Aline est
allongée sur le sol du grand hall carré.
Sous ses
fesses, ses talons, ses omoplates, sous ses mains et sous son crâne, elle sent
la froideur du carrelage. Au-dessus d’elle, cette lucarne qui donne sur le
grenier et d’ordinaire l’effraie tant.
Mais Aline
n’a pas peur. Elle perçoit les sensations de son corps, mais n’est pas vraiment
là. Elle est dans son château, assise devant son miroir magique, et sa femme de
chambre brosse ses longs cheveux dorés, tandis qu’elles commentent en riant les
événements importants de la journée.
En réalité,
depuis quelques semaines Aline et ses sœurs sont en vacances dans l’Yonne, chez
leurs grands-parents, instituteurs à la retraite, et leurs parents doivent
venir les rejoindre dans quelques jours. Ils partiront ensuite tous ensemble à
la mer, chez les cousins bretons. Aline se réjouit, elle adore la mer.
Ce matin,
Aline a refusé de faire un bisou à Madame Moreau, amie d’enfance de sa mémé
invitée pour le déjeuner du dimanche. Elle ne l’aime pas, cette Madame Moreau,
elle trouve qu’elle sent mauvais, et puis elle a une voix bizarre, comme
collante, comme si elle faisait semblant d’être gentille. Alors elle ne voit
pas pourquoi elle l’embrasserait. Au début ça a fait rire les adultes, mais
comme ils insistaient et qu’Aline, obstinée, baissait la tête en croisant les
bras, son pépé, emporté par la colère lui a donné un coup de pied dans le tibia.
Stupéfaite,
elle a levé les yeux, juste à temps pour le voir qui la regardait d’un air méchant.
En une fraction
de seconde, elle a compris que si elle cédait cet épisode se reproduirait
encore et encore. Elle devait être la plus forte.
Alors, vrillant son regard
dans celui du pépé qui ne décolérait pas, elle s’est laissé tomber à terre, là
où elle se trouvait, dans ce hall froid et lugubre.
Elle a
refusé de se relever. Bien sûr mémé a disputé pépé.
C’était bien fait, il n’avait
qu’à pas la taper. Les grands ont supplié pendant plusieurs minutes, mais Aline
a fermé les yeux, elle s’est échappée dans son château, à l’abri derrière ses
remparts recouverts de rosiers fantastiques, et elle s’est mise à essayer les
merveilleuses toilettes qui emplissent ses placards tapissés d’or et de
velours.
Au bout d’un
moment, ils ont renoncé, le pépé est parti en grognant qu’elle serait privée de
gigot d’agneau, elle qui aimait tant ça. Ils l’ont laissée là, partant du
principe que la faim lui rendrait la raison.
Et
maintenant Aline est là, toute seule, dans le hall, elle ne sait pas depuis
quand, elle sent l’odeur du café, et suppose que le repas est bientôt terminé.
Depuis sa rêverie éveillée, elle perçoit de temps à autres les pas feutrés de
sa chétive mémé qui vient vérifier si par hasard la petite a bougé… Mais Aline
n’a pas bougé d’un cil, elle git là où elle est tombée. Partie dans son monde
onirique, elle sait qu’elle peut y rester des heures sans même sentir la faim
qui commence à lui tordre les boyaux.
Les heures
passent, rythmées par le carillon de la salle à manger. Madame Moreau finit par
s’en aller, elle susurre de sa voix douceâtre un « au revoir ma petite
chérie » auquel Aline ne réagit même pas.
Les grands
parents, inquiets, viennent au chevet de leur petite fille.
« Bon
Aline, relève toi maintenant, la
plaisanterie a assez duré ».
La petite
ouvre les yeux, et les regarde comme si elle les voyait pour la première fois.
Elle daigne s’asseoir. Les fixe encore longuement. Puis elle se met à quatre
pattes et s’en va dans sa chambre en leur montrant son derrière !
Les vieux n’en
reviennent pas. La mémé pleure, le pépé gronde. Puis viennent les reproches.
« Enfin
Adrien, tu lui as fait mal, tu aurais pu faire attention, tu vois bien, elle ne
peut même plus marcher »
« Mais
ma pauvre Louise, tu vois pas qu’elle nous joue la comédie, cette chipie, on va
la priver de dessert, tu vas voir si elle va pas courir dans les 10 minutes ! »
La soirée
passe, Aline ne se relève pas. Elle ne se déplace qu’à quatre pattes. De même le lendemain matin. Les grands
parents affolés appellent le bon docteur Hazard, et si la petite avait quelque
chose de cassé ? Ou une entorse peut être ? Le pépé n’en mène pas
large, merde, et si jamais il avait estropié sa petite fille ?
Mais le
docteur ne trouve rien de cassé.
« Bah,
elle remarchera quand elle n’aura plus mal, ne vous inquiétez pas Louise, c’est
solide à cet âge-là. Ça fera 20 Francs s’il vous plait. »
Les jours
suivants, aucune amélioration. Aline ne semble pas souffrir, mais elle ne marche
pas. Elle se prive ainsi des parties de cache-cache auxquelles s’adonnent ses sœurs
et les petits voisins des grands parents. Les rires d’enfants résonnent dans la
cour, jusque tard le soir, c’est tellement plus amusant de jouer dans la nuit.
Aline n’en
a que faire. Elle passe ces heures allongée sur son lit. Enfin, en apparence.
Puisqu’elle est en fait dans son château, dans lequel le Prince Philippe est
venu la rejoindre depuis quelques jours, ils font tous deux de longues balades
à cheval dans la forêt, s’arrêtent dans des clairières où ils dansent avec tous
les animaux de la forêt…
Ses sœurs heureusement
ont pitié d’elle, et elles font aussi de longues parties de nain jaune, ou de Kem’s,
attablées dans le salon, durant les
heures les plus chaudes où elles sont de toute façon interdites de jardin.
Les grands
parents en ont pris leur parti. Ils ont appelé Guy et Nicole pour les prévenir
de l’incident, et ceux-ci ont avancé leur arrivée d’une journée. Ils ne
pouvaient pas venir plus tôt, Guy travaille tant ! Certes, Nicole a retrouvé
un emploi depuis que Florence est à l’école, mais ce n’est pas avec son maigre
salaire qu’ils vont faire bouillir la marmite.
Enfin le
jour tant attendu arrive.
Aline est sur son lit. Mais elle est incapable de s’évader
dans son château. Les sens aux aguets, elle attend l’arrivée du héros. Son
papa. Qui va lui faire un câlin. En fin de matinée, elle perçoit le bruit de la
Simca qui ralentit, s’arrête. Le portail grince, les portières claquent, la
voix douce de Nicole vite couverte par celle de Guy.
Puis son
héros, enfin. Il la regarde, hilare, depuis le pas de la porte.
« Bon
ça suffit maintenant Aline, lève-toi et marche ! »
Un immense
sourire illumine le visage de la petite fille. Elle saute hors de son lit d’un
pas alerte, et se précipite dans les bras tendus.
« Papa,
papa ! Tu es là, je suis tellement contente »
Elle rit et
pleure à la fois, tandis que l’homme de sa vie la serre dans ses bras et lui
prodigue un de ces câlins pour lesquels elle mettrait le feu à son château.
Tout va
bien, il est là, plus rien ne peut lui arriver, le pépé ne la frappera plus
jamais, elle est enfin en sécurité.
Ses yeux
verts se perdent dans les yeux bleus de son sauveur, puis elle enfouit son
petit museau dans son cou. Elle est bien. Elle voudrait rester là pour
toujours.
Martine Désanges
3 Juillet
2014
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