jeudi 27 mars 2014

Solitudes 4 - Monique



D’un index rageur, Monique appuie sur la touche entrée. Ses yeux lancent des éclairs, elle est rouge de colère. Pour un peu elle balancerait volontiers cet ordinateur de malheur.

« Allez respire ma fille. Musique ! »

Elle ouvre un nouvel onglet et cherche dans sa playlist youtube la musique qui sera le plus à même d’apaiser sa rage. Son choix se porte sur Shakira « Fire ».

« Allez mes chéris, on danse ! On transe ! »

Elle allume une cigarette et boit une gorgée de ce whisky qui lui brûle si agréablement la gorge. Mourir de ça ou d’autre chose…

Regarde l’heure. 21 heures, seulement. Et l’autre connasse qui vient de l’incendier en TL. Elle aimerait tellement répliquer. Mais non, impossible, si elle fait ça elle casse son image de sainte nitouche, adorable et coléreuse certes, mais ne disant jamais de mal des autres…

Depuis quelques mois, Monique ne vit plus qu’au travers de Twitter.

Il y a un an, sortant de sa douche, elle a eu la mauvaise surprise de sentir une grosseur rouler sous ses doigts. Sa vie a basculé ce jour là. Les événements se sont enchaînés si vite… 
Rendez vous chez la gynéco, échographie, biopsie, puis le verdict tant redouté, celui que personne ne veut entendre. Cancer du sein. Vite, le traitement a commencé. Une chimio d’abord, qui serait suivie d’une double mastectomie et s’achèverait par une radiothérapie. Vite, trop vite, il s’est avéré qu’elle ne pourrait pas continuer à travailler, la chimio la rendait tellement malade.

Monique alors doit faire face à la solitude. Aux longues heures tuées dans son petit appartement. Trop faible pour sortir, elle s’isole, s’enferme, passe ses journées entre le lit et les toilettes, dormir, vomir, pleurer, son quotidien peu à peu tourne au cauchemar.


Un jour, par hasard, surfant sur internet depuis son lit, elle suit un lien, un fil bleu qui la mène sur ce réseau social à la mode chez les quadras comme elle : Twitter. Elle s’inscrit, sans trop réfléchir, choisit le premier pseudo qui lui vient à l’esprit, Poison, après tout le poison court en elle, dans ses veines, cette chimio qui lui brûle les sangs.

D’abord elle s’abonne à quelques célébrités, ces chanteurs qui lui tiennent compagnie au long de ses journées sans ciel. Puis de fil en aiguille, de hashtag en mention, elle découvre le petit monde des twittos. Et s’y plonge avec bonheur. 

Sans sortir de son lit, Monique a accès à l’info du monde entier, elle peut partager ses musiques, parler à ses chanteurs préférés (qui, à une ou deux exceptions près, ne lui répondent pas, mais qu’importe), lier connaissance avec des personnes improbables, découvrir des blogs, lire, lire en illimité, jusqu’au bout de ses nuits sans sommeil.

Peu à peu, elle se fait quelques amis. Un rocker barjo, un peu asocial mais qui ne résiste pas à ses choix musicaux audacieux, quelques zicos, et puis des gens comme elle, seuls ou mal dans leurs vies, qui partagent leur douleur de vivre en faisant semblant d’être heureux.

Monique perd la notion du temps. Il y a toujours quelqu’un pour lui tenir compagnie, elle se sent vivante de nouveau, après les mille morts subies lors des chimios. 
Elle a ses petits préférés, bien sûr. 
Ce DJ un peu triste, terriblement sexy bien que parfois un peu rude. Il ne se prend pas la tête, il plaisante avec elle, il aime partager des musiques avec elle. Alors Monique s’emballe. Elle imagine un futur improbable, de folles équipées en scooter pour rejoindre son sexy DJ en sa cité gironde, des nuits entières consacrées à la musique. Monique s’évade dans un monde onirique et oublie peu à peu son triste quotidien de maladie et de souillure.

Et puis un jour elle a la mauvaise surprise de voir apparaître en TL une jolie blonde, une certaine Sfy. Sympathique, certes. Mais Sfy intervient de plus en plus souvent dans ses décisions avec le DJ. Elle prend le dessus. Bientôt Poison se trouve évincée de leurs discussions, et sous ses yeux embués de larmes se tisse une idylle virtuelle, un feu de passion qui devient le bûcher de ses espoirs et de ses rêves. 

Sexy DJ ne lui répond plus. Pire, il la bloque quand il trouve qu’elle le harcèle un peu trop. Il la traite de conne !

Monique veut mourir. Non, elle veut que Sfy meure. Alors germe en elle l’idée de la vengeance. Elle se met en quête de la véritable identité des traîtres. Elle a tout son temps, des journées entières et des nuits si blanches qu’elle ne voit plus la couleur de ses draps.

Monique mène son enquête en sous marin. Elle suit les amis de Sfy. Les interroge incidemment, insidieusement. Dans ses rêves, elle devient vipère, et ne sait plus très bien si ce sont ses pieds ou sa langue qui sont fourchus. 

Quand la colère l’étrangle, elle s’imagine en noble druidesse, sacrifiant Sfy sur l’autel de dieux barbares. Elle noircit des pages et des pages, se raconte des romans entiers. Au petit matin, épuisée, écoeurée du monde et d’elle-même, elle efface tout. 
Elle devient Pénélope attendant le retour d’Ulysse, 100 fois remet son ouvrage sur le métier à tisser de sa vengeance. Un jour enfin elle obtient l’information qu’elle cherchait si hargneusement. Le vrai nom de Sfy.

Dès lors plus rien ne l’arrête. 

D’abord ce sont des coups de téléphone nocturnes. Elle hurle de plaisir à l’oreille effarée de l’objet de sa haine. Elle met la musique à fond, lui infligeant la blessure des sons saturés de death metal. Puis quand sa rivale trouve la force d’éteindre son téléphone la nuit, elle change d’horaire. L’appelle à toute heure. Au bureau. Chez elle.

Sur twitter rien ne bouge, rien n’y fait. Sfy et Sexy DJ échangent toujours autant, peut-être même un peu plus. Elle compte leurs tweets pour en avoir le cœur net. 

Cependant, Monique sait par les amies de Sfy que celle-ci n’en peut plus de ce harcèlement, qu’elle est sur le point de craquer. Elle jubile. Jamais elle n’a connu une telle jouissance, elle a trouvé un but à sa vie. 

Un matin enfin, Sfy en a assez de lutter. Elle annonce son départ en un tweet laconique.

Monique célèbre sa victoire en débouchant une bouteille de champagne.

Mais déjà elle a les yeux rivés sur sa nouvelle proie. Ce chanteur à la voix suave et qui écrit si bien qu’il la transporte dans une transe indicible. Pour lui elle sera danseuse, pour lui elle s’inventera une nouvelle vie, pour le faire sien et le perdre à jamais dans la chaleur de son amour…

Martine Désanges
27 Mars 2014
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