puis un jour elle a la mauvaise surprise de voir apparaître en TL une jolie blonde, une certaine Sfy. Sympathique, certes. Mais Sfy intervient de plus en plus souvent dans ses décisions avec le DJ. Elle prend le dessus. Bientôt Poison se trouve évincée de leurs discussions, et sous ses yeux embués de larmes se tisse une idylle virtuelle, un feu de passion qui devient le bûcher de ses espoirs et de ses rêves. 

Sexy DJ ne lui répond plus. Pire, il la bloque quand il trouve qu’elle le harcèle un peu trop. Il la traite de conne !

Monique veut mourir. Non, elle veut que Sfy meure. Alors germe en elle l’idée de la vengeance. Elle se met en quête de la véritable identité des traîtres. Elle a tout son temps, des journées entières et des nuits si blanches qu’elle ne voit plus la couleur de ses draps.

Monique mène son enquête en sous marin. Elle suit les amis de Sfy. Les interroge incidemment, insidieusement. Dans ses rêves, elle devient vipère, et ne sait plus très bien si ce sont ses pieds ou sa langue qui sont fourchus. 

Quand la colère l’étrangle, elle s’imagine en noble druidesse, sacrifiant Sfy sur l’autel de dieux barbares. Elle noircit des pages et des pages, se raconte des romans entiers. Au petit matin, épuisée, écoeurée du monde et d’elle-même, elle efface tout. 
Elle devient Pénélope attendant le retour d’Ulysse, 100 fois remet son ouvrage sur le métier à tisser de sa vengeance. Un jour enfin elle obtient l’information qu’elle cherchait si hargneusement. Le vrai nom de Sfy.

Dès lors plus rien ne l’arrête. 

D’abord ce sont des coups de téléphone nocturnes. Elle hurle de plaisir à l’oreille effarée de l’objet de sa haine. Elle met la musique à fond, lui infligeant la blessure des sons saturés de death metal. Puis quand sa rivale trouve la force d’éteindre son téléphone la nuit, elle change d’horaire. L’appelle à toute heure. Au bureau. Chez elle.

Sur twitter rien ne bouge, rien n’y fait. Sfy et Sexy DJ échangent toujours autant, peut-être même un peu plus. Elle compte leurs tweets pour en avoir le cœur net. 

Cependant, Monique sait par les amies de Sfy que celle-ci n’en peut plus de ce harcèlement, qu’elle est sur le point de craquer. Elle jubile. Jamais elle n’a connu une telle jouissance, elle a trouvé un but à sa vie. 

Un matin enfin, Sfy en a assez de lutter. Elle annonce son départ en un tweet laconique.

Monique célèbre sa victoire en débouchant une bouteille de champagne.

Mais déjà elle a les yeux rivés sur sa nouvelle proie. Ce chanteur à la voix suave et qui écrit si bien qu’il la transporte dans une transe indicible. Pour lui elle sera danseuse, pour lui elle s’inventera une nouvelle vie, pour le faire sien et le perdre à jamais dans la chaleur de son amour…

Martine Désanges
27 Mars 2014
*Tous droits réservés*