Aline fuit. De toute la force de ses mollets elle
appuie sur les pédales de son grand vélo vert. Elle voudrait être n’importe où
mais loin d’ici (oui nous sommes en 1979 et Aline écoute les Martin Circus). Le
vent de novembre cingle ses joues, et elle ne sait si les larmes qui coulent de
ses yeux sont dues au froid ou à l’émotion qui la dévore.
Elle fuit. Son premier baiser, et sa seule réaction a
été de partir le plus loin possible.
Mais quelle idiote. Mais quel idiot lui aussi, qu’est-ce qu’il lui a pris de l’embrasser ?
Depuis un an Aline vit un bonheur incroyable. Depuis
que Sylvain est entré dans sa vie.
Au début, elle n’avait pas prêté grande attention à ce
nouveau, pas très beau, plutôt petit, et avec un air prétentieux qui l’énervait
au plus haut point. Et puis à 12 ans Aline en était encore à la poupée Barbie,
elle se réunissait avec ses amies et jouait des heures durant, elle
collectionnait les magnifiques tenues de sa poupée et les échangeait contre d’autres
encore plus belles.
Ou bien elle s’enfermait des après-midis entières dans
sa chambre avec sa petite sœur Florence et elles bâtissaient ensemble des
histoires fantastiques mettant en scène une princesse devenue esclave (Aline a
été fascinée par l’histoire d’Angélique, aperçue à la télévision).
En clair, en septembre 1978, à l’arrivée de Sylvain,
Aline ne s’intéressait qu’aux garçons qui possédaient un Ken ou un big Jim, et
la liste était très courte : il s’agissait de Philippe et Thierry, ses
petits voisins et compagnons de jeux préférés.
Et puis les jours avaient passé, et les heures de
maths. Aline détestait les maths cette année-là. Elle avait décidé que cela ne
servait à rien, depuis que son professeur leur avait expliqué que la flèche n’atteignait
jamais l’arbre (mathématiquement parlant et si l’on ne tient pas compte des
forces il lui reste toujours une moitié de distance à parcourir). Pour autant,
Aline était une petite fille sage et studieuse, et elle s’asseyait toujours au
premier rang. Il faut dire qu’elle était myope depuis quelques années, aussi.
Mais ce prof de maths était trop bizarre, et il mettait
les mauvais élèves au premier rang pour mieux les surveiller. C’est ainsi qu’Aline
s’était retrouvée en cours entre Sylvain et Alexandre.
Et elle adorait ça. Les deux cancres ne cessaient de
sortir des blagues idiotes, de faire des dessins humoristiques sur les tables,
et les cours de maths s’étaient transformés en crises de fous rires… Bien
entendu les notes d’Aline s’en ressentaient, et elle avait même été priée plusieurs
fois par son professeur « d’aller jouer dehors ». Mais elle avait
rencontré l’amitié.
Bientôt ces trois-là furent inséparables. Le mercredi,
ils allaient ensemble à la piscine, et la sage Aline avait appris d’Alexandre
comment faire des bombes. Ou bien elle discutait dans l’eau avec Sylvain, elle
accroupie contre le mur, lui posait ses mains sur ses genoux et s’étendait dans
l’eau face à elle.
Le week-end, souvent, ils allaient chez Alexandre jouer
aux jeux vidéo. C’était une vie tellement extraordinaire, faite de rires, de
confidences, de bêtises. Elle avait l’impression de découvrir la vie. Ou bien
ils partaient dans le village voisin, elle sur le porte bagage de la 103 d’Alexandre
(qui était un peu plus âgé, en vrai cancre et bouffon de la classe qu’il
était).
Au bout de quelques mois, aussi, il leur fallut se
retrouver pour répéter ensemble la pièce de théâtre qu’ils montaient sous la
direction de l’un des surveillants du collège.
Aline vivait, enfin. Elle s’était créé une liberté à
mi-chemin entre le mensonge qu’elle devait raconter à ses parents quand elle
revenait avec des couronnes aux genoux parce qu’ils étaient tombés en mobylette,
et la respectabilité du père d’Alexandre, un des notables de la ville.
Surtout cela la changeait des jeux de petite fille. Non
qu’elle délaissât ses copines, mais les journées n’étaient souvent pas assez
longues pour vivre toutes ces aventures.
Aline était heureuse. Elle s’évadait avec ses amis, et
supportait plus facilement les colères de son père, et les absences de sa mère.
Et puis ce soir, Sylvain avait embrassé Aline.
Elle ne s’y attendait pas du tout. Ils avaient passé l’après-midi
à faire du vélo, profitant des dernières belles journées d’automne, et puis au
moment de se dire au revoir, comme ça, sans prévenir, Sylvain lui a roulé une
pelle.
C’était si inattendu, et… dégoûtant. Et puis après ils
allaient faire quoi ? Elle est restée interloquée un instant, a regardé
Sylvain d’un air affolé. Son cœur battait, ses jambes tremblaient. Et puis sans
crier gare, elle a tourné les talons et est partie aussi vite que possible,
pédalant de toutes ses forces.
Elle n’en voulait pas, de ce baiser. La suite la
terrorise. Que va-t-elle faire demain en se retrouvant devant Sylvain ?
Mettre sa langue dans sa bouche, comme ça, devant tout le monde ? Mais
pour quoi faire ? Quel intérêt ? Quel besoin ?
Aline fuit. Elle fuit l’amour qui la terrorise. Son
rêve de liberté et d’amitié vient de s’écrouler. Derrière elle le brouillard se
referme. Devant elle la route s’étire, grise, monotone, elle ne sait pas où
elle va.
Martine Désanges
1er décembre 2015
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