Joëlle est exténuée. Impossible de dormir cependant,
elle a trop froid. Pourtant elle pensait avoir trouvé l’endroit idéal pour
passer la nuit, tout à l’heure, à l’abri sous un porche, sur une marche
suffisamment large pour qu’elle puisse ramener ses jambes devant elle et se
ramasser en boule, se tenir chaud à elle-même.
Mais rien n’y fait, elle ne cesse de grelotter.
« On n’est pas encore en hiver, merde,
qu’est-ce que ça va être ? »
« Miaou ! »
« Hein quoi ? On merde t’es con Le Chat,
d’un coup j’ai cru que tu me répondais ! Tiens viens par-là, on va se
réchauffer toutes les deux. Viens, je t’ai gardé un peu de gras de mon
jambon ! »
« Le Chat » est en réalité une chatte
blanche, présentant sous l’abdomen une excroissance laissant présager d’une
grossesse bientôt à terme. Elle regarde Joëlle d’un œil intéressé. Elle aime
bien sa voix. Ça lui fait comme une caresse, elle pourrait l’écouter pendant
des heures. Elle a fait sa connaissance il y a quelques semaines, quand elle a
débarqué, hirsute, les vêtements déchirés, des marques de coups sur le visage.
Jo ne pleurait pas. Elle ne criait pas. Elle avait déjà cette douce voix
résignée et pleine d’amour.
Le Chat n’a pas voulu s’approcher, d’abord, c’est
bête les humains, ça passe, ça vous fait une caresse, et puis ça s’en va sans
laisser d’adresse. Elle s’est fait avoir quelquefois déjà. On lui a même pris ses petits la dernière
fois, et elle ne les a jamais revus. Remarque c’est pas plus mal, elle serait
morte d’épuisement si elle avait dû les nourrir. Mais quand même. Ses bébés…
Et puis elle a croisé Jo régulièrement dans le
quartier. Et chaque fois cette voix douce qui lui provoquait des ondes de
plaisir dans l’échine et dans le ventre… Alors elle a baissé ses défenses, elle
s’est laissé caresser, un peu. C’était presque aussi bien que la voix. Puis
comme ça de fil en aiguille, elle a fini par accepter le gras de jambon que Jo
lui proposait chaque soir. Et elle a finalement fait le grand saut : celui
qui l’a menée sur les genoux de l’humaine à la belle voix. Depuis elle dort
ainsi toutes les nuits. De la douceur partout, autour d’elle, sous elle. Et
elles se tiennent chaud.
Jamais Le Chat n’aurait cru s’attacher comme ça a un humain.
« Bon eh tu viens ou quoi, je vais pas rester
comme ça toute la nuit moi ! »
Jo lui tend le bout de gras quotidien, et lui parle
en souriant. Elle l’aime bien, ce chat, c’est son ami du soir. Sans lui la vie
serait encore un peu plus pourrie.
Autour d’elle, la ville bruisse de mille murmures.
Des volets claquent, des portes s’ouvrent, des chiens aboient. Des voix fusent,
de la musique sort même de la piaule de l’étudiant, là-haut…
Elle est réveillée en sursaut par le klaxon du
camion poubelle. Ali la regarde par la fenêtre en lui faisant de grands signes.
Il rigole, comme d’habitude.
« Allez grouille toubab, j’ai pas qu’ça à faire
moi, grimpe, je t’emmène à Grenelle, y a Momo qui te cherche ! »
Jo sourit. Trois fois par semaine, Ali la réveille
ainsi, toujours avec une excuse différente. Dans son camion l’attendent un café
bien chaud, et un sandwich au jambon. Ali, c’est un peu son papa des rues, il
prend soin d’elle, comme ça, juste par gentillesse. Il ne lui a jamais rien
demandé en retour. Pas une question, enfin, sauf pour lui demander son prénom,
et pas une fois il ne lui a fait la morale. Il est juste là, avec la cabine
chauffée de son camion, son café, son sandwich.
« Dis, tu le bouffes ton sandwich ou
quoi ? »
« J’ai pas trop faim mon pote, je le garde pour
plus tard si tu veux bien. Mais je veux bien un autre café ! Il a fait
froid cette nuit bordel ! »
Jo plonge dans son café. Elle déteste mentir. Mais
il faut bien avouer que pour l’instant elle n’a pas d’autre repas en vue que ce
sandwich, et qu’elle ne mangera probablement rien d’autre d’ici le prochain
passage d’Ali. Et si elle lui dit il va vouloir lui donner de l’argent. Et ça
il n’en est pas question. Elle n’a pas fugué pour se retrouver dépendante de
quelqu’un d’autre, ni pour profiter d’un gentil mec comme lui.
« Mais on va faire quoi à Grenelle au
juste ? »
« De c’que j’ai compris, Momo t’a eu un plan
pour vendre des fruits et légumes sur le marché ce matin, c’est chouette
non ? C’est bien payé les marchés, puis si t’es courageuse ils te
garderont peut être. Et surtout, y a les invendus. »
Nouveau plongeon dans le café. Pour cacher ses
larmes cette fois. Larmes de joie, d’émotion, de tendresse. Elle sait pas d’où
elle a mérité ça, mais putain quelle chance elle a d’être tombée sur ces deux
frangins, là, ce matin-là !
Bien que… techniquement, c’est plutôt Momo qui lui est
tombé dessus. Et un peu lourdement même.
Il a sauté du camion d’Ali et a trébuché sur les pompes de Jo. Il ne l’avait
pas vue, elle était emmitouflée dans du papier journal, à l’abri entre deux
poubelles. Passée la première surprise, ils ont tous les deux éclaté de rire,
de ce rire sain, tonitruant et bon qui scelle aussitôt les grandes amitiés.
Elle, elle n’avait pas ri comme ça depuis le soir où
elle avait quitté la maison. Depuis que l’autre lui avait tapé dessus… Pourquoi
déjà ? Ah oui, parce que les huissiers étaient passés le matin et que
c’est elle qui avait été chargée de lui dire qu’ils reviendraient le lendemain
avec un avis d’expulsion.
Elle avait l’habitude de se prendre des baffes ou
des coups de pied, mais cette haine dans les yeux de sa mère, c’est ça qui
l’avait décidée. Pas les coups, elle s’en foutait, elle avait la peau dure, et
les coquards disparaitraient tôt ou tard. Mais la haine bon dieu, c’était trop,
elle a préféré partir, tant pis, ça durerait ce que ça durerait.
« Ho, Jo, qu’est-ce que tu fous ? J’ai des
poubelles à ramasser moi ! »
« Oh pardon Ali, j’étais ailleurs, je file,
merci pour tout, des bécots, à vendredi ! »
« Grouille, les camions arrivent, si t’es pas
là pour débarquer la marchandise ils vont jamais te prendre… »
« Ok, tchô mon pote ! »
« Ouais c’est ça, tchô, gamine… »
Il la regarde avec tendresse et tristesse alors qu’elle
court vers le marché encore désert.
« Sacrée petite sauterelle. Elle a encore
maigri. Fait chier, tiens. Et merde, il neige… »
*
* *
Ce soir-là, Jo a pu manger à sa faim, même un peu
plus.
C’était bien, sur le marché, elle a bien rigolé, les
gens sont sympas, l’ambiance à la déconnade. Ca crie d’un étal à l’autre, ça se
balance des vannes et des mots d’amour. Elle a bien aimé le poissonnier et son
humour sous la ceinture, mais sans aucune malice. Surtout, elle a gagné 30 €.
Une fortune. De quoi manger jusqu’au surlendemain sans se priver. Et en prime
elle a eu le droit de récupérer quelques fruits abimés. Elle en pleure, encore.
Depuis qu’elle est partie de chez la folle c’est la première fois qu’elle a mal
au ventre d’avoir trop mangé. Elle avait oublié comment c’était trop bon
d’avoir mal, des fois. Du coup elle a carrément donné tout le jambon au chat.
Il ronronne sur ses genoux. Son porche était encore libre ce soir, on peut dire
qu’elle a de la veine. Si seulement elle avait pas si froid, ce serait le
bonheur.
*
* *
Le Chat est bien content. Elle a mis bas cette nuit,
elle se sent mieux. Bon, elle a eu un peu mal, mais c’est tellement bien d’être
libérée. Et puis grâce à Jo elle va pouvoir nourrir les 6 chatons qui ne
cessent de la harceler. Elle adore les entendre piailler. Ça lui fait presque
aussi doux que la voix de l’humaine. Elle ronronne. Et regarde son humaine avec
tendresse. Elle voudrait bien qu’elle se réveille, pour lui montrer son œuvre.
Elle est enfin heureuse.
*
* *
Le vendredi suivant, Ali a trouvé Jo toujours
endormie. Il a dû descendre du camion pour la secouer. Toute raide. Elle était
morte pendant la nuit, de froid probablement. Il n’a jamais su son nom, ni son
âge. Juste Jo. Les flics l’ont emmenée, elle finira surement à la fosse
commune, comme tous ces inconnus sans nom.
Lui il a récupéré Le Chat et ses petits. Il l’a
appelée Automne, en souvenir. Il fallait bien que quelqu’un survive.
Martine Désanges
28 Juillet 2014
*Tous droits réservés*
28 Juillet 2014
*Tous droits réservés*
