jeudi 3 juillet 2014

Le Château d'Aline



Aline est allongée sur le sol du grand hall carré. 

Sous ses fesses, ses talons, ses omoplates, sous ses mains et sous son crâne, elle sent la froideur du carrelage. Au-dessus d’elle, cette lucarne qui donne sur le grenier et d’ordinaire l’effraie tant.

Mais Aline n’a pas peur. Elle perçoit les sensations de son corps, mais n’est pas vraiment là. Elle est dans son château, assise devant son miroir magique, et sa femme de chambre brosse ses longs cheveux dorés, tandis qu’elles commentent en riant les événements importants de la journée.


En réalité, depuis quelques semaines Aline et ses sœurs sont en vacances dans l’Yonne, chez leurs grands-parents, instituteurs à la retraite, et leurs parents doivent venir les rejoindre dans quelques jours. Ils partiront ensuite tous ensemble à la mer, chez les cousins bretons. Aline se réjouit, elle adore la mer. 

Ce matin, Aline a refusé de faire un bisou à Madame Moreau, amie d’enfance de sa mémé invitée pour le déjeuner du dimanche. Elle ne l’aime pas, cette Madame Moreau, elle trouve qu’elle sent mauvais, et puis elle a une voix bizarre, comme collante, comme si elle faisait semblant d’être gentille. Alors elle ne voit pas pourquoi elle l’embrasserait. Au début ça a fait rire les adultes, mais comme ils insistaient et qu’Aline, obstinée, baissait la tête en croisant les bras, son pépé, emporté par la colère lui a donné un coup de pied dans le tibia.

Stupéfaite, elle a levé les yeux, juste à temps pour le  voir qui la regardait d’un air méchant.

En une fraction de seconde, elle a compris que si elle cédait cet épisode se reproduirait encore et encore. Elle devait être la plus forte. 
Alors, vrillant son regard dans celui du pépé qui ne décolérait pas, elle s’est laissé tomber à terre, là où elle se trouvait, dans ce hall froid et lugubre.

Elle a refusé de se relever. Bien sûr mémé a disputé pépé. 
C’était bien fait, il n’avait qu’à pas la taper. Les grands ont supplié pendant plusieurs minutes, mais Aline a fermé les yeux, elle s’est échappée dans son château, à l’abri derrière ses remparts recouverts de rosiers fantastiques, et elle s’est mise à essayer les merveilleuses toilettes qui emplissent ses placards tapissés d’or et de velours.

Au bout d’un moment, ils ont renoncé, le pépé est parti en grognant qu’elle serait privée de gigot d’agneau, elle qui aimait tant ça. Ils l’ont laissée là, partant du principe que la faim lui rendrait la raison.

Et maintenant Aline est là, toute seule, dans le hall, elle ne sait pas depuis quand, elle sent l’odeur du café, et suppose que le repas est bientôt terminé. Depuis sa rêverie éveillée, elle perçoit de temps à autres les pas feutrés de sa chétive mémé qui vient vérifier si par hasard la petite a bougé… Mais Aline n’a pas bougé d’un cil, elle git là où elle est tombée. Partie dans son monde onirique, elle sait qu’elle peut y rester des heures sans même sentir la faim qui commence à lui tordre les boyaux.

Les heures passent, rythmées par le carillon de la salle à manger. Madame Moreau finit par s’en aller, elle susurre de sa voix douceâtre un « au revoir ma petite chérie » auquel Aline ne réagit même pas.

Les grands parents, inquiets, viennent au chevet de leur petite fille.

« Bon Aline, relève toi maintenant,  la plaisanterie a assez duré ».

La petite ouvre les yeux, et les regarde comme si elle les voyait pour la première fois. Elle daigne s’asseoir. Les fixe encore longuement. Puis elle se met à quatre pattes et s’en va dans sa chambre en leur montrant son derrière !

Les vieux n’en reviennent pas. La mémé pleure, le pépé gronde. Puis viennent les reproches. 

« Enfin Adrien, tu lui as fait mal, tu aurais pu faire attention, tu vois bien, elle ne peut même plus marcher » 

« Mais ma pauvre Louise, tu vois pas qu’elle nous joue la comédie, cette chipie, on va la priver de dessert, tu vas voir si elle va pas courir dans les 10 minutes ! »

La soirée passe, Aline ne se relève pas. Elle ne se déplace qu’à quatre pattes.  De même le lendemain matin. Les grands parents affolés appellent le bon docteur Hazard, et si la petite avait quelque chose de cassé ? Ou une entorse peut être ? Le pépé n’en mène pas large, merde, et si jamais il avait estropié sa petite fille ?

Mais le docteur ne trouve rien de cassé. 

« Bah, elle remarchera quand elle n’aura plus mal, ne vous inquiétez pas Louise, c’est solide à cet âge-là. Ça fera 20 Francs s’il vous plait. »

Les jours suivants, aucune amélioration. Aline ne semble pas souffrir, mais elle ne marche pas. Elle se prive ainsi des parties de cache-cache auxquelles s’adonnent ses sœurs et les petits voisins des grands parents. Les rires d’enfants résonnent dans la cour, jusque tard le soir, c’est tellement plus amusant de jouer dans la nuit.

Aline n’en a que faire. Elle passe ces heures allongée sur son lit. Enfin, en apparence. Puisqu’elle est en fait dans son château, dans lequel le Prince Philippe est venu la rejoindre depuis quelques jours, ils font tous deux de longues balades à cheval dans la forêt, s’arrêtent dans des clairières où ils dansent avec tous les animaux de la forêt…



Ses sœurs heureusement ont pitié d’elle, et elles font aussi de longues parties de nain jaune, ou de Kem’s,  attablées dans le salon, durant les heures les plus chaudes où elles sont de toute façon interdites de jardin.

Les grands parents en ont pris leur parti. Ils ont appelé Guy et Nicole pour les prévenir de l’incident, et ceux-ci ont avancé leur arrivée d’une journée. Ils ne pouvaient pas venir plus tôt, Guy travaille tant ! Certes, Nicole a retrouvé un emploi depuis que Florence est à l’école, mais ce n’est pas avec son maigre salaire qu’ils vont faire bouillir la marmite.

Enfin le jour tant attendu arrive.

Aline est sur son lit. Mais elle est incapable de s’évader dans son château. Les sens aux aguets, elle attend l’arrivée du héros. Son papa. Qui va lui faire un câlin. En fin de matinée, elle perçoit le bruit de la Simca qui ralentit, s’arrête. Le portail grince, les portières claquent, la voix douce de Nicole vite couverte par celle de Guy.

Puis son héros, enfin. Il la regarde, hilare, depuis le pas de la porte.

« Bon ça suffit maintenant Aline, lève-toi et marche ! »

Un immense sourire illumine le visage de la petite fille. Elle saute hors de son lit d’un pas alerte, et se précipite dans les bras tendus. 

« Papa, papa ! Tu es là, je suis tellement contente »

Elle rit et pleure à la fois, tandis que l’homme de sa vie la serre dans ses bras et lui prodigue un de ces câlins pour lesquels elle mettrait le feu à son château.

Tout va bien, il est là, plus rien ne peut lui arriver, le pépé ne la frappera plus jamais, elle est enfin en sécurité. 

Ses yeux verts se perdent dans les yeux bleus de son sauveur, puis elle enfouit son petit museau dans son cou. Elle est bien. Elle voudrait rester là pour toujours.
Martine Désanges
3 Juillet 2014
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