Elle est si fatiguée.
Elle dort pourtant, mais chaque matin elle s’éveille épuisée.
Elle ne se souvient pas d’un jour où elle n’a pas éprouvé cette lassitude si
profonde qu’elle en devient douloureuse.
Mais il faut se lever. Faire un pas sur ces pieds endoloris
et ces jambes raides. Un pas d’abord, puis un autre. S’arrêter un instant en se
tenant au mur, le temps que passe l’étourdissement. Et puis avancer.
7h, on sonne à la porte. C’est Lydia, l’aide à domicile
du matin. Mauricette l’aime bien. Elle n’est pas très bavarde, mais elle est
douce et agréable.
Elle l’aide à se laver, d’abord. Ce n’est pas son
moment préféré, c’est le moins que l’on puisse dire. Elle déteste être vieille.
Elle déteste avoir dû abandonner sa dignité et laisser quelqu’un d’autre la
voir nue chaque matin, avec sa peau flasque et ses poils qui poussent n’importe
où. Au début elle était gênée. Et puis Lydia est gentille. Elle a l’habitude.
Elle passe le gant de toilette tiède avec une grande délicatesse, car elle a
conscience que le corps de la vieille dame n’est que douleur.
Un matin, doucement, elle lui a proposé de lui arracher
ce poil qui poussait sur sa cuisse. Elle a l’œil Lydia. Et c’était demandé si
naturellement que ce n’était pas gênant, finalement. Mauricette a ri en disant
« oh oui alors, ce n’est pas une épine que vous me retirez du pied, mais
c’est tout comme ». Depuis Lydia ne demande plus, elle prévient pour que
Mauricette ne soit pas surprise, mais c’est un geste quotidien comme la
toilette.
Après la toilette il faut s’habiller. Et là Mauricette
se laisse faire avec bonheur. Elle avait tant de difficultés ces derniers mois
à enfiler seule ses bas de contention. Tant de mal à se plier que de devoir
juste tendre la jambe et voir le bas monter tout seul est presque un
délice. Dans sa tête elle s’amuse à se
dire qu’elle est une poupée. Intérieurement elle pouffe, qui voudrait d’une
vieille poupée comme elle ?
Quand tous ces gestes quotidiens sont accomplis – Oh ce
n’est pas si long, 15 mn peut être se sont écoulées depuis l’arrivée de Lydia –
elle peut enfin prendre son petit déjeuner.
Lydia lui prépare son café et ses tartines, puis elle
lui fait sa vaisselle. Parfois elle prend 5 mn pour boire un café avec elle.
Mais elle n’a pas trop le temps, quelqu’un d’autre l’attend.
7h45 Lydia s’en va. Alors commence l’attente. Elle a le
temps de réfléchir. Voyons quelle était la question ? Ah oui, se souvenir
d’une époque où elle n’était pas fatiguée…
C’était avant qu’Albert ne se fracture le bassin,
assurément.
Leur dernier repas de famille, les cinquante ans de
mariage ?
Mais non, déjà elle n’en pouvait plus, et n’avais
accepté de le célébrer qu’à la condition de ne rien avoir à faire. Ça aussi
c’était dur. Passer la main aux générations suivantes… L’impression de ne plus
exister, de ne plus servir à rien. Mais après tout elle avait passé du temps à
les élever, alors elle pouvait bien se faire servir, un peu, se disait-elle
pour se consoler.
Elle sourit à l’évocation de ce repas. Leur dernier
repas de famille tous ensemble. Non c’est faux, il y a eu depuis ce Noël il y a deux ans où Albert a
pu revenir à la maison, mais il n’était déjà plus vraiment là. Alors que pour
les noces d’or il était encore conscient et alerte, enfin presque.
Mais malgré tout il y avait eu des mots d’amour, des
larmes, des baisers, des photos, et surtout ses enfants autour d’elle. Son
univers. Sa vie. Ses trois filles, ses amours, ses trésors.
Ah, si elle ne les avait pas ! Elle écarte cette
pensée d’un battement de cils. Vivement demain ! Comme chaque jeudi,
Geneviève sa fille ainée viendra déjeuner avec elle et elles iront voir Albert
à l’hôpital.
Depuis quelques mois, depuis qu’ensemble elles ont mis
ce rituel en place, le jeudi est devenu son jour préféré, sa récréation, sa
respiration. Il y a toujours ce moment difficile où elle doit demander à sa
fille d’effectuer pour elle quelques tâches administratives que ses
tremblements incessants lui interdisent désormais de réaliser seule. Elle
déteste ça. Elle déteste être dépendante et devoir imposer ça à ses enfants.
Mais elle accepte. Elle n’a pas le choix. Elle ne peut plus écrire. Il y a
toujours ce moment difficile, mais si vite oublié quand vient le temps de l’échange,
de la conversation, de prendre et donner des nouvelles, de se confier, de s’embrasser
et se câliner.
Quand Geneviève est là, les heures auprès d’Albert
deviennent moins longues.
Ce n’est pas ainsi qu’elle avait imaginé sa vieillesse.
Elle pensait voyager, retourner dans ses chères Pyrénées, tricoter des pulls
pour ses petits-enfants, coudre des nappes et des rideaux pour ses filles.
Elle l’a fait, au début, avant que les tremblements ne la prennent. Avant qu’Albert
chaque nuit ne la réveille pour lui demander l’heure ou pour qu’elle l’aide à
changer de chaine sur la télévision allumée en permanence. Avant la maladie.
Allons, elle a été heureuse. Ces après-midis passées à
se perdre volontairement dans le Gers, à découvrir chaque jour des paysages
sublimes sur fond de Pyrénées, ou ces villages charmants, ornés de leurs halles carrées et de leurs vieilles
églises. Elle en a des souvenirs et des images en tête.
Par-dessus tout elle aimait concocter de bons petits
plats à ses enfants. Depuis qu’elle était en retraite, elle ne ratait aucune
émission culinaire, et avec Albert qui l’aidait un peu, ils testaient chaque
semaine une nouvelle recette. S’ils aimaient ils les faisaient goûter aux
enfants lors des repas de famille.
Il faut dire que de ce côté c’est sans conteste Martine
qui a été la plus gâtée, c’est elle qui a passé le plus de temps à la maison.
Lors de ces semaines ensemble, il était
obligatoire de lui cuisiner des cigares au banon (ces délicieux feuilletés de
chèvre au miel et aux herbes), des aubergines frites, du fromageon, de la tarte
aux figues et du millas. Quel plaisir de voir ses yeux briller quand elle voyait
arriver sur la table ses plats préférés ! Sans oublier sa gelée de coings
pour le petit déjeuner.
Pour les petits enfants, c’était la fromagère au coulis
de framboises. D’ailleurs elle avait toujours dans ses placards de la gelée
alimentaire, ingrédient indispensable à la réussite de ce savoureux dessert, et
du coulis de framboise au congélateur. Dans le temps elle le faisait elle-même,
mais… mais, il faut bien accepter de se simplifier la vie quand c’est possible,
voilà !
Ah oui, c’est ça ! Le dernier repas de famille qu’elle
avait préparé elle-même c’était à Noël 2009, pour les 18 ans de sa petite
Céline. Quelle belle journée. Tous ses enfants étaient présents, même ses beaux
fils et ses petits-enfants. Oh pas une très grande famille, 12 personnes au
total, mais c’était bien suffisant. Ce jour- là on était aussi allé chercher Papi à Mirande, et Régine au moulin. Tous deux étaient déjà en train de perdre
la mémoire, mais ils étaient là, la famille était au complet.
Durant le repas Albert riait encore de ce rire
silencieux si caractéristique, et puis bien sûr il s’était endormi à table d’avoir
tant bu et ripaillé.
La maladie était déjà là, elle lui rongeait déjà le
cerveau, mais ne laissait rien paraître que cette insensibilité de la main
gauche. Oui, elle était encore heureuse à cette époque, malgré son inquiétude
et ses douleurs. On riait encore à table, on parlait fort, on se disputait un
peu et puis on se réconciliait dans un câlin collectif.
Presque 5 ans déjà. Et ces 5 dernières années… La
maladie qui s’installe sournoisement. Les nuits sans sommeil. Les journées sans
repos à surveiller Albert, à le seconder, à dissimuler autant que possible son
état aux filles, pour ne pas les inquiéter.
Et il y a deux ans l’accident bête, Albert qui rate la
marche et se brise le bassin. C’est là que tout a dérapé…
Depuis sa vie n’est qu’attente et longueur de temps.
Chacune de ces journées sans fin passées dans un fauteuil à le regarder partir
doucement… Est-ce vivre vraiment ?
Ses filles lui manquent. Vivement que Martine ait son
diplôme et vienne s’installer à Garbaillon, elle pourra la voir plus souvent,
il faudrait bien que cette chambre supplémentaire de l’appartement de Gimont
serve un peu.
Et dimanche comme chaque semaine elle entendra la voix de sa
petite Fabienne chérie, elle pourrait se confier et rire un peu avec elle.
Elle sursaute. Elle s’était assoupie devant son
ordinateur, et c’est Jean-Marc qui l’a réveillée en sonnant. Déjà l’heure de
partir pour l’hôpital s’asseoir auprès de l’amour de sa vie. Elle n’a pas
déjeuné mais qu’importe. Plus rien ne lui fait envie.
Elle voudrait juste dormir, se reposer, et avoir ses
filles à ses côtés.
***
Lorsque je suis venue m’installer à Garbaillon quelques
mois après la mort de maman, j’ai retrouvé dans les placards de la gélatine
alimentaire. Et je me suis mise à pleurer en pensant à tout ce à quoi elle
avait dû renoncer lorsque la maladie de papa s’était finalement déclarée.
Et dans le congélateur il y a toujours une tarte aux
figues que je ne mangerai jamais.
Mais le temps passe, nous sommes lundi, le jour que j’ai
choisi pour aller m’installer quelques instants à côté de papa, à cette place
que maman a occupée durant tant d’années, jusqu’à l’épuisement.
Il me faut partir. Je n’ai pas déjeuné mais qu’importe.
Plus rien ne me fait envie.
Martine Désanges
28 Septembre 2015
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